Mai 062017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Cette semaine, la réunion opérationnelle se tenait à une heure inhabituellement tardive, quasiment à l’heure du déjeuner… Ce point n’avait pas manqué d’intriguer, voire d’inquiéter les membres du Comité de Direction : allaient-ils vraiment sauter un repas ? Si oui, il devait y avoir une crise majeure pour que le sujet de la réunion prévale sur le repas.

En entrant dans le salle de réunion, les protagonistes se sentirent soulagés : il y avait des plateaux repas. Soigneusement disposés en face de chaque fauteuil, les boites en carton rigide noires, marquées au sceau du traiteur, avaient le design et la marque de la sophistication et du raffinement. Il y a avait une boite pour chacun.
Le Chef entra alors que les membres du Comité de Direction s’installaient, tentant de déposer leurs affaires, ordinateur, classeur, cahier, sachant que la boite noire occupait la quasi totalité de l’espace disponible sur la table. Certains trouvèrent la solution soit en repoussant la boite devant eux, vers le centre de la table, soit en la déposant au sol derrière eux.
Le Chef s’installa en bout de table, devant sa boite, et comme il n’avait ni cahier, ni ordinateur avec lui, il entreprit d’ouvrir la boite, indiquant ainsi aux autres présents que l’heure était au repas. Du coup, ceux qui s’étaient installés rassemblèrent leurs affaires et les échangèrent avec leurs boites respectives qu’ils avaient pris soin d’éloigner. Ce fut un joli brouhaha bordélique entre ceux qui se levaient pour éloigner leur ordinateur, ceux qui se levaient pour récupérer leur boite, ceux qui se demandaient si c’était bien leur boite et pas celle du voisin, ceux qui cherchaient le pain. Où était le pain ? Il n’y a pas de pain ? Si si, il est dans la boite ! Ah ben non, pas dans la mienne. Le pain arriva, porté dans une petite corbeille en papier par la secrétaire du Chef, toute en excuses de l’avoir laissé sur le charriot à l’extérieur de la salle. Et le vin ? Il y a du vin ? Quoique, à ce qu’on dit, il est pas terrible. Non il n’y a pas de vin, car on est là pour bosser en gagnant du temps sur le repas. Ah bon, ben… bon appétit. Alors que les présents s’apprêtaient à commencer leur repas, le Chef prit la parole, suspendant fourchettes, couteaux et bouchées dans le temps et l’espace :
« Messieurs, nous avons suffisamment progressé dans les tests préliminaires pour pouvoir ouvrir la phase dite « du prototype » comme indiqué dans tout bon traité sur l’innovation…Dans ce même traité, il est bien dit que nous devons considérer le prototype comme un projet et qu’il devra être décrit et maitrisé comme tel… c’est pourquoi j’ai demandé à notre GISPEP d’y travailler et de nous présenter aujourd’hui notre programme des mois qui viennent »
Là-dessus, le GISPEP referma rapidement sa boite et entreprit d’allumer son ordinateur ainsi que le vidéo-projecteur,
« Alors, voilà… je vais vous montrer où nous en sommes dans la définition des étapes clés, des ressources et des risques à maitriser durant cette phase… »
Les membres du Comité de Direction avaient commencé leur repas et considéraient l’ouverture des barquettes de sauce au poivre grand veneur, sans gluten ajouté, plutôt que l’écran qui, au demeurant, restait obstinément bleu.
« Vous n’avez pas branché votre ordinateur au barco, fit remarquer un des Bougres
-Ah merde… pardon… merci, rétorqua le GISPEP en s’employant à la connection, l’image apparut alors,
-C’est flou, dit le Chef, mettez au point ! »
Le GISPEP opérait du plus vite qu’il pouvait, pendant que son auditoire mangeait le plus vite possible, lorsque la porte s’ouvrit et entra le Bougre au Stagiaire :
« Toutes mes excuses pour mon retard… » Le Bougre au Stagiaire considéra la tablée, un peu gêné, et reprit :
« Je ne savais pas qu’il y avait des plateaux repas, j’ai déjà mangé…
– Qu’à cela ne tienne, vous mangerez encore, au prix où sont ces plateaux, je ne veux pas qu’il soit dit que nous gaspillons !  interrompit le Chef »
Le Bougre au Stagiaire s’installa devant la dernière boite libre, interrogeant du regard la Bougre, sa complice au Club du Fourbe, qui fit mine de ne rien remarquer.
Le GISPEP reprit :
« Voici donc le projet tel que décrit à ce jour, à ce stade, nous sommes conscients qu’il s’agit d’un prototype, donc qu’il vise des objectifs clairs, précis, ambitieux, soigneusement positionnés dans le temps. Afin de réduire l’incertitude, nous avons fait une analyse très détaillée des actions à mener, ainsi que des ressources qu’il serait nécessaire d’obtenir pour les réaliser… A l’écran, vous pouvez voir le diagramme de Gantt résultant… »
Il y avait effectivement un diagramme à l’écran, qui comportait tellement de lignes que le texte en était illisible. Chaque ligne, représentant une action, était reliée quasiment à toutes les autres, par des flèches, qui embrouillaient toute tentative de lecture.
« Nous avons identifié 56 objectifs SMART conduisant à 1283 actions en tout, et à 27 dates-jalons qui, si nous les respectons, nous permettront de dire de combien notre projet est en retard…
-Parfait !  S’exclama le Chef, on commence enfin à y voir clair et nos bons vieux outils sont de retour ! Continuez !
-Eh bien, la durée totale estimée est de trois ans, ce qui a demandé un travail accru pour pouvoir allouer les ressources en détail sur les dernières tâches. Nous avons monté pour cela des groupes de travail qui planchent en détail sur ce qui devrait se passer dans 27 mois, au jour le jour, en générant des scénarios concrets…
-Mais pourquoi ? interrogea le Bougre au Stagiaire, dans 27 mois c’est loin dans le futur, il vaudrait mieux nous concentrer sur les premières actions à mener…
-Absolument pas, répondit le GISPEP avec un sourire narquois, vous oubliez que dans un projet, les dernières actions sont les plus importantes, puisque ce sont celles qui vont créer la valeur recherchée !
-Effectivement, c’est bien comme ça que ça marche, reprit le Chef, et quelles ressources sont nécessaires pour avancer dans ce projet ?
-Il nous faudrait trouver 23 personnes qualifiées et un stagiaire, répondit le GISPEP, tout est argumenté, calibré, raisonné.
-Très bien ! Mais comment les trouver ces ressources ? Demanda une Bougre,
-C’est bien l’enjeu du projet, dit le GISPEP
-Ben non ! L’enjeu du projet, c’est de prototyper nos solutions ! Reprit le Bougre au Stagiaire
-Et pour ce faire, il nous faut des ressources ! On tourne en rond avec vos conneries, alors mangez, au moins vous ne parlez pas la bouche pleine, stoppa le Chef, juste une question : quel est le retour sur investissement prévu ?
-En fonction des scénarios, il varie de -60% à +254%…
-Très bien, vous tous : concentrez-vous sur les scénarios supérieurs à 180% de retour sur investissement et préparez les argumentaires pour recruter les ressources nécessaires !  clama le chef en se levant,
-Mais Chef, reprit le Bougre au Stagiaire avec la bouche pleine, pendant ce temps, on ne fait pas progresser le projet, alors qu’il serait possible d’avancer avec ce qu’on a…
-Ce qu’on a ne suffit pas, alors tant qu’on ne l’a pas, on cherche à l’avoir, un point c’est tout ! »
Ceci marqua la fin de la réunion, chacun se levait et essayait de faire tenir dans la boite les reliefs de son repas, car ce qui avait sa place alors que les barquettes étaient pleines, ne tenait plus dans la boite une fois vides… Les boites à moitié ouvertes s’entassaient sur la table, c’est la secrétaire du Chef qui allait être contente…
Le Bougre au Stagiaire resta un moment, la Bougre sa complice le rejoint :
« Tu as mangé avec le Fourbe ?
-Oui, et pour lui la situation est claire, ce n’est pas parce qu’on est capable de prototyper que l’incertitude est moindre, elle est juste différente…
-C’est pour ça que planifier en détail à long terme est inutile,
-Tout à fait, et surtout passer du temps à trouver des ressources sur la base d’hypothèses est le meilleur moyen de ne pas générer de valeur…
-Comment on fait alors ?
-On construit nos objectifs à partir de nos ressources, de façon à être sûrs de pouvoir les mettre en oeuvre : il n’y a pas de trop petit pas, l’important c’est d’avancer et d’apprendre…
-Mais c’est qui nos ressources ?
-Ce qui est amusant, c’est que, à vouloir tout résoudre d’un coup, nous sommes bien souvent aveugles à nos propres ressources. Elles sont : nous-mêmes, les gens qui sont prêts à nous aider et tout ce nous savons ensemble…
-Dis donc ! Tu deviens comme le Fourbe toi, méfie-toi ! Dit la Bougre en riant ; et comment tu gères le risque ?
-Le Fourbe dit de travailler en perte acceptable : comme on ne sait pas vraiment où on s’aventure, il dit de ne jamais miser plus que ce qu’on serait prêt à perdre sur une étape donnée…
-Ben des fois ça sera pas lourd !
-Rappelle-toi, il n’y a pas de trop petit pas ! En fait, c’est du bon sens, il m’a cité un mec de l’école de Palo Alto, un certain Vazyvite, ou Zaquavitt, je ne sais plus…
-Watzlawick ?
-Oui ! C’est çà !  Il aurait dit : « En nous efforçant d’atteindre l’inaccessible, nous rendons impossible ce qui serait réalisable »… c’est bien, non ? Pour moi ça résume bien la démarche…
-Bon là mon gars, faut te calmer ! Ne dis jamais un truc comme ça au Chef ou tu vas finir comme le Fourbe !
-On va le voir demain au Club ? Je pense qu’on peut démarrer ce prototype pendant qu’ils cherchent des ressources…
-C’est bon pour moi, j’y serai et je sais qui inviter à nous rejoindre ! »

Là-dessus le Couple Complice sortit de la salle de réunion et tomba sur l’habituel bouchon dans le couloir :
« Dis-donc pas mal ces plateaux repas !
-Ben oui, et gratuits en plus
-Bon c’est pas vraiment pratique…
-Oui, mais gratuit ! On pourrait se faire des réunions comme ça de temps en temps, en plus ça montre qu’on est vraiment impliqués dans notre boulot, puisqu’on est prêt à sauter un repas…
-Ben on le saute pas, puisqu’on a un plateau repas, et offert par la boite en plus…
-Voilà ! T’as compris ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « L’équipe du Chef patauge dans son Gantt, tandis que la Bougre Complice fait une annonce fracassante… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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