Mar 102013
 

Lâcher prise : pourquoi pas mais lâcher quoi ?

« Albert est manager d’une équipe de chefs de projets de trois personnes. Il travaille depuis dix ans avec Bernard, son chef, avec qui il s’entend très bien. Ils ont traversé des périodes difficiles et toujours avec succès. Depuis quelque temps, Bernard confie de plus en plus de projets à Albert et son équipe. Au début, Albert était plutôt content : c’était une forme de reconnaissance de son efficacité et de son professionnalisme. Du coup, Albert acceptait les projets sans discuter. Et les projets, les demandes ont continué à s’accumuler, en dépit des ressources disponibles. Albert et son équipe font des prouesses d’agilité et d’efficacité. Mais les demandes continuent à affluer, c’est maintenant une question d’honneur pour Albert de réussir, malgré les difficultés, malgré la fatigue. Ce n’est pas lui qui va aller se plaindre à Bernard et risquer de se montrer faible, ou pire, incompétent, après tout ce qu’ils ont vécu ensemble. Les équipiers d’Albert tirent le signal d’alarme, et Albert leur explique qu’il comprend et que la situation est plus complexe que ce qu’ils imaginent. En son fort intérieur, Albert ressent clairement que ce serait à Bernard d’être plus responsable et de mieux filtrer et prioriser ses demandes. Il lui a d’ailleurs une fois fait la réflexion, et Bernard avait plutôt mal réagit aux insinuations d’Albert sur ses capacités à prioriser. Ce qui avait bien confirmé à Albert que Bernard était dépassé, ne se rendait pas compte de ce qui arrivait et que tant que Bernard ne changerait pas, la situation serait bloquée, inextricable. Se sentant impuissant et croulant sous la charge, Albert pensait maintenant surtout à se protéger, devenant directif, rompant les tentatives de discussion avec son équipe. Jusqu’au jour où Bernard a convoqué une réunion pour expliquer à Albert qu’il n’était pas satisfait de sa performance… » Je vous laisse imaginer la suite.

Si Albert avait connu et utilisé les notions de bouteille à mouche et de lâcher prise…

Manager et lâcher prise ? En quoi le fait de lâcher prise pourrait bien être utile à un manager ?

J’ai déjà entendu quelqu’un dire : « Je ne suis pas payé pour « lâcher prise », je suis là pour que les objectifs soient atteints : je m’y suis engagé ! » Et c’est vrai : lorsqu’il s’agit de lâcher prise pour un manager, il ne s’agit pas de « laisser faire » ou de « laisser aller ». Les engagements sont là et il s’agit de les tenir. Mais parfois, il y a cette impression d’être « enfermé » dans une situation donnée et d’y tourner en rond. Nous avons beau réfléchir, tenter des solutions, elles nous ramènent toutes au point de départ, confirmant ainsi que nous sommes bien « prisonniers » de la situation. Parfois, nous pouvons même avoir l’impression d’être seuls à avoir conscience de la situation et que les autres semblent être aveugles ou sourds à ce qui se passe. L’inconfort, puis le stress et dans les cas limites le burn-out peuvent en résulter. De tels phénomènes sont assez caractéristiques de ce qui se passe lorsque nous sommes dans ce que P.Watzlawick appelle une « bouteille à mouches ». Certes, les bouteilles que nous considérons sont « bégnines » et celles qu’étudiait Watzlawick, en développant les thérapies brèves, étaient pathologiques et demandaient l’aide d’un thérapeute pour en sortir. Pourtant, les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes, seule leur intensité varie.

Suis-je dans une bouteille à mouche ?

Bonne question. Il y a quelques critères, listés ci-dessous sans être exhaustifs, qui peuvent nous mettre sur la piste :
– la situation en cours n’est pas confortable, voire stressante pour moi
– plus j’essaie d’en sortir, moins cela change
– un certain nombre de certitudes ou de croyances se voient vérifiées quasi-systématiquement, lors de chaque tentative de sortie ratée
– j’ai l’impression parfois que l’unique voie de sortie consisterait à tout casser
– j’ai tendance à attribuer les ressentis négatifs de la situation aux autres
– je n’arrive pas à dégager le sens de la situation et j’attends des autres qu’ils me le donnent
– j’ai une vision très claire de ce que les autres devraient changer pour que la bouteille disparaisse
– etc.

Certitudes et croyances : les matériaux de la bouteille à mouches

Nous construisons notre réalité (lire « l’invention de la réalité » sur ce blog) partir de nos perceptions que nous agrémentons de nos certitudes et croyances au sujet de cette réalité, à notre sujet et aux sujets des autres. Il se trouve que la plupart du temps, ces certitudes et croyances sont porteuses, utiles et nous permettent de nous construire et d’évoluer dans la vie et le monde. Il se trouve aussi que, parfois, des certitudes qui étaient porteuses et utiles dans le passé, deviennent contraignantes, limitantes dans la situation actuelle. Elles deviennent alors les matériaux de notre bouteille à mouche. Elles en sont le verre, plus ou moins épais, qui toujours laisse voir de l’autre côté en nous en interdisant l’accès. Ces croyances et certitudes sont le plus souvent inconscientes et du coup, parce que nous aimons expliquer ce qui nous arrive, nous avons tendance à attribuer ces parois de verre aux autres et à tous les jugements que nous pouvons porter sur eux. Relisez la petite histoire d’Albert citée en introduction et identifiez les éléments de la probable bouteille à mouche d’Albert.

Construisant notre réalité, nous construisons nous-même la bouteille à mouche qui nous piège. C’est vicieux, mais c’est comme çà. Est-il alors possible d’en sortir ? La réponse est oui : c’est heureux ! Ce n’est pas forcément facile car il s’agit avant tout de prendre conscience de la dite bouteille et d’accepter la paternité ou maternité de cette bouteille.

Bien souvent, parce que les parois de verre sont épaisses et qu’on s’y cogne douloureusement, on a l’impression que pour en sortir, il faut casser. Or casser ce à quoi on tient relève souvent de l’impossible. Mais il est aussi possible de marcher le long des parois de verre, jusqu’au goulot de la bouteille, et sortir tranquillement, sans rien casser, pour gagner une nouvelle bouteille, plus confortable.

Lâcher prise sur certaines des croyances ou certitudes limitantes

Marcher le long des parois de verre, revient à prendre du recul, à considérer par exemples les faits avérés, dépouillés des interprétations et jugements que nous leur allouons. Prendre du recul et identifier ce que nous nous disons au sujet de la situation : quelles sont les certitudes, les croyances qui nous font tourner en rond, en créant les parois de verre. Prendre du recul, nous pouvons parfois le faire seul, parfois un regard extérieur, d’un ami, d’un collègue de confiance peut aider, mais ce n’est pas toujours facile de s’ouvrir aux autres. Certains pourront chercher le recul au cours d ‘un coaching ou pourquoi pas d’une thérapie (dans les cas les plus aigus). Mais dans tous les cas, le travail consiste en une chose : identifier la ou les certitudes ou la ou les croyances qui nous limitent en créant la bouteille pour tester ce qui se passe lorsque nous la ou les mettons « de côté ». Pour expérimenter ce qui se passe si nous lâchons prise sur elles. Lâcher prise, c’est se libérer soi-même du piège que nous nous sommes créé.

Prendre du recul, un regard extérieur : « Petit Traité de l’abandon »

Il y a une façon de prendre du recul en ajoutant un regard extérieur que j’aime beaucoup : il s’agit de la lecture. Et dans le cas précis du « lâcher prise », de l’abandon de certaines certitudes nocives, la lecture du Petit traité de l’abandon (Le), d’Alexandre Jollien, est pour moi une source inépuisable de réflexion, de recul et de solutions. Prendre conscience de la façon dont nous construisons notre réalité nous permet de la faire évoluer. Lire ce que nous dit Alexandre Jollien, philosophe, handicapé physique, lorsqu’il s’agit de s’abandonner à la vie sans baisser les bras, c’est plonger dans une exploration, la sienne. Et au travers de cette exploration, parce qu’elle est présentée de façon si simple, si explicite, j’y ai trouvé écho à ma propre aventure, avec l’accès à des outils, des exercices utiles pour faire évoluer ma perception de la réalité.

Et si limiter l’impact des certitudes et croyances en équipe était le terreau pour que :

– nous exprimions des faits et pas des jugements ?
– nous ne faisions pas de suppositions, mais posions des questions ?
– nous ne prenions pas les choses de façon personnelle, à l’aulne de nos egos ?
– nous agissions au mieux de nos possibilités en étant conscients de nos limites ?

…Je vous laisse réfléchir là-dessus ! comme dirait Gustave Parking 😉

  2 commentaires à “Lâcher prise : pourquoi pas mais lâcher quoi ?”

  1. bonnes bases de reflexions ! merci

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