Mar 252017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

« Messieurs, nous progressons ! » C’est ainsi que le Chef ouvrit la réunion opérationnelle de la semaine,
« les Dirigeants ont fini par comprendre que nous avons besoin de ressources et voici les instructions qu’ils ont partagées avec tous les Directeurs… »
Les Bougres firent silence et tous les regards se tournèrent vers le Chef, heureux de son effet et de son rang. Puis, lisant sur son écran, le Chef poursuivit :
« En synthèse, voici ce qu’ils disent… je résume car il y en a huit pages… alors…bla bla…oui…bla bla bla…voilà ! En gros, les Dirigeants demandent aux fonctions d’agir en partenaires actifs de notre projet d’innovation de rupture. Ils disent que c’est une opportunité d’éliminer les silos entre fonctions et fixent les trois conditions suivantes, je lis :
1.Le succès lié à la contribution de chacune des fonctions devra être factuellement et quantitativement mesuré, de façon à reconnaitre les performances respectives
2.Les rôles et responsabilités de chaque fonction devront être clairement établis et statués de façon à pouvoir identifier les responsables en cas de difficulté,
3.Le projet d’innovation de rupture devra intégrer pleinement les processus directeurs de chaque fonction de façon à ce que son suivi soit optimal…
-Génial ! s’exclama un des Bougres, on va pouvoir avancer et ils vont arrêter de se foutre de notre gueule !
-Tout à fait ! Il va falloir intégrer tout cela dans notre projet, je convoque le GISPEP sur le champ ! » répondit le Chef en se saisissant du téléphone et en appelant le GISPEP.

Le GISPEP, Gestionnaire de l’Intégration des Sous-Projets En Projets, frappa et entra dans la salle de réunion vingt-huit secondes après la fin du coup de fil. C’était pour lui un rôle d’importance car élaboré et confié par le Chef à qui du coup il rapportait directement. Le Chef lui avait vanté l’importance de ce rôle et lui avait dit qu’il comptait sur lui. Le GISPEP n’avait pas osé demander ce que le Chef attendait exactement de ce rôle car cela aurait montré une potentielle incompétence à comprendre ce rôle donc à le tenir. Du coup, le GISPEP, qui était observateur, s’était dit que ce qui intéressait le Chef, c’était des rapports qui lui montreraient à quel point les sous-projets étaient bien intégrés au Projet. Ainsi, depuis plusieurs semaines, le GISPEP harcelait les équipes pour obtenir des données fiables afin de les transformer en rapports. Et comme le Chef ne lui donnait aucun feedback, le GISPEP prenait sur lui, en déduisait que ce n’était sans doute pas suffisant et faisait des rapports qu’il considérait de plus en plus complets en demandant de plus en plus de données aux équipes.
« Alors ? Où en êtes-vous ? demanda le Chef au GISPEP, montrant ainsi que le GISPEP était dans une confidence à laquelle les membres du Comité de Direction n’avaient pas accès,
-Eh bien, j’ai fait le tour des popottes, comme vous me l’avez demandé la semaine dernière et toutes les fonctions sauf deux m’ont expliqué que comme ce projet n’avait pas été prévu dans leur budget, ils demandaient à ce que les coûts associés à ce projet au sein de leur fonction nous soit attribué…
-Quoi ? s’étrangla le Chef, mais il n’était pas à mon budget non plus !
-Je sais et je le leur ai dit, répondit le GISPEP, mais ils disent que c’est ça ou rien et comme ça vient des Dirigeants, ils vont le faire, ils sont d’ailleurs en train de nommer des GISPEP dans leurs fonctions respectives pour pouvoir gérer ça…
-Tant que j’ai l’information et le pouvoir de décision sur ce qu’ils font, ça me va, dit le Chef sentant une opportunité de puissance sur ses pairs des autres fonctions, je veux que chaque intervention de notre part en réponse à leurs questions leur soit facturée aussi, quelque soit l’intervention !
-Nous allons droit vers une usine à gaz, intervint le Fourbe, où se trouve le projet d’innovation dans tout ça ?
-Il se trouve que les Dirigeants ont demandé et que nous exécutons ! C’est un beau geste de leur part que de nous offrir cette opportunité !
-Peut-être, mais nous pourrions agir autrement… Quelles sont les deux fonctions qui n’ont pas réagi comme les autres ? Demanda le Fourbe au GISPEP
-Ce sont deux fonctions qui m’ont dit être très intéressées par ce projet auquel elles sont prêtes à contribuer…
-Quelles sont elles ?
-Il y a la fonction « Espaces Verts et Environnement » et la fonction « Administrative Processes Industrialization »…
-Pourquoi c’est en Angliche ?
-Ça sonne mieux qu’Industrialisation des Processus Administratifs …
-Attendez ! intervint le Chef, ce sont deux fonctions mineures de l’entreprise à côté des fonctions de poids comme la Recherche-Développement, l’Industriel ou les Services Commerciaux…
-Sans compter le Marketing, la Finance, le Contrôle de Gestion, renchérit une Bougre
-Et la Comptabilité ! surenchérit un autre Bougre
-Non…pas la Compta… reprit la Bougre, mais les autres oui… »
S’en suivit un débat sur l’importance relative et la criticité des différentes fonctions dans l’entreprise.

Quarante-cinq minutes plus tard, le Fourbe reprit :
« Et si nous commencions en impliquant les fonctions qui en ont envie ? Tout ce qu’elles apporteront sera utile et…
-Non mais tactiquement ce n’est pas possible ! Interrompit le Chef, vous me voyez défendre le projet en disant que les principales ressources sont les Espaces Verts ?
-Je ne vois pas en quoi cela est gênant : toutes les ressources volontaires sont bonnes à prendre et en plus cela pourrait donner envie à d’autres fonctions de nous rejoindre… ça s’appelle de la cooptation…On partirait d’abord avec ceux pour qui ce projet présente une utilité et on foutrait la paix à ceux qui n’en n’ont pas besoin… Rappelez-vous, nous sommes en plein territoire de rupture et donc d’incertitude !
-Bon ! Ça suffit ! Je suis le responsable de ce projet devant nos Dirigeants : toutes les fonctions doivent contribuer et les GISPEP sont là pour garantir que les frais occasionnés sont bien imputés sur les bons centres de coût ! Chacun son domaine et les vaches seront bien gardées ! «  Conclut le Chef en se levant.
La réunion prit fin à la satisfaction générale sauf un.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez raison Chef, les bons comptes font les bons amis. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous faire bosser avec les fonctions mineures… sur un projet de cette importance ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le projet est en de bonnes mains maintenant, avec quatorze GISPEP supplémentaires ! »
« On va manger ? C’est « cuisines du monde », avec spécialités ardéchoises aujourd’hui !»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode :  » Avec les autres fonctions, le projet avance, mais où sont les résultats !? Le Chef reçoit des attaques en règle, la pression des Dirigeants s’accroit… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mar 182017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

La dernière réunion « Suivi de Performance » fut très animée : le projet d’innovation ne semblait avoir que des indicateurs au rouge. Que ce soit sur la NPV (Net Present Value), sur le ROI (Return on Investment), sur l’OTIF (On Time In Full), rien n’allait correctement. Le Chef en était très en colère :
« Mais c’est incroyable ! Vous n’avez aucune maitrise de ce que vous faites ! Nous sommes les premiers à explorer un tel projet, j’en attends donc quelque chose de mirobolant car nous ouvrons des territoires entiers d’innovation, et qu’est-ce que dit l’indicateur ? C’est presque négatif ! Vous êtes en train de me dire qu’on devrait perdre de l’argent ?
-Non, enfin oui Chef… tenta un Bougre, en fait on a du mal à nous prononcer sur des chiffres…
-C’est bien ce que je dis : vous ne maitrisez pas votre sujet !
-Ce n’est pas ça, s’essaya une autre Bougre, sur le terrain, les équipes avancent et les hypothèses se précisent, mais il y a tellement de possibilités  qu’un seul scénario est difficile à construire…
-Eh bien, construisez-en plusieurs, comme ça on pourra les comparer et je vous dirai quoi faire !
-Ca ne fonctionne pas comme ça, intervint le Fourbe, dans les projets d’innovation de rupture. Leur première caractéristique est l’incertitude prédominante. Or, notre activité habituelle est située dans un domaine où l’incertitude peut être présente, mais de façon réduite. Du coup, nous pilotons notre activité avec des indicateurs construits avec l’hypothèse de base que nos connaissances excèdent nos incertitudes, c’est ce qui fait qu’ils ne marchent pas pour ce projet. Vous pouvez tous les tester, ils ne marcheront pas…
-Et quoi alors ? On pilote pas le projet ? Je suis payé pour reporter aux Dirigeants les progrès et surtout les promesses de gains, de retour sur investissement et ce en maitrisant les risques liés au projet. Je constate que vous êtes incapables de me fournir ces informations, c’est tout.
-Et si nous proposions d’autres informations à nos Dirigeants ? Le projet avance bien, les explorations apportent chaque semaine leur lot de connaissances nouvelles, ce qui renforce à chaque fois la motivation des équipes. La connaissance, en territoire d’incertitude est une valeur comme une autre…
-OK, OK, OK… interrompit le Chef, c’est reparti pour la théorie… je vous demande des chiffres, des projections, du concret quoi ! Vous dites que le projet avance bien, eh bien faites-le aller plus vite !
-Justement Chef, se lança un Bougre, nous avons identifié des zones d’incertitude où clairement nous n’avons pas de compétences dans l’équipe, il nous faudrait des ressources extérieures pour nous faire gagner du temps…
-Et puis aussi, il nous faudrait plus de monde pour mener à bien les explorations, on sent qu’on est pas loin mais on peut pas être au four et au moulin, surtout avec la préparation du budget annuel… »
Un autre Bougre se lâcha :
« D’ailleurs, nous n’avons pas de réponse aux demandes d’intérimaires que nous vous avons fait passer le mois dernier…
-Parce que vous croyez que je fais ce que je veux quand il s’agit d’embaucher ? Interrompit le Chef, ce n’est pas moi qui décide… enfin si mais il faut que nos Dirigeants soient d’accord…
-Mais en début d’année, nos Dirigeants ont annoncé qu’ils lançaient un grand programme d’  « empowerment » des employés de façon à nous responsabiliser et à libérer le potentiel d’initiatives de l’entreprise, risqua une Bougre, et puis vous aviez dit qu’on avait toute délégation de leur part pour conduire ce projet très innovant…
-Ce n’est pas aussi simple, soupira le Chef, nos Dirigeants souhaitent être informés en temps réel et connaitre les décisions qui sont en passe d’être prises et pour cela, j’ai des nouveaux rapports à fournir, et lorsque le rapport est accepté, je peux prendre les décisions en question…
-Ca veut dire qu’on n’est pas sûrs d’avoir les ressources qu’on demande ? reprit la Bougre, alors comment on fait pour avancer ?
-Fournissez-moi des faits tangibles, des projections claires qui montrent bien que l’investissement dans de nouvelles ressources sera payant ! répondit le Chef en se redressant.
-On pourrait faire appel à des consultants, les Dirigeants aiment bien car souvent ça les rassure de savoir que le savoir vient de l’extérieur, surtout sur ce qu’ils considèrent être des changements, proposa un Bougre
-Ah oui, ils travaillent toujours avec les mêmes, on pourrait proposer de travailler avec eux, renchérit un autre Bougre
-Mais enfin, ce sont des consultants en stratégie, ils ne sont pas du tout spécialisés en innovation de rupture, précisa le Fourbe que la conversation commençait à irriter
-Ce n’est pas grave ! Ce qui compte c’est d’avoir les ressources, charge à eux de nous conseiller correctement s’ils acceptent !
-Il y a une autre solution, reprit le Fourbe, c’est d’offrir la possibilité à tous ceux dans l’entreprise qui sont intéressés et motivés par ce projet, de nous rejoindre, à la hauteur de leur disponibilité : on pourrait les coopter en quelque sorte…
-Parce que vous croyez qu’ils n’ont que ça à foutre ! s’imposa le Chef, vous  pensez vraiment que les gens vont vous dire : « ah ben c’est vrai, je m’ennuyais en ce moment, je rejoins votre projet ! »
-On pourrait par exemple leur montrer à quel point ce projet nous passionne, toute la richesse en opportunités qu’il contient et ainsi susciter des vocations… insista le Fourbe
-Mais les gens n’ont pas le temps ! s’exclama un Bougre ou alors un quart d’heure par ci par là !
-Eh bien voyons ce qu’ils pourraient nous apporter pendant ce quart d’heure, ce sera toujours ça de gagné et en cumulant les quart d’heures, nous obtiendrons des heures ! répondit le Fourbe
-Bon ça suffit avec vos délires, c’est peut-être possible dans votre monde, mais dans le nôtre, c’est du fantasme ! J’imagine bien la tête des autres Chefs apprenant que leurs gars viennent passer du temps chez nous au lieu de parfaire ce qu’ils sont payés pour fournir… Vous tous, apportez-moi des chiffres, des projections, n’importe, pourvu que je puisse en faire un rapport pour recruter le consultant des Dirigeants… en plus ça leur montrera qu’on sait utiliser les ressources déjà disponibles dans la société ! »
La réunion prit fin à la satisfaction générale sauf un.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez raison Chef, il nous faut un regard extérieur avec des consultants, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait piquer des ressources aux autres! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et travailler quart d’heure par quart d’heure, vous vous rendez compte la gestion des ressources et des budgets ? Incroyable qu’il est ce Fourbe ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le projet est en de bonnes mains maintenant ! »
« On va manger ? C’est tartiflette au saumon aujourd’hui !»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Les Dirigeants semblent avoir entendu le Chef et le projet serait sur un nouveau départ, à moins que… mais ça, c’est une autre histoire ! »

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Mar 112017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef, lors de la dernière réunion, avait pris la décision de proposer aux Dirigeants de stopper le projet. Son argument principal était que l’incertitude liée au projet en constituait le risque majeur et que poursuivre eût été une erreur.
Il présenta alors sa proposition lors d’une réunion du Comité Exécutif. Le Comité Exécutif, en quelque sorte, était le Comité de Direction des Comités de Direction. Du coup, les réunions étaient très longues, car il y avait beaucoup de décisions très importantes à prendre à partir de données consolidées collectées dans les nombreux rapports mensuels, trimestriels, semestriels et annuels.  Le tout afin de les communiquer, ces décisions, aux différents Comités de Direction, qui en feraient bien ce qu’il pourraient.
Le Chef, après avoir présenté sa proposition de stopper le projet, reçut un accueil plus que mitigé. Pourtant, sa présentation PowerPoint était parfaite :
✓    pas moins de vingt slides,
✓    des tableaux de chiffres à chaque page, montrant à la fois la complexité et la précision des  projections,
✓    et surtout des bullet points, plein, qui permettaient de structurer des pages de texte (police verdana 10, conforme à la charte de communication), donnant ainsi de quoi lire aux membres du Comité Exécutif que le discours du Chef n’intéressait pas.
Il avait également lu consciencieusement l’écran afin de ne pas être pris en défaut sur une improvisation malheureuse.
A l’issue de la présentation, après quelques questions, un des membres du Comité Exécutif exprima au Chef son mécontentement et lui indiqua que si le Chef ne se sentait pas capable de mener à bien ce projet aussi innovant que stratégique, le Comité le confierait à un autre Directeur, plus compétent.
Le Chef se défendit en expliquant que lui s’en sortirait très bien mais que son équipe n’était pas forcément à la hauteur et que c’était pour lui une forme de double peine. Le Comité Exécutif lui laissa une dernière chance, en lui expliquant que l’arrêt de ce projet n’était pas une option.
La réunion se termina là-dessus, le Chef sortit avec un poids certain sur les épaules. Il fallait qu’il s’en décharge le plus vite possible, le mieux était de convoquer son équipe, ce qu’il fit dans l’instant.
Vingt minutes plus tard, les membres du Comité de Direction étaient tous réunis autour de la table de la salle de réunion.
« Messieurs ! Je reviens de la réunion du Comité Exécutif et nous allons devoir nous battre ! Après mûre reflexion, suite à notre dernière réunion, j’avais choisi de présenter au Comité Exécutif une image objective de notre projet. Les membres du Comité ont été impressionnés par le côté risqué du projet et ils souhaitaient quasiment l’arrêter. À ce moment, j’ai senti que j’avais foi en ce projet et surtout en notre équipe, je leur ai donc dit que j’étais prêt à relever ce défi et surtout avec vous car nous étions les seuls à pouvoir réussir… Ils ont accepté, mais attention, ils ne nous rateront pas ! Je compte donc sur vous pour faire beaucoup mieux que votre performance passée ! »
Les membres du Comité de Direction se regardèrent, à la foi investis d’une mission toute à leur honneur et remplis d’une peur certaine, car eux savaient les premiers résultats obtenus.
« Alors ? Où en sommes-nous ? Qu’avez-vous obtenu ? Que proposez-vous ?
-Eh bien, répondit une des Bougres dont l’équipe travaillait sur un des ensembles de tests les plus avancés, on a les premiers résultats et ce n’est pas tout à fait ce qu’on attendait…
-Quoi ? On est plantés ? s’inquiéta le Chef
-Non ! Pas plantés, c’est juste qu’on est surpris par les résultats, notre première piste n’a pas l’air d’être aussi prometteuse qu’espéré.
-Activez les autres pistes alors !
-On y travaille, c’est en cours
-Le problème, c’est surtout pour nos Bougres respectifs, lâcha un autre Bougre
-Qu’est-ce qu’il se passe ? répondit le Chef
-Eh bien, les autres ont tendance à se foutre d’eux…
-Comment ça ?
-On est les farfelus qui travaillent sur le projet débile
-C’est tout à fait ça ! renchérit un autre Bougre, personne comprend ce qu’on fait et certains disent même qu’on nous a confié ce projet parce qu’il fallait bien nous occuper ! Du coup, c’est même parfois difficile de trouver des gens qui nous aident dans les autres fonctions…
-QUOI ? s’étrangla le Chef, non mais attendez, il nous faut réagir, ça va pas se passer comme ça, on va frapper un grand coup !
-Peut-être pas, risqua le Fourbe, c’est une caractéristique connue des projets très innovants, en période de très grande incertitude, que de paraitre ridicules à ceux qui en sont spectateurs.
-Mais il n’est pas question un instant que je sois ridicule ! répliqua le Chef
-Ce n’est pas vous, mais l’idée du projet qui parait ridicule, c’est un signe que nous sommes potentiellement sur une innovation de rupture. »
Un autre Bougre prit la parole :
« On voit bien que ce n’est pas vous qui êtes moqué par les autres ! Ce n’est pas le projet qui les fait rire, c’est nous !
-Je vais stopper ceci immédiatement, lâcha le Chef entre ses dents, eux aussi ont des failles et nous allons leur en mettre plein la gueule !
-À votre place, je choisirais une autre stratégie, dit le Fourbe, les attaquer ne ferait que durcir la situation ou pire, leur confirmerait que leurs attaques sont justifiées. En fait, c’est juste parce qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Je proposerais plutôt de regarder les choses de loin, de respecter nos détracteurs en leur apportant plus d’information sur l’intention du projet, les valeurs potentielles recherchées, les pépites trouvées dès que nous en aurons trouvées…
-Alors vous vraiment, je ne vous ai rien demandé ! Je ne vais pas me laisser marcher sur les pieds et ce ne sont pas vos pépites à la con qui vont y changer quelque chose… et puis arrêtez avec votre jargon, on n’y comprend rien ! »
Le Fourbe s’adossa dans son fauteuil, préférant le retrait à la confrontation.
« Ma décision est prise, reprit le Chef, fournissez-moi tout ce que vous avez qui nous aidera à nous défendre et rappelez-vous, la meilleur défense, c’est l’attaque ! J’attends vos éléments sur mon bureau ce soir. »
La réunion se termina là-dessus, à la satisfaction générale sauf un.

À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez raison Chef, il faut contre-attaquer, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous faire passer pour des cons et des trouillards ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’équipe ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et l’entreprise est à risque avec des gens comme çà, ce sont vraiment des Fourbes dont il faut nous méfier à l’avenir ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et on va leur en faire baver, il fallait pas nous chercher ! »
« On va manger ? Y a quoi le vendredi ? »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Sur le terrain, le projet avance mais les compétences et les ressources manquent… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mar 042017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef avait convoqué le Comité de Direction en dehors de toutes les réunions habituelles. Il avait insisté sur le fait qu’il s’agissait d’une convocation et non d’une invitation. Il s’était bien gardé de dire le sujet faisant l’objet de cette réunion, ce qui fit que chaque membre du Comité arrivait dans la salle de réunion à la fois inquiet et interrogateur :
« Savez-vous ce qui se passe ?
-Non, on a juste reçu la convocation
-Vous allez voir, c’est une nouvelle annonce de ré-organisation !
-Non… d’habitude on a l’info dans les couloirs bien avant l’annonce officielle…
-Oui, ça c’est pour ceux qui ne sont pas concernés par la ré-organisation, mais généralement, le premiers concernés sont les derniers au courant… »
Une onde d’inquiétude parcourut le groupe
« Si ça ce trouve, on est les derniers au courant…
-Arrêtez vos conneries, le Chef va arriver, on va bientôt savoir
-N’empêche j’aimerais bien savoir et en tout cas j’aurais aimé qu’il nous en parle avant !
-Oui ! C’est toujours la même chose, ils décident dans notre dos et nous on exécute ! Y en a marre de cette boite ! »
Sur ces mots, le Chef entra dans la salle de réunion. Sans prendre le temps de saluer, il ouvrit la réunion :

« Messieurs ! » Il y avait pourtant deux femmes dans le Comité de Direction, mais le Chef, dans les moments graves, s’adressait au Comité par « Messieurs ».
« Messieurs, continua-t-il, je vous ai convoqués car nous ne sommes pas à la hauteur. Nous nous sommes engagés, à la demande des Dirigeants, sur ce projet d’innovation et à cette heure, vous n’avez produit aucun résultat.
J’ai reçu ce matin un email de la part d’un de nos Dirigeants me demandant de montrer que notre projet d’innovation avance bien comme prévu et aussi ce que nous pourrions faire pour l’accélérer : messieurs, je vous écoute, soyez brefs, clairs et précis. »
Le membres du Comité se regardèrent, un peu soulagés car il ne s’agissait pas d’une ré-organisation et inquiets car il s’agissait maintenant de savoir qui prendrait la parole en premier au risque de se faire laminer. Le silence sembla s’éterniser.
« On ne va pas y passer la journée ! J’entends bien pouvoir répondre aux Dirigeants avant ce soir avec des faits positifs, concrets et rassurants… je vous écoute !
-Eh bien, de mon côté, un ensemble de tests a été lancé, c’est en cours et nous devrions avoir les premiers résultats la semaine prochaine… osa un des Bougres autour de la table
-La semaine prochaine, il sera trop tard ! Qu’est-ce que vous pouvez produire tout de suite ? demanda le Chef
-À ce stade, je peux vous fournir le plan d’action en cours et les probabilités de succès associées à chaque étape… hésita le Bougre
-Et elles sont de combien ?
-Elles sont toutes de l’ordre de 50%…
-Vous vous foutez de moi ? Vous êtes en train de lancer des pièces à pile ou face sur un projet de cette envergure ?
-En fait, le projet est vraiment très nouveau, tout ce qu’on peut faire, c’est tester pour avancer et du coup…
-Bon, qui d’autre aurait quelque chose d’intéressant à me donner ? interrompit le Chef »
Le silence s’épaissit jusqu’à devenir douloureux, la tension s’installa, la pression bondit et tous les manomètres intérieurs se bloquèrent dans la zone rouge, ça allait péter.
« Je vous le demande encore : qui a un résultat, quel qu’il soit, à me donner ? réclama le Chef
-En fait, répondit le Fourbe, nous sommes dans une phase bien décrite des projets très innovants, la phase d’incertitude pendant laquelle la tactique est de progresser par des tests et avec patience…
-Alors vous, je ne vous ai rien demandé ! Merde ! Ce n’est pas le moment de faire de la théorie, je veux des faits, des résultats !… Et vous ? dit le Chef en pointant un des Bougres, où en est ce partenariat juteux censé nous faire gagner du temps ?
-C’est en cours… c’est un peu compliqué parce que le partenaire s’est montré très intéressé mais il ne répond plus à nos appels. Et quand on arrive à le joindre, il est toujours très intéressé et pourtant ça n’avance pas…
-Non mais c’est incroyable ! Qu’est-ce que vous foutez ! Vous vous rendez compte ? Tout ce que j’ai à fournir aux Dirigeants, c’est que non seulement on n’a rien mais qu’en plus on ne sait pas ce qu’on va avoir !
-Vraiment, tenta à nouveau le Fourbe, cette zone d’incertitude peut se traiter avec réalisme, même avec les Dirigeants, j’ai une proposition à faire. »
Le Chef s’adossa dans son fauteuil, montrant toute la lassitude qui était la sienne,
« Eh bien, allez-y, de toute façon il n’y a rien d’autre…
-Les Dirigeants peuvent comprendre qu’il y a de l’incertitude forte au début d’un tel projet. Ce dont ils ont besoin, c’est de savoir qu’on l’explore correctement, par exemple en leur expliquant clairement quelles hypothèses sont en cours de test, quels sont les critères et tests qui nous permettront de valider ou d’invalider telle ou telle hypothèse et à quelle date. Il s’agit de montrer toute la cohérence de la démarche d’exploration de cette zone d’incertitude. Ce sont des éléments suffisants qui leur permettront de décider de l’avenir du projet.»
Le Chef réfléchit alors profondément. Un des Bougres prit la parole :
« Si on fait ça, on va simplement leur montrer qu’on est paumés et qu’on cherche à gagner du temps !
-Tout à fait, rétorqua un autre Bougre, regardons les choses en face, ce projet est en lui-même une élucubration, un rêve !
-C’est tout à fait çà ! Regardez nous ! Nous n’avons rien alors que nous cumulons des années de pratique et d’experience ! »
Le Fourbe intervint :
« Mais c’est justement parce que ce projet est très innovant que nos expériences ne servent à rien pour le mener comme nous avons mené tous les autres !
-Non, c’est parce que nos expériences nous disent qu’il n’y a pas d’information que ce projet ne sert à rien ! »
« Je suis d’accord, interrompit le Chef, ce que je vais répondre aux Dirigeants, c’est que nos tentatives montrent plus d’incertitude que de faits et donc qu’il serait trop risqué de poursuivre ce projet…
-Mais incertitude n’est pas risque ! S’exclama le Fourbe, c’est surtout une opportunité d’apprendre…
-Si je voulais apprendre, je retournerais à l’école ! hurla le Chef, nous sommes ici pour faire notre métier, pas pour risquer l’avenir de l’entreprise, je vais donc proposer, sur la base de votre absence crasse de résultats, d’arrêter ce projet avant d’y avoir trop engagé de ressources !
-Tout à fait d’accord ! répondit un Bougre, rejoint par toute l’assemblée, sauf un. »
La réunion se termina ainsi, avec un soulagement généralisé.

À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez eu raison de stopper ce rêve absurde, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous renvoyer à l’école ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’équipe ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et l’entreprise est à risque avec des gens comme çà, ce sont vraiment des Fourbes dont il faut nous méfier à l’avenir ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le débat que nous avons eu nous a permis de sauver l’entreprise d’une aventure périlleuse! »
« On va manger ? Le Lundi, y a des frites…»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Les Dirigeants vont-ils écouter le Chef dans sa grande sagesse ou bien… ? Mais ça, c’est une autre histoire ! »

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