Juin 172017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Ce matin-là, dans le bureau du Chef, l’ambiance était plutôt tendue. Le Chef avait convoqué le GISPER (°), le GISPEP ainsi que la Bougre Complice pour faire un point. Il faut dire que lorsque vous étiez convoqué pour « faire un point » avec le Chef, cela avait l’odeur du soufre et le goût du sang. La Bougre Complice s’y était rendue tendue et avait préparé plein d’informations qu’elle s’imaginait utiles à cette rencontre. Le GISPEP, lui, était convaincu qu’il allait récupérer la Bougre Complice dans son équipe, ce qui était enfin normal, vu qu’il était le patron de l’innovation et que le GISPER était présent. Le GISPER ne savait pas pourquoi il était là et avait échafaudé nombre d’hypothèses mais aucune n’apportait réponse satisfaisante à ses yeux, alors il les avait combinées en une seule : cela devait être très important, sinon il n’aurait pas été invité.
Tous, sauf le Chef, étaient inconfortablement installés autour du grand bureau parfaitement rangé du Chef. Si la partie face au Chef était dégagée, les côtés de part et d’autre du Chef étaient bordés par des piles parfaitement ajustées de dossiers. La hauteur des piles témoignait de l’importance du travail du Chef, leur alignement parfait témoignait de sa totale maitrise de son environnement, le nombre de piles montrait l’étendue et la diversité de ses responsabilités. Mais quiconque passait régulièrement dans le bureau du Chef avec un quelconque sens de l’observation pouvait remarquer que ces piles ne variaient pour ainsi dire pas. En fait le rôle principal de ces piles de dossiers était d’éviter que les Bougres ne posent quoi que ce soit sur le bureau du Chef, ce qui aurait été de l’ordre du sacrilège : seul le Chef touche au bureau du Chef.
Derrière le Chef, il y avait un meuble bas sur lequel on pouvait voir les photos qui lui étaient chères. C’était surtout des photos issues de séminaires, sur lesquelles le Chef trônait au centre de ses équipes. Il y avait aussi une photo où le Chef se tenait à côté du Grand Patron, lors d’une remise de trophées récompensant la réunion la plus longue jamais tenue.
Le Chef ne mâcha pas ses mots :
« Si je regarde la situation objectivement de mon point de vue, je me suis mis à risque personnellement, il y a un mois, en vous nommant à ces postes respectifs et comment suis-je récompensé ? Je vous le demande ? … Ben par rien, pardi ! Vous êtes témoin (le Chef s’adressait au GISPER), il n’y a pas plus d’innovation qu’avant et quant au projet d’innovation de rupture, parlons-en !
-Le prototype avance, commença à justifier la Bougre Complice tout en sachant qu’elle commettait une erreur, et certaines parties sont porteuses…
-Mais à quel rythme ? Ça n’avance pas !  interrompit le Chef, alors quoi ? Elles sont où vos méthodes miraculeuses ? Hein ?…
-Les méthodes n’ont rien à voir là-dedans, vous le savez comme moi ! Il me faut simplement du temps pour sortir le projet de l’imbroglio administratif dans lequel il a été placé ces derniers mois…
-Quoi ? S’insurgea le GISPEP, non mais dites-donc ! Au moins il était géré le projet de mon temps, il y a avait des rapports conséquents et les dépenses étaient allouées !
-Pendant que vous allouiez les dépenses, le prototype ne se faisait pas, là au moins il avance ! Répliqua la Bougre Complice
-Mais pas assez vite ! Qu’est-ce qu’il vous faut pour le comprendre ?  relança le Chef
-Ce qu’il faut, c’est un processus projet bien défini, linéaire et prédictif, rajouta le GISPEP, c’est ce que je suis en train de mettre en place avec mon équipe et croyez-moi, ça va être fulgurant ! Je ne comprends pas pourquoi le projet de madame n’est pas dans mon portefeuille, d’ailleurs…
-Parce que nous sommes en territoire de rupture ! Votre Business Innovation Technico-Economique nous ramènerait en arrière !  rétorqua la Bougre Complice
-Et puis, je serais vous, je ferais pas le malin, intervint le Chef, qu’est-ce que vous avez produit depuis que je vous ai confié les rênes ? Hein ? Plutôt rien je crois…
-Ce n’est pas vrai ! Nous avons établi l’ensemble des formats des documents permettant d’administrer correctement le processus d’innovation et nous avons lancé une boite à idée, installée à chaque étage du bâtiment…
-Ah c’est ça le truc dans la salle à café !   s’exclama le GISPER, je croyais que c’était pour le courrier à poster…
-Non, non ! C’est pour recueillir les idées d’amélioration des gens, c’est juste qu’on a pas eu le temps de coller les affiches explicatives. On avait confié le design de ces affiches à une agence de comm externe qui a pris plus de temps que prévu… expliqua le GISPEP
-Bon mais c’est pas la question, gronda le Chef, quand est-ce que vous deux allez fournir enfin des résultats ?
-Mais le prototype avance ! J’en fournis, des résultats ! Se plaignit la Bougre Complice
-Pas assez vite, je vous l’ai déjà dit, et puis il serait temps pour vous d’aligner les autres fonctions autour de vous, je commence à en avoir assez de répondre à leurs récriminations…
-Ben… ils se plaignent de quoi ?
-Je sais pas, mais vous savez comme ils sont… Ils sentent une faiblesse alors ils tentent le coup… Je veux bien continuer à vous protéger mais il faudrait me donner de bonnes raisons pour le faire…. Le Chef regarda le GISPEP dans le yeux et compléta : et cela vaut pour vous aussi. Ce MOOC que vous avez suivi était gratuit mais je ne voudrais pas commencer à me dire que c’était encore trop cher… c’est clair ? Alors maintenant je vous laisse retourner à vos affaires et rappelez-vous : c’est au pied du mur… qu’on le voit le mieux, le mur… »

Le Chef fit mine de se lever, la réunion était terminée. Le GISPEP et la Bougre Complice évacuèrent la salle sans demander leur reste, le GISPER resta un peu en retrait :
« Finalement, pourquoi m’avez-vous fait venir ?  demanda-t-il
-Je ne sais pas, répondit le Chef, au moins vous êtes au courant de la situation… »
Le GISPER sortit à son tour, formulant de nouvelles hypothèses sur les intentions réelles du Chef à son égard, sur la géopolitique de l’entreprise et sur son avenir de GISPER dans le long terme.

Ébranlée par cette réunion matinale et austère, la Bougre Complice cherchait support. Le Fourbe semblait absent, elle alla alors voir le Bougre au Stagiaire, qui partageait son bureau avec le Stagiaire :

« Donc voilà, c’est l’horreur, ça tire de partout, je ne vois pas par où commencer ni ce qu’il ne faut pas faire… conclut-elle devant le Bougre au Stagiaire et le Stagiaire
-Ah ben dis-donc, répondit le Bougre au Stagiaire, et qu’est-ce qu’il dit le Fourbe ?
-Ben il dit rien, vu qu’il est pas là, mais toi qu’en penses-tu ? »
Le Bougre au Stagiaire sembla réfléchir profondément, cela sembla durer une éternité durant laquelle la Bougre Complice et le Stagiaire s’interrogèrent du regard.
« J’en dis que t’es dans la mouise et que je voudrais pas être à ta place, dit le Bougre au Stagiaire en relevant enfin la tête
-Merci mais ça m’aide pas vraiment….
-Que veux-tu ? C’est une situation qui me dépasse, il y a trop de facteurs en jeu, les coups peuvent arriver de n’importe où, tu ne peux pas te concentrer sur toutes les menaces à la fois et conduire le projet… je ne vois pas quoi te dire… désolé…
-Dit comme ça, ça me donne une idée, interrompit le Stagiaire, mais bon je n’ai pas votre expérience de l’entreprise…
-Dis toujours, invita la Bougre Complice
-Eh bien voilà, vous avez parlé de coups, de menaces et ça m’a fait penser au combat… ou plutôt aux sports de combat…
-Et ?…
-Je pratique le Kung Fu depuis plus de dix ans et s’il y a une chose que j’ai apprise en combat, c’est qu’il s’agit avant tout de se mettre en posture d’avoir la bonne perception de la situation.
-Jusque là je ne comprends rien, mais vas-y toujours, continue…
-Eh ben, tu vois, les débutants en combat ont tendance à chercher à regarder à la fois les poings, les pieds, les jambes de leur adversaire, ils cherchent à percevoir toutes les menaces potentielles en même temps, et c’est une erreur qu’ils payent très vite : ce n’est pas la bonne perception, ils entrent très vite dans la confusion car il leur devient impossible de tout envisager tout en maitrisant leur propre corps et leur propre tactique de combat…
-Je commence à comprendre, tu veux dire que si je cherche à tout voir pour tout parer, je vais avoir une perception très complexe de la réalité…
-Oui, et en plus, il y a des choses que tu ne VEUX pas voir et avec cette approche il n’y a aucune chance pour que tu les voies. Or ce sont elles les vrais pièges.
-Alors comment tu fais en combat ? Comment tu le prépares ?
-Je ne prépare pas LE combat, je ME prépare au combat
-C’est pas la même chose ?
-Non, dans le premier cas, je vais avoir une vision confuse et je vais chercher à lire l’avenir, dans le second cas, je vais me concentrer, me connecter à mes pratiques mille fois répétées…
-Je vois pas en quoi…
-Laisse-moi finir ! Avant le combat, je vais observer l’adversaire, regarder comment il bouge, évaluer son allonge, son poids et au moment où le combat démarre, je me concentre sur ses yeux, je ne regarde rien d’autre ! Là où un débutant a le regard qui part dans tous les sens, cherchant à capter les mouvements des poings, des pieds et du reste, je me concentre uniquement sur ses yeux, je change ma perception du combat. Ses yeux vont me guider tout au long… Et puis il y a une règle simple, laisse l’autre attaquer et profite de son attaque pour placer la tienne. C’est quand l’autre attaque qu’il est vulnérable.
-Et ça marche ?
-Je suis ceinture noire 4° duan… ça marche pas mal
-Et comment je fais ça moi, dans mon merdier ?
-Par exemple, cartographie la situation. Qui sont les acteurs? Qui s’entend bien avec qui ? Qui peut t’aider ? De qui te méfier ? Ça c’est l’observation
-Pourquoi pas…
-Cartographie aussi ce que tu n’aimes pas chez toi, dans ta pratique, dans tes doutes, c’est aussi la phase d’observation car tu es une actrice du système. Comme en combat, ce que tu fais entraîne des réactions de l’autre.
-Plus dur, mais pourquoi pas ? Et après ?
-Cherche les yeux ! Dans ton cas, cherche le point de vue le plus élevé possible qui te donne d’un coup une idée de ce qui est en train de se produire, ne te focalise pas sur un coup particulier. Et prépare-toi à attaquer pendant chaque attaque de l’autre, jamais avant, ni après car après c’est trop tard, tu risque de recevoir des coups… c’est pendant l’attaque de l’autre qu’on esquive et qu’on attaque en même temps.
-Woaou ! J’aime bien ça, renchérit le Bougre au Stagiaire »
La Bougre Complice semblait perdue dans ses pensées :
« Vous êtes d’accord pour m’aider là-dessus ? Je ne me sens pas de le faire toute seule ?
-Tout à fait ! Ce sera avec plaisir ! Répondirent en coeur le Bougre et son Stagiaire, mais avant, faut nous restaurer, on va manger ?
-Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?
-C’est la semaine ‘La santé malgré vous’, aujourd’hui le Coeur : y a que des plats sans sel et sans gras, à base de brocolis, il parait que c’est super ! »

(°) voir le Glossaire Inique, le lien est ci-après en dessous.

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « S’engage une épreuve de force pour la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juin 102017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Au début de la semaine, le Chef avait été convoqué par les Dirigeants. Il les avait rejoints dans leur salle de réunion qui était appelée la salle du Conseil, parce que c’est là qu’ils en donnaient beaucoup, en recevaient parfois et que jamais, jamais ils n’appliquaient :
« Qu’est-ce que vous maitrisez vraiment dans cette histoire ? interrogea un des Dirigeants,
-La situation est complexe, c’est vrai, d’un autre côté le projet se précise, tenta le Chef,
-Se précise ? Vous rigolez ! Où sont les résultats ? Tout ce que nous voyons, ce sont des dépenses, plus ou moins bien allouées d’ailleurs…
-Je ne suis pas d’accord, contra le Chef tout en prenant conscience du risque qu’il venait de prendre, les coûts sont parfaitement alloués, les derniers rapports le démontrent clairement…
-Et que nous ont rapporté ces dépenses très bien allouées ? questionna  un autre Dirigeant
-…Le prototype devrait démarrer sous peu, il apparait que nous n’avons pas forcément la bonne organisation pour conduire ce projet et je suis en train d’y réfléchir…
-Il serait temps d’agir ! Où en êtes-vous avec ce mec qui a monté ce Club d’innovation pirate ?
-J’essaie de le convaincre de prendre la direction du futur service d’Innovation, mais pour l’instant, il refuse… et puis je me demande vraiment si c’est à moi qu’il devrait rapporter…
-Écoutez, nous n’avons pas de temps à perdre. S’il n’en veut pas, mettez quelqu’un d’autre, démerdez-vous, vous avez deux jours… au-delà, nous pourrions être amenés à douter de votre compétence à tenir ce poste… »
La réunion, en gros, s’était terminée là dessus. Le Chef en sortit fort dépité et ce trouble fut bienvenu car, comprenant qu’il jouait son va-tout, il osa…

A la fin de la semaine, dans deux salles de réunion voisines, se tenaient deux discours d’introduction quasi-simultanément. Deux personnes venaient d’être nommées à leur nouveau poste. Comme le voulait la tradition, elles en étaient apparemment heureuses et du coup partageaient leur enthousiasme avec leur nouvelle équipe.

Dans la première salle de réunion, le projecteur affichait des chiffres, des tendances et surtout un fluxogramme montrant dans le détail un processus d’innovation : le Processus d’Innovation Novatrice de l’Entreprise (un processus apporté par l’approche très à la mode vendue par l’université virtuelle du Dakota du Nord : la Business Innovation Technico-Economique). Près de l’écran, pointeur laser à la main, se tenait le GISPEP, qui terminait son discours d’ouverture de lui personnellement dans sa nouvelle fonction à lui. Son monologue avait commencé 2h45 plus tôt, il était dans les temps, trois heures c’était bien pour une introduction :
« Alors, en conclusion, je résumerai de la façon suivante : Innover c’est d’abord avoir des idées que personne d’autre n’a eues avant nous. Des séances de brainstorming seront donc organisées sur une base régulière et obligatoire afin de récolter de manière spontanée un maximum d’idées. Un Comité des Sages, composé de jeunes car les jeunes ressentent ce qui est innovant, jugera les idées pour n’en garder qu’une : l’idée du mois, qui sera récompensée.  Une fois l’idée du mois sélectionnée, nous lançons le processus d’innovation novatrice de l’entreprise. Il est composé de 14 étapes à mener de façon strictement séquentielle. Pas question de revenir en arrière, ce serait démontrer un échec et nous ne sommes pas là pour échouer, nous sommes là pour être les meilleurs au service de nos clients et le premier service que nous devons leur rendre, c’est de leur demander quels seront leurs besoins futurs. Notre principal driver sera le coût, car nous nous devons d’être rentables sur chaque projet d’innovation… Vive la Business Innovation Technico-économique !…Avez-vous des questions ? »
Pendant que le GISPEP scrutait son auditoire dans l’attente d’une question à esquiver, dans la salle voisine se tenait une autre conférence :
Une dizaine de personnes étaient rassemblées dans une petite salle, il n’y avait pas de projection, mais au centre du cercle informel des personnes se tenait la Bougre Complice, qui concluait son intervention qui avait débuté 10 minutes plus tôt :
« Alors voilà, je suis vraiment à la fois ravie et impressionnée de me voir confié ce projet d’innovation de rupture qui est le nôtre depuis un bon moment maintenant. Nous sommes en plein territoire de rupture, ce qui veut dire que je ne sais pas plus que vous quelles seront les solutions ni les façons de les mettre en œuvre. Mais nous sommes tous en phase sur ce que nous cherchons à atteindre, alors je vais y aller avec vous ! Je serai là pour vous comme vous serez là pour chacun d’entre nous. J’ai deux objectifs pour cette équipe : la coopération et le bien-être, et j’ai la profonde conviction que si nous les atteignons, alors la performance et le succès seront au rendez-vous. Je suis à votre disposition dès maintenant si vous souhaitez en discuter. »

Pendant ce temps, le Chef avait organisé un nouveau rendez-vous secret avec le Fourbe :
« Voilà, c’est fait… c’est fait, je ne sais pas si c’est bien… mais c’est fait, lâcha le Chef
-Et si l’essentiel était d’avoir agi ? demanda le Fourbe, de cette décision va venir de l’information sur laquelle vous pourrez réagir…
-N’empêche, si je me plante, les Dirigeants ne vont pas me louper, il faut vraiment que j’aide les deux nouveaux responsables à réussir…
-Tout à fait ! C’est une étape typique de l’exploration, lorsqu’on est amené à rompre avec le passé pour pouvoir avancer en territoire incertain… Ils sont nouveaux et il est très important pour vous de les choyer, de les soutenir, de les protéger comme on protège de nouvelles pousses au début du printemps…
-Peut-être, mais je suis inquiet… La Bougre Complice tient des propos bizarres que je ne pourrai jamais tenir devant les Dirigeants !
-C’est vrai et il s’agit vraiment de donner une chance au GISPEP comme à la Bougre Complice et c’est maintenant ! Cette phase est transitoire, si vous la ratez, alors il y aura un fort retour en arrière… vous en souffrirez, nous en souffrirons et nous seront revenus à la case départ… ou pire…
-Et si je vous demande ce qui me garantit que ça va marcher ? Vous allez encore me répondre que personne n’en sait rien?
-…
-…Merci… c’est pas confortable mais je peux essayer… après tout…Merci !
-Je vous en prie !
-Dites, ça vous ennuie pas de quitter la salle quelques minutes après que je sois parti ? Je voudrais vraiment pas qu’on nous voit ensemble, mais rien de personnel ! Je vous assure ! »
Là-dessus, le Chef avait quitté la salle après avoir vérifié qu’il n’y avait personne dans le couloir.

Chemin faisant vers son bureau, se faisant discret, il croisa un bouchon :
« Au moins le GISPEP, il sait où il va ! C’est maitrisé, c’est rassurant ! Et puis il fait intervenir les jeunes !
-J’aime bien son Comité des Jeunes pour choisir l’Idée du Mois !
-Ouais ! Et si on disait que l’idée recevant le moins de suffrages sera affichée aux yeux de tous pour bien montrer ce que nous ne cherchons pas ?
-Ah ouais ! Ce serait clair au moins !
-N’empêche, pourquoi le Chef a nommé la Bougre Complice sur un projet de cette importance ? Je comprends pas !
-Ben … pour empêcher le Fourbe d’avoir le poste, tiens ! C’est évident !
-Ah ouais… pas con le Chef quand même !
-On va manger ? Y a quoi aujourd’hui ?
-C’est la semaine de soutien aux EHPAD, y a que des trucs qu’on a pas besoin de mâcher et y a même des bénévoles qui nous font manger si on veut… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef convoque le GISPEP et la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juin 032017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

La réunion mensuelle dite « de suivi de Performance » entrait dans sa quatrième et dernière heure. Les trois premières heures avaient essentiellement consisté en des justifications plus ou moins habiles tentant d’expliquer des résultats éloignés de ceux attendus. Le délice du Chef était alors de démonter ces arguments et de montrer que lui avait la solution, mais qu’il ne pouvait pas non plus tout faire et qu’il aimerait vraiment avoir une équipe à la hauteur, ce qui n’était manifestement pas le cas. Certains, porteurs de résultats tout à fait conformes à l’attendu, avaient cru pouvoir traverser le gué en confiance. Mal leur en avait pris, car le Chef s’était montré d’autant plus exigeant qu’ils avaient réussi et les avait sévèrement tancés de ne pas avoir dépassé leurs objectifs. Le Chef était alors entré dans un monologue managero-philosophique, avec la claire intention de motiver ses troupes, et avait expliqué que les objectifs étaient faits pour être dépassés, que c’était pour cela qu’on les fixait précisément. Il avait alors ajouté que pour dépasser un objectif, il fallait que chacun se dépasse lui-même et que ça, c’était le vrai engagement envers l’entreprise et aussi envers le Chef qui, dans cette salle, représentait les Dirigeants, donc l’Entreprise. Il avait conclu que c’était pour cela que la réussite du groupe était récompensée à titre individuel : si le groupe échouait, tout le monde échouait, sauf celui, ou parfois celle, qui s’était vraiment dépassé : c’était ça l’esprit d’équipe.
Le Bougre au Stagiaire avait tenté d’expliquer que, peut-être, on pouvait considérer que, pour que le groupe réussisse, il fallait que chacun de ses membres réussisse et que donc l’entraide prévalait sur la réussite individuelle, mais le Chef l’avait interrompu en relisant l’agenda de la réunion et en mentionnant que ce point n’y figurait pas et que donc il fallait avancer.
« Il est temps de parler de notre projet-clé, notre innovation de rupture !  coupa donc le Chef, cher GISPEP, où en sommes-nous ?
-Nous sommes en pleine effervescence ! Le réseau des GISPEP bat son plein et les fonctions contribuent de plus en plus efficacement au système.
-Très bien ! Où sont les chiffres ?
-Les voici ! dit le GISPEP en activant le projecteur, le service statistique nous a livré les derniers résultats : le taux de bonne allocation des coûts est maintenant autour de 80% avec un temps de réponse inférieur maintenant à quatre jours en moyenne…
-OK, et concernant le projet ?
-Nous finalisons la mise en oeuvre du nouveau logiciel permettant d’intégrer les sous-projets en projets. C’est une plateforme collaborative qui permet à chaque fonction de faire elle-même le travail des GISPEP, ce qui permet du coup aux GISPEP de travailler sur les futures versions du logiciel, en ajoutant par exemple un service d’email intégré avec une fonction « répondre à tous » automatique et du coup tout le monde aura toute l’info en temps réel !
-Et pour le prototype, on en est où ?  demanda la Bougre Complice avec un sourire en coin,
-Pour le prototype, c’est plus compliqué. A ce stade, nous sommes en train de faire valider par les Hétchares (Note du traducteur : les Hétchares, ou Airaches, étaient des GISPER opérationnels), les fiches descriptives de chaque personne pouvant être potentiellement ressource sur ce projet.
-Mais pourquoi ? En quoi c’est utile pour le prototype ?
-C’est essentiel !  Des fiches validées nous permettront de garantir l’exactitude des coûts horaires de chaque ressource et les coûts exacts pourront bien être ré-alloués; Comme ça, le budget sera sous contrôle…
-Mais en quoi ça fait avancer le prototype ? insista la Bougre Complice dont la voix commençait à monter dans les aigus
-Vous savez, je suis en train de suivre une formation diplômante, c’est un MOOC sur l’innovation rétrograde et ses processus majeurs, c’est passionnant et surtout, c’est rassurant ! Ils montrent bien que ce qui compte, c’est le contrôle ! Car la Confiance n’exclut pas le Contrôle !
-Mais nous sommes en plein territoire de rupture ! Peut-être bien que votre approche n’est pas adaptée !
-Écoutez, interrompit le GISPEP, c’est un diplôme américain que je suis en train de tenter, alors je sais de quoi je parle parce qu’ils savent de quoi ils parlent ! Ils sont en avance eux aussi ! C’est un MOOC, un cours en ligne, donné par la première université virtuelle au monde, au Dakota du Nord. Ils n’ont même pas de locaux et leur profs sont bénévoles, du coup c’est presque gratuit et ils délivrent le diplôme par email avec un fichier pdf ! »
Le Chef, voyant son GISPEP préféré en difficulté, intervint :
« Ça suffit, vous deux ! C’est important de pouvoir mettre sous contrôle tout ce qui peut l’être ! Bon… d’un autre côté… ce serait bien aussi qu’on commence à voir du concret avec ce prototype…
-Surtout qu’au Club, c’est devenu un peu plus compliqué en ce moment.  lâcha le Bougre au Stagiaire
-Oui… bon… c’est entre le Fourbe et moi et ça ne regarde personne d’autre ici ! Maintenant je vais vous dire une chose : vous laissez le GISPEP travailler et vous vous sortez les doigts d’où vous les avez mis pour avancer sur ce prototype ! Il me faut de quoi montrer aux Dirigeants et fissa ! »
Sur ce, le Chef se leva et quitta la salle, la réunion était terminée. La Bougre Complice se leva précipitamment, saisit le Bougre au Stagiaire par la veste et l’entraina dans le couloir vers le local du Fourbe, au fond à droite, après les WC.
« Voilà ce qui vient de se passer… qu’est-ce qu’on fait ? »  interrogea la Bougre Complice, ce à quoi le Fourbe qui lisait la BD de l’Holacratie, répondit :
« Qu’est-ce qui bloque vraiment le système en ce moment ?
-Les conneries du GISPEP !
-Mettons les gens de côté et analysons ce qui se passe, qu’est-ce qui bloque vraiment ?
-Le système lui-même ! Il n’est pas du tout adapté mais ils s’accrochent à lui coûte que coûte parce qu’ils ont l’impression de maitriser quelque chose !
-Pourtant, j’ai l’impression que le Chef commence à faire le constat que ça ne marche pas…
-Je pense, oui, en tout cas il commence à demander du concret sans pour autant arriver à se dépêtrer du système…
-C’est peut-être bien le signe que nous approchons du moment…
-Quel moment ?
-Celui de la rupture avec le passé. Dans les projets d’innovation de rupture, très souvent vient un moment où certaines pratiques du passé sont vraiment bloquantes et il s’agit de s’en séparer pour pouvoir avancer…
-Ah ben c’est pas gagné…
-Non, c’est vrai c’est difficile… une possibilité est de montrer que de quitter l’ancien système de contrôle n’est pas équivalent à entrer dans le chaos, mais à changer ce sur quoi on met du contrôle et surtout dans quel but on met du contrôle…
-Par exemple ?
-Eh bien, dans un territoire incertain, on va plutôt suivre la progression et la manière de progresser, pour les faire évoluer, pour pivoter ou arrêter ou continuer, plutôt que de coller à un plan défini a priori. On peut suivre la vitesse à laquelle l’équipe délivre, on peut suivre l’utilité fournie à chaque étape, on peut à chaque fin d’étape revenir sur ce qui a marché et sur ce qui doit évoluer, etc…
-Compris ! Ce sont des indicateurs du type de ceux du Scrum !
-Par exemple, et il y en a plein d’autres, qu’on se met à voir dès qu’on accepte de progresser dans l’incertain…
-Merci ! Je peux te poser une autre question, demanda timidement la Bougre Complice ?
-Ben oui, pourquoi ?
-Pourquoi tu prends pas la Direction Innovation ? C’est dingue ! C’est un poste fait pour toi !
-…Oui et non, en fait je me suis posé la question d’où se trouverait la valeur maximum pour l’innovation de rupture dans notre boite. Clairement, en prenant la direction de l’innovation, je suis d’emblée englué dans le système existant, alors qu’au Club, je suis déjà de l’autre côté…
-Mais ta carrière ?
-Tu sais… elle est quand même derrière moi ma carrière, c’est ce qui me permet d’ailleurs d’expérimenter des choses en satisfaisant ma curiosité sans risque de regretter quoi que ce soit.
-…
-Allez ! Vous en faites pas ! On va s’éclater, le Club commence à fonctionner, le Chef commence à se rendre compte qu’il y a d’autres façons de faire, même s’il les voit comme un risque, il les voit ! On va manger ? »
Dans le couloir, en chemin pour la cafète, le trio longea discrètement le bouchon habituel :
« Le GISPEP, il est sympa mais quand même, son système…
-D’un autre côté le Fourbe s’est défilé quand on lui a proposé un vrai poste sur l’innovation…
-Il a pas les couilles ! Il est bon pour nous critiquer, c’est tout !
-Et critiquer le Chef aussi !
-Qu’est-ce qu’il y a à la cafète aujourd’hui ?
-C’est la semaine de la BD, aujourd’hui c’est Gaston Lagaffe avec la Morue aux fraises et son gruyère farci aux abricots au jus. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef agit… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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