Mai 132017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

C’était la troisième réunion consécutive, autant qu’improductive, sur le sujet. La salle était silencieuse. Le GISPEP, debout, se tenait près de l’écran. Sur l’écran, des chiffres, des scénarios, des projections. Chacun semblait réfléchir, ou au moins, donnait cette impression, dans une éternité poisseuse d’attente de qui osera placer une remarque ou pire une proposition.
Le GISPEP rompit le silence :
« Alors, si on considère l’analyse de risque demandée par les Dirigeants, on voit clairement que le prototype présente des incertitudes auxquelles il nous faut répondre a priori, avant d’engager quoique ce soit…
-Et où en êtes-vous là-dessus ?  demanda le Chef
-Eh bien, il nous faudrait deux consultants supplémentaires pour travailler ce point : un analyste géo-politique de l’impact du digital dans les départements impairs et un spécialiste en Innovation Rétrograde…
-Ah non ! Pas question de demander d’autres ressources ! Les Dirigeants ont répondu à chacune de nos demandes de ressources par d’autres analyses à mener et maintenant nous sommes en retard sur les analyses que nous devons leur fournir ! rétorqua le Chef,  … c’est quoi l’Innovation Rétrograde ?
-C’est très à la mode en ce moment, ça permet d’innover en recréant ce qui existait avant mais avec d’autres dénominations,
-Et vous êtes sûr que c’est ce qui conviendrait maintenant ?
-Surtout qu’on n’a toujours pas démarré le prototype, intervint le Bougre au Stagiaire
-Et nous ne le démarrerons que quand nous saurons où nous allons !   Qu’est-ce que vous ne comprenez pas là-dedans ? C’est incroyable ! »  hurla le Chef en tapant du poing sur la table.
Le silence profond ré-émergea au sein du groupe, chacun affichant une introspection soudaine et salvatrice.
A nouveau, le GISPEP rompit le silence :
« En fait, ce que montrent les analyses déjà réalisées, c’est que le plan de prototypage doit évoluer, et notamment au niveau des dates jalons. Voici une nouvelle version, les principales dates-jalons ont été repoussées de 2 à 3 mois… ce qui prolonge le projet de 6 mois au total…
-Et en quoi cela résout l’incertitude ou les risques ? Car ce n’est pas la même chose ! demanda la Bougre Complice du Bougre au Stagiaire
-Cela montre surtout que nous sommes Agiles ! Cela montre que nous savons nous adapter en temps réel au contexte !
-Mais c’est pas ça l’Agilité !!! Nous n’avons encore rien produit ! Nous n’avons fait que des suppositions et créé des documents !
-Eh bien nous avons produit ces documents ! Ils représentent un travail énorme et nous permettent de prendre des décisions !
-Mais quelles décisions ? demanda la Bougre Complice, dont la voix montait dans les aigus, traduisant une colère naissante, au bord de l’explosion
-Si vous ne comprenez pas ce que nous faisons, vous n’êtes pas obligée de rester »  lâcha le GISPEP alors que les mouvements désordonnés du point rouge de son pointeur laser traduisaient ses tremblements croissants.
Ça allait péter ! Le Chef s’adossa, prêt au spectacle. La Bougre Complice interrogea du regard le Bougre au Stagiaire, lequel opina du regard. La Bougre Complice prit une profonde inspiration :
« Écoutez… nous perdons notre temps… et j’en ai la démonstration…
-Comment ça?  Interrompit le Chef, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
-Eh bien… nous avons réalisé une partie du prototype, et ça marche…
-Quoi ? Mais avec quelles ressources ?
-Celles que nous avions sous la main et qui avaient envie de le faire…
-Mais… Qui est au courant ?
-Ceux qui y ont travaillé, et maintenant, vous tous…
-Et comment vous avez affecté les coûts ?  demanda le GISPEP
-On ne l’a pas fait… C’était sur le temps libre, le plus souvent au moment du repas, mais sans plateau-repas…
-Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Vous travaillez en cachette maintenant ? Mais vous avez fait ça où ? » La voix du Chef s’était faite glaçante, mordante et correspondait tout à fait au demi-sourire menaçant qui découvrait ses canines symétriques…
La Bougre Complice implora du regard le Bougre au Stagiaire qui prit alors la relève :
« Nous n’avons rien caché, le fait est que personne ne nous a rien demandé… et nous avons travaillé au sein du Club du Fourbe… »
Le silence revint, figeant tout sur son passage.

« Donc, vous avez avancé au mépris de toutes les règles…  observa le Chef,
-Pas du tout ! Nous avons respecté l’ensemble des règles protégeant les personnes et les biens, nous avons respecté l’éthique et les principes permettant de créer de la valeur au service du client, et de cela, rien ne nous fera changer, rétorqua le Bougre au Stagiaire avec calme
-Mais les risques sont là, vous les avez pris sans savoir, nous mettant tous en danger !
-Pas du tout, incertitude n’est pas risque, nous avons choisi un point essentiel à l’existence de notre solution et sur lequel nous ne connaissions rien : ce fut notre point de départ…
– Donc vous ne savez pas où vous allez !
-On le sait mieux aujourd’hui qu’hier ! Les résultats sont là, l’incertitude a diminué et le client est plutôt content…
-Comment ça le client est content ? Vous êtes en contact avec le client ?
-Ben oui, c’est un principe fondamental : créer de la valeur pour le client, et il est donc le mieux placé pour répondre…
-Bon ! Cette réunion est terminée ! » Interrompit le Chef, puis regardant le Couple Complice : « Vous et vous, dans mon bureau, immédiatement ! »  Puis il sortit de la pièce, suivi du Bougre au Stagiaire et de la Bougre Complice sans qu’aucun autre membre du Comité de Direction n’ose ni bouger, ni regarder.

La rencontre dans le bureau du Chef avait été très courte. Le Chef, au bord de l’apoplexie, avait expliqué à quel point ils le mettaient en danger, que c’était de l’ordre de la trahison, lui qui avait tant fait pour eux et leur carrière, c’était inadmissible et que jamais, non jamais cette histoire de prototype pirate ne devait être divulguée telle quelle et que tout cela devait cesser au plus tôt sous peine de vraie sanction. Le Couple Complice avait tenté sans succès de parler puis s’était retiré en suivant l’index du Chef qui montrait la sortie et rappelait l’interdiction.
Les deux complices allèrent directement voir le Fourbe dans son bureau pour lui raconter l’aventure et le stress qu’ils venaient de vivre.
« Eh bien… dit le Fourbe… vous n’y êtes pas allés avec le dos de la cuillère… mais c’est fait, c’est fait ! Qu’en avez-vous appris ?
-Qu’on va se faire virer si on continue comme ça ! dit la Bougre Complice
-Ça je ne sais pas, mais qu’avez-vous appris ? Reprit le Fourbe
-Que c’était pas comme ça qu’il fallait présenter l’affaire… soupira le Bougre au Stagiaire
-Peut-être bien, mais surtout qu’avez-vous appris ? », Insista le Fourbe devant le Couple Complice un peu perdu
« Et si, reprit le Fourbe, vous aviez appris que le Chef fait partie de nos clients et qu’il doit être traité comme tel ? Et si vous aviez appris qu’il doit être coopté, non seulement sur le prototype, mais sur les façons de l’atteindre ? Et si vous étiez en train d’apprendre que rien n’est perdu, que ce qui compte c’est de maintenir à ce stade deux règles inébranlables : produire des délivrables utiles et coopérer avec le client, quel qu’il soit ? »
Le Couple Complice restait muet, le Fourbe compléta :
« Notre souplesse, notre réactivité, nous la tirons du fait que nous sommes inflexibles sur quelques principes fondateurs, comme ceux que je viens de citer. Ce qui compte, c’est de privilégier des processus qui soient au service des personnes, plutôt que des personnes qui soient au service des processus. L’équipe du Chef, en ce moment, est au service du processus projet de l’entreprise, en sortir n’est pas aisé, comme vous avez pu le constater. Maintenant, c’est l’heure d’aller manger, vous devriez y aller, j’ai du boulot moi aussi,  à bientôt. »
Le Fourbe reprit sa lecture, laissant le Couple Complice repartir vers le bouchon dans le couloir qui s’éternisait :
« Non mais c’est incroyable ! Ils vont nous faire couler ces deux-là !
-Et faire couler le Chef aussi ! Qu’est-ce qu’on fait, on l’attend pour manger ?
-Non, je pense pas qu’il mangera
-C’est dommage, aujourd’hui c’est la Journée de la Mer, avec foie gras de morue et son estouffade d’algues vertes de Bretagne, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef organise une rencontre secrète avec le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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