Juin 032017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

La réunion mensuelle dite « de suivi de Performance » entrait dans sa quatrième et dernière heure. Les trois premières heures avaient essentiellement consisté en des justifications plus ou moins habiles tentant d’expliquer des résultats éloignés de ceux attendus. Le délice du Chef était alors de démonter ces arguments et de montrer que lui avait la solution, mais qu’il ne pouvait pas non plus tout faire et qu’il aimerait vraiment avoir une équipe à la hauteur, ce qui n’était manifestement pas le cas. Certains, porteurs de résultats tout à fait conformes à l’attendu, avaient cru pouvoir traverser le gué en confiance. Mal leur en avait pris, car le Chef s’était montré d’autant plus exigeant qu’ils avaient réussi et les avait sévèrement tancés de ne pas avoir dépassé leurs objectifs. Le Chef était alors entré dans un monologue managero-philosophique, avec la claire intention de motiver ses troupes, et avait expliqué que les objectifs étaient faits pour être dépassés, que c’était pour cela qu’on les fixait précisément. Il avait alors ajouté que pour dépasser un objectif, il fallait que chacun se dépasse lui-même et que ça, c’était le vrai engagement envers l’entreprise et aussi envers le Chef qui, dans cette salle, représentait les Dirigeants, donc l’Entreprise. Il avait conclu que c’était pour cela que la réussite du groupe était récompensée à titre individuel : si le groupe échouait, tout le monde échouait, sauf celui, ou parfois celle, qui s’était vraiment dépassé : c’était ça l’esprit d’équipe.
Le Bougre au Stagiaire avait tenté d’expliquer que, peut-être, on pouvait considérer que, pour que le groupe réussisse, il fallait que chacun de ses membres réussisse et que donc l’entraide prévalait sur la réussite individuelle, mais le Chef l’avait interrompu en relisant l’agenda de la réunion et en mentionnant que ce point n’y figurait pas et que donc il fallait avancer.
« Il est temps de parler de notre projet-clé, notre innovation de rupture !  coupa donc le Chef, cher GISPEP, où en sommes-nous ?
-Nous sommes en pleine effervescence ! Le réseau des GISPEP bat son plein et les fonctions contribuent de plus en plus efficacement au système.
-Très bien ! Où sont les chiffres ?
-Les voici ! dit le GISPEP en activant le projecteur, le service statistique nous a livré les derniers résultats : le taux de bonne allocation des coûts est maintenant autour de 80% avec un temps de réponse inférieur maintenant à quatre jours en moyenne…
-OK, et concernant le projet ?
-Nous finalisons la mise en oeuvre du nouveau logiciel permettant d’intégrer les sous-projets en projets. C’est une plateforme collaborative qui permet à chaque fonction de faire elle-même le travail des GISPEP, ce qui permet du coup aux GISPEP de travailler sur les futures versions du logiciel, en ajoutant par exemple un service d’email intégré avec une fonction « répondre à tous » automatique et du coup tout le monde aura toute l’info en temps réel !
-Et pour le prototype, on en est où ?  demanda la Bougre Complice avec un sourire en coin,
-Pour le prototype, c’est plus compliqué. A ce stade, nous sommes en train de faire valider par les Hétchares (Note du traducteur : les Hétchares, ou Airaches, étaient des GISPER opérationnels), les fiches descriptives de chaque personne pouvant être potentiellement ressource sur ce projet.
-Mais pourquoi ? En quoi c’est utile pour le prototype ?
-C’est essentiel !  Des fiches validées nous permettront de garantir l’exactitude des coûts horaires de chaque ressource et les coûts exacts pourront bien être ré-alloués; Comme ça, le budget sera sous contrôle…
-Mais en quoi ça fait avancer le prototype ? insista la Bougre Complice dont la voix commençait à monter dans les aigus
-Vous savez, je suis en train de suivre une formation diplômante, c’est un MOOC sur l’innovation rétrograde et ses processus majeurs, c’est passionnant et surtout, c’est rassurant ! Ils montrent bien que ce qui compte, c’est le contrôle ! Car la Confiance n’exclut pas le Contrôle !
-Mais nous sommes en plein territoire de rupture ! Peut-être bien que votre approche n’est pas adaptée !
-Écoutez, interrompit le GISPEP, c’est un diplôme américain que je suis en train de tenter, alors je sais de quoi je parle parce qu’ils savent de quoi ils parlent ! Ils sont en avance eux aussi ! C’est un MOOC, un cours en ligne, donné par la première université virtuelle au monde, au Dakota du Nord. Ils n’ont même pas de locaux et leur profs sont bénévoles, du coup c’est presque gratuit et ils délivrent le diplôme par email avec un fichier pdf ! »
Le Chef, voyant son GISPEP préféré en difficulté, intervint :
« Ça suffit, vous deux ! C’est important de pouvoir mettre sous contrôle tout ce qui peut l’être ! Bon… d’un autre côté… ce serait bien aussi qu’on commence à voir du concret avec ce prototype…
-Surtout qu’au Club, c’est devenu un peu plus compliqué en ce moment.  lâcha le Bougre au Stagiaire
-Oui… bon… c’est entre le Fourbe et moi et ça ne regarde personne d’autre ici ! Maintenant je vais vous dire une chose : vous laissez le GISPEP travailler et vous vous sortez les doigts d’où vous les avez mis pour avancer sur ce prototype ! Il me faut de quoi montrer aux Dirigeants et fissa ! »
Sur ce, le Chef se leva et quitta la salle, la réunion était terminée. La Bougre Complice se leva précipitamment, saisit le Bougre au Stagiaire par la veste et l’entraina dans le couloir vers le local du Fourbe, au fond à droite, après les WC.
« Voilà ce qui vient de se passer… qu’est-ce qu’on fait ? »  interrogea la Bougre Complice, ce à quoi le Fourbe qui lisait la BD de l’Holacratie, répondit :
« Qu’est-ce qui bloque vraiment le système en ce moment ?
-Les conneries du GISPEP !
-Mettons les gens de côté et analysons ce qui se passe, qu’est-ce qui bloque vraiment ?
-Le système lui-même ! Il n’est pas du tout adapté mais ils s’accrochent à lui coûte que coûte parce qu’ils ont l’impression de maitriser quelque chose !
-Pourtant, j’ai l’impression que le Chef commence à faire le constat que ça ne marche pas…
-Je pense, oui, en tout cas il commence à demander du concret sans pour autant arriver à se dépêtrer du système…
-C’est peut-être bien le signe que nous approchons du moment…
-Quel moment ?
-Celui de la rupture avec le passé. Dans les projets d’innovation de rupture, très souvent vient un moment où certaines pratiques du passé sont vraiment bloquantes et il s’agit de s’en séparer pour pouvoir avancer…
-Ah ben c’est pas gagné…
-Non, c’est vrai c’est difficile… une possibilité est de montrer que de quitter l’ancien système de contrôle n’est pas équivalent à entrer dans le chaos, mais à changer ce sur quoi on met du contrôle et surtout dans quel but on met du contrôle…
-Par exemple ?
-Eh bien, dans un territoire incertain, on va plutôt suivre la progression et la manière de progresser, pour les faire évoluer, pour pivoter ou arrêter ou continuer, plutôt que de coller à un plan défini a priori. On peut suivre la vitesse à laquelle l’équipe délivre, on peut suivre l’utilité fournie à chaque étape, on peut à chaque fin d’étape revenir sur ce qui a marché et sur ce qui doit évoluer, etc…
-Compris ! Ce sont des indicateurs du type de ceux du Scrum !
-Par exemple, et il y en a plein d’autres, qu’on se met à voir dès qu’on accepte de progresser dans l’incertain…
-Merci ! Je peux te poser une autre question, demanda timidement la Bougre Complice ?
-Ben oui, pourquoi ?
-Pourquoi tu prends pas la Direction Innovation ? C’est dingue ! C’est un poste fait pour toi !
-…Oui et non, en fait je me suis posé la question d’où se trouverait la valeur maximum pour l’innovation de rupture dans notre boite. Clairement, en prenant la direction de l’innovation, je suis d’emblée englué dans le système existant, alors qu’au Club, je suis déjà de l’autre côté…
-Mais ta carrière ?
-Tu sais… elle est quand même derrière moi ma carrière, c’est ce qui me permet d’ailleurs d’expérimenter des choses en satisfaisant ma curiosité sans risque de regretter quoi que ce soit.
-…
-Allez ! Vous en faites pas ! On va s’éclater, le Club commence à fonctionner, le Chef commence à se rendre compte qu’il y a d’autres façons de faire, même s’il les voit comme un risque, il les voit ! On va manger ? »
Dans le couloir, en chemin pour la cafète, le trio longea discrètement le bouchon habituel :
« Le GISPEP, il est sympa mais quand même, son système…
-D’un autre côté le Fourbe s’est défilé quand on lui a proposé un vrai poste sur l’innovation…
-Il a pas les couilles ! Il est bon pour nous critiquer, c’est tout !
-Et critiquer le Chef aussi !
-Qu’est-ce qu’il y a à la cafète aujourd’hui ?
-C’est la semaine de la BD, aujourd’hui c’est Gaston Lagaffe avec la Morue aux fraises et son gruyère farci aux abricots au jus. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef agit… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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