Mar 042017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef avait convoqué le Comité de Direction en dehors de toutes les réunions habituelles. Il avait insisté sur le fait qu’il s’agissait d’une convocation et non d’une invitation. Il s’était bien gardé de dire le sujet faisant l’objet de cette réunion, ce qui fit que chaque membre du Comité arrivait dans la salle de réunion à la fois inquiet et interrogateur :
« Savez-vous ce qui se passe ?
-Non, on a juste reçu la convocation
-Vous allez voir, c’est une nouvelle annonce de ré-organisation !
-Non… d’habitude on a l’info dans les couloirs bien avant l’annonce officielle…
-Oui, ça c’est pour ceux qui ne sont pas concernés par la ré-organisation, mais généralement, le premiers concernés sont les derniers au courant… »
Une onde d’inquiétude parcourut le groupe
« Si ça ce trouve, on est les derniers au courant…
-Arrêtez vos conneries, le Chef va arriver, on va bientôt savoir
-N’empêche j’aimerais bien savoir et en tout cas j’aurais aimé qu’il nous en parle avant !
-Oui ! C’est toujours la même chose, ils décident dans notre dos et nous on exécute ! Y en a marre de cette boite ! »
Sur ces mots, le Chef entra dans la salle de réunion. Sans prendre le temps de saluer, il ouvrit la réunion :

« Messieurs ! » Il y avait pourtant deux femmes dans le Comité de Direction, mais le Chef, dans les moments graves, s’adressait au Comité par « Messieurs ».
« Messieurs, continua-t-il, je vous ai convoqués car nous ne sommes pas à la hauteur. Nous nous sommes engagés, à la demande des Dirigeants, sur ce projet d’innovation et à cette heure, vous n’avez produit aucun résultat.
J’ai reçu ce matin un email de la part d’un de nos Dirigeants me demandant de montrer que notre projet d’innovation avance bien comme prévu et aussi ce que nous pourrions faire pour l’accélérer : messieurs, je vous écoute, soyez brefs, clairs et précis. »
Le membres du Comité se regardèrent, un peu soulagés car il ne s’agissait pas d’une ré-organisation et inquiets car il s’agissait maintenant de savoir qui prendrait la parole en premier au risque de se faire laminer. Le silence sembla s’éterniser.
« On ne va pas y passer la journée ! J’entends bien pouvoir répondre aux Dirigeants avant ce soir avec des faits positifs, concrets et rassurants… je vous écoute !
-Eh bien, de mon côté, un ensemble de tests a été lancé, c’est en cours et nous devrions avoir les premiers résultats la semaine prochaine… osa un des Bougres autour de la table
-La semaine prochaine, il sera trop tard ! Qu’est-ce que vous pouvez produire tout de suite ? demanda le Chef
-À ce stade, je peux vous fournir le plan d’action en cours et les probabilités de succès associées à chaque étape… hésita le Bougre
-Et elles sont de combien ?
-Elles sont toutes de l’ordre de 50%…
-Vous vous foutez de moi ? Vous êtes en train de lancer des pièces à pile ou face sur un projet de cette envergure ?
-En fait, le projet est vraiment très nouveau, tout ce qu’on peut faire, c’est tester pour avancer et du coup…
-Bon, qui d’autre aurait quelque chose d’intéressant à me donner ? interrompit le Chef »
Le silence s’épaissit jusqu’à devenir douloureux, la tension s’installa, la pression bondit et tous les manomètres intérieurs se bloquèrent dans la zone rouge, ça allait péter.
« Je vous le demande encore : qui a un résultat, quel qu’il soit, à me donner ? réclama le Chef
-En fait, répondit le Fourbe, nous sommes dans une phase bien décrite des projets très innovants, la phase d’incertitude pendant laquelle la tactique est de progresser par des tests et avec patience…
-Alors vous, je ne vous ai rien demandé ! Merde ! Ce n’est pas le moment de faire de la théorie, je veux des faits, des résultats !… Et vous ? dit le Chef en pointant un des Bougres, où en est ce partenariat juteux censé nous faire gagner du temps ?
-C’est en cours… c’est un peu compliqué parce que le partenaire s’est montré très intéressé mais il ne répond plus à nos appels. Et quand on arrive à le joindre, il est toujours très intéressé et pourtant ça n’avance pas…
-Non mais c’est incroyable ! Qu’est-ce que vous foutez ! Vous vous rendez compte ? Tout ce que j’ai à fournir aux Dirigeants, c’est que non seulement on n’a rien mais qu’en plus on ne sait pas ce qu’on va avoir !
-Vraiment, tenta à nouveau le Fourbe, cette zone d’incertitude peut se traiter avec réalisme, même avec les Dirigeants, j’ai une proposition à faire. »
Le Chef s’adossa dans son fauteuil, montrant toute la lassitude qui était la sienne,
« Eh bien, allez-y, de toute façon il n’y a rien d’autre…
-Les Dirigeants peuvent comprendre qu’il y a de l’incertitude forte au début d’un tel projet. Ce dont ils ont besoin, c’est de savoir qu’on l’explore correctement, par exemple en leur expliquant clairement quelles hypothèses sont en cours de test, quels sont les critères et tests qui nous permettront de valider ou d’invalider telle ou telle hypothèse et à quelle date. Il s’agit de montrer toute la cohérence de la démarche d’exploration de cette zone d’incertitude. Ce sont des éléments suffisants qui leur permettront de décider de l’avenir du projet.»
Le Chef réfléchit alors profondément. Un des Bougres prit la parole :
« Si on fait ça, on va simplement leur montrer qu’on est paumés et qu’on cherche à gagner du temps !
-Tout à fait, rétorqua un autre Bougre, regardons les choses en face, ce projet est en lui-même une élucubration, un rêve !
-C’est tout à fait çà ! Regardez nous ! Nous n’avons rien alors que nous cumulons des années de pratique et d’experience ! »
Le Fourbe intervint :
« Mais c’est justement parce que ce projet est très innovant que nos expériences ne servent à rien pour le mener comme nous avons mené tous les autres !
-Non, c’est parce que nos expériences nous disent qu’il n’y a pas d’information que ce projet ne sert à rien ! »
« Je suis d’accord, interrompit le Chef, ce que je vais répondre aux Dirigeants, c’est que nos tentatives montrent plus d’incertitude que de faits et donc qu’il serait trop risqué de poursuivre ce projet…
-Mais incertitude n’est pas risque ! S’exclama le Fourbe, c’est surtout une opportunité d’apprendre…
-Si je voulais apprendre, je retournerais à l’école ! hurla le Chef, nous sommes ici pour faire notre métier, pas pour risquer l’avenir de l’entreprise, je vais donc proposer, sur la base de votre absence crasse de résultats, d’arrêter ce projet avant d’y avoir trop engagé de ressources !
-Tout à fait d’accord ! répondit un Bougre, rejoint par toute l’assemblée, sauf un. »
La réunion se termina ainsi, avec un soulagement généralisé.

À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez eu raison de stopper ce rêve absurde, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous renvoyer à l’école ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’équipe ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et l’entreprise est à risque avec des gens comme çà, ce sont vraiment des Fourbes dont il faut nous méfier à l’avenir ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le débat que nous avons eu nous a permis de sauver l’entreprise d’une aventure périlleuse! »
« On va manger ? Le Lundi, y a des frites…»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Les Dirigeants vont-ils écouter le Chef dans sa grande sagesse ou bien… ? Mais ça, c’est une autre histoire ! »

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