Avr 222017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Quelques semaines ont passé depuis que les Dirigeants, en répondant aux questions du Chef, avaient permis à l’équipe de réorienter le projet. Beaucoup de choses étaient devenues plus claires, par le simple fait qu’en recueillant les questions des Dirigeants, le Chef avait recueilli leur perception et vision partagée de leurs attentes. Du coup, les explorations se précisaient et les possibilités de solution apparaissaient de manière de plus en plus explicite. Bien que très diverses, ces solutions présentaient toutes un point commun et redouté : elles n’avaient rien à voir avec les pratiques, les savoirs, les marchés, les modèles, la culture de l’entreprise. Certains disaient même que ces solutions allaient à l’encontre des principes fondateurs de l’entreprise. Ces mêmes certains, oubliant qu’il ne s’agissait à ce stade que de possibilités, prenaient les devants en établissant des argumentaires documentés sur Powerpoint (respectant la charte de communication) visant à démontrer que si ça continuait comme çà, il allait falloir que ça cesse et réciproquement.
C’était clair maintenant pour tout le monde que le projet mené par le Chef et son équipe était un projet en totale rupture avec l’histoire de l’entreprise et celle des hommes et femmes qui l’avaient construite, à la sueur de leur front et de leurs congés payés. D’ailleurs, certains avaient du mal à discerner si c’était le projet qui était dangereux ou si c’était le Chef et son équipe qui agissaient en anarchistes provocateurs, oubliant que ces derniers répondaient à une demande expresse des Dirigeants.

Ainsi c’était un joli bordel entre ceux qui avaient peur de comprendre, ceux qui avaient peur de savoir, ceux qui avaient peur d’avoir peur, ceux qui avaient peur de ceux qui avaient peur, ceux qui pensaient savoir, ceux qui savaient et se taisaient, ceux qui essayaient de rassurer ceux qui avaient peur sans savoir, ceux qui montraient leur courage à la cafèt, ceux qui avaient peur à la cafèt, ceux à qui ça coupait l’appétit, ceux qui ne se parlaient plus, ceux qui avaient choisi l’ignorance, ceux qui avaient peur de choisir un camp et ceux qui savaient qu’avoir peur n’était pas bon pour leur carrière. Les débats allaient bon train : le Chef était en train de mettre l’entreprise à risque avec ses conneries et le créateur de l’entreprise, aujourd’hui disparu, devait faire des loopings dans sa tombe dignes de ceux de la patrouille de France au meilleur de sa forme.

Par ailleurs, les Dirigeants avaient gagné en retour une meilleure compréhension du projet. Pour eux aussi, c’était un joyeux bordel entre ceux qui savaient depuis le début que ça ne pouvait pas marcher, ceux qui découvraient, celui qui refusait de comprendre, celui qui attendait une décision, ceux qui exigeaient une décision, celui qui avait peur sans le dire, celui qui disait que les troupes avaient peur, ceux qui accusaient le Chef des Dirigeants dans le couloir en catimini, ceux qui partageaient leur douleur avec leurs équipes, ceux qui exigeaient la confidentialité, ceux qui répondaient aux questions que n’avaient pas posées les troupes, ceux qui faisaient un document « LRQVPPMOSJ » (Les Réponses aux Questions qu’on Vous a Pas Posées, Mais On Sait Jamais) et bien d’autres choses encore. Bref, en gros, c’était la crise, on s’engueulait entre Dirigeants, les egos verrouillaient des positions avec un bon sens paradoxal très personnel, quand soudain un des Dirigeants eut l’Idée…
« C’est le bordel certes ! Ce projet est un projet d’avenir et on est en train de perdre le contrôle ! Le problème, c’est les gens ! Il faut les organiser, ils ont besoin de sentir que l’organisation les protège et là, ils seront de nouveau confiants ! C’est le moment d’activer les GISPER pour faire une enquête auprès de chacun, car nous sommes à l’écoute de tous, puis nous en tirerons un diagnostic et comme ça nous pourrons implanter la nouvelle organisation et du coup les gens seront distraits du projet !
-Vous voulez dire la nouvelle organisation que nous avons définie l’an dernier ?
-Tout à fait ! C’est le moment ! Les gens ont peur, agissons ! Ce projet est une aubaine, surfons dessus : nous renforcerons notre position tout comme la transformation dont nous avons besoin !
-Super idée ! Activez les GISPER ! »

Le GISPER, c’était comme un GISPEP mais pour les gens. Le GISPEP gérait l’intégration des sous-projets en projets, et il faisait des rapports ; le GISPER était le Gestionnaire d’Intégration Systémique des Personnes En Ressources. Il gérait l’intégration des gens en organisations rationnelles et financées, et il faisait des rapports. Le GISPER était souvent partagé et tiraillé entre la dimension humaine de son rôle et la dimension technique de ce même rôle : ne devenait pas GISPER qui voulait mais qui pouvait ou parfois, qui devait ! En général, le Bougre craignait le GISPER, car le GISPER savait pratiquement tout de lui, son histoire, son salaire, ses problèmes professionnels comme personnels. Le GISPER incarnait le pouvoir délégué des Dirigeants : le Bougre était recruté par le GISPER, le Bougre serait viré par le GISPER. Le GISPER était souvent la première et la dernière personne que rencontrait un Bougre dans son histoire professionnelle.

Lors de la réunion hebdomadaire, le Chef entreprit son équipe :
« Messieurs ! Il est très important que chacun de vos Bougres réponde à cette enquête et notre GISPER ici présent est là pour vous en présenter le principe et les obligations.
-Merci, répondit le GISPER, c’est très simple, chacun va recevoir une adresse internet et un mot de passe de 60 caractères afin de se connecter en son nom en tout anonymat. Le questionnaire explore l’ensemble des points nécessaires et comprend deux cents questions, ce qui est tout à fait gérable pour qui veut s’en donner la peine…
-Vous croyez vraiment qu’on a que ça à faire? s’exclama le Bougre au Stagiaire, laissez-nous bosser, au moins on aura un résultat ! »
Les autres Bougres suivirent avec colère :
« Ne comptez pas sur nous !
-J’arrive pas à croire que nous en sommes arrivés là !
-Nous travaillons sur le projet d’avenir, vous l’avez dit, nous continuerons !
-Faites ce que vous voulez sur les autres fonctions, nous vivants vous ne changerez rien ! »
Quarante-cinq minutes plus tard, le GISPER s’enfonçant de plus en plus dans sa chaise, le Chef prit pitié et choisit de s’associer à son équipe :
« Stop ! Désolé monsieur le GISPER, mais je ne peux que m’associer à mon équipe : il faudra nous proposer autre chose !
-Vous vous rendez compte que c’est de l’ordre de la mutinerie ? S’exclama le GISPER, vous en répondrez ! Je vous donne 24h pour changer d’avis ! »
Là-dessus, il se leva et quitta la salle en laissant la porte grande ouverte : la réunion était terminée.
« Je me demande ce qu’aurait dit le Fourbe, s’interrogea le Bougre au Stagiaire …
-Tiens c’est vrai, qu’est-ce qu’il devient celui-là ?
-Je sais pas, je crois qu’il monte un genre de club où les gens pourraient innover quand ils veulent comme ils veulent
-Ah ben c’est bien le moment !
-Mais c’est intéressant ! Mon Stagiaire y va souvent et il revient chaque fois avec des choses intéressantes ! En fait, je vais voir le Fourbe sur le champ !
-C’est çà ! Perdez votre temps ! »
La Bougre au Stagiaire s’en alla consulter le Fourbe dans son nouveau bureau, au fond du couloir :
« …Voilà la situation, ça a vraiment bardé avec le GISPER, mais d’un autre côté on peut pas faire autrement ! Conclut le Bougre au Stagiaire
-Je ne suis pas sûr, répondit le Fourbe, ce que tu décris est typique de la phase dangereuse des projets de rupture. Elle est inévitable et souvent, la meilleure façon de la gérer est de plier sous la tempête. Il vaut mieux être le roseau que le chêne car on ne peut que très peu face à la peur irraisonnée ou raisonnée des gens. Par contre, le repli permet de ne répondre qu’aux points sensés et petit à petit montrer que le danger à ce stade n’est qu’une perception et qu’à ce titre elle peut être modifiée, notamment par la pratique. »
Le Bougre au Stagiaire réfléchit, quitta le Fourbe en le remerciant et rejoint le groupe qui faisait réunion et bouchon dans le couloir :

«Qu’est-ce qu’il a dit le Fourbe ?
-Ben qu’il vaudrait mieux ne pas résister et accompagner les gens jusqu’à ce qu’ils comprennent que ce n’est pas si dangereux
-Tu veux dire qu’il faudrait qu’on ferme notre gueule ?
-Pas tout à fait, il dit de ne pas faire front, d’être plus roseau que chêne…
-Encore sa philo à la con !
-Pensez aux sport de combat, l’esquive est plus puissante que le blocage…
-Bon ça suffit, on a une entreprise et une équipe à protéger… Avec ses conneries, c’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« En tout cas, c’était une bonne réunion , il vont voir de quel bois on se chauffe ! »
« On va manger ? C’est cuisine Zen avec spécialité du Boutant : steak de yack reconstitué avec quinoa au lait de chèvre des montagnes »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le projet renait de ses cendres, pendant que le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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