Juin 172017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Ce matin-là, dans le bureau du Chef, l’ambiance était plutôt tendue. Le Chef avait convoqué le GISPER (°), le GISPEP ainsi que la Bougre Complice pour faire un point. Il faut dire que lorsque vous étiez convoqué pour « faire un point » avec le Chef, cela avait l’odeur du soufre et le goût du sang. La Bougre Complice s’y était rendue tendue et avait préparé plein d’informations qu’elle s’imaginait utiles à cette rencontre. Le GISPEP, lui, était convaincu qu’il allait récupérer la Bougre Complice dans son équipe, ce qui était enfin normal, vu qu’il était le patron de l’innovation et que le GISPER était présent. Le GISPER ne savait pas pourquoi il était là et avait échafaudé nombre d’hypothèses mais aucune n’apportait réponse satisfaisante à ses yeux, alors il les avait combinées en une seule : cela devait être très important, sinon il n’aurait pas été invité.
Tous, sauf le Chef, étaient inconfortablement installés autour du grand bureau parfaitement rangé du Chef. Si la partie face au Chef était dégagée, les côtés de part et d’autre du Chef étaient bordés par des piles parfaitement ajustées de dossiers. La hauteur des piles témoignait de l’importance du travail du Chef, leur alignement parfait témoignait de sa totale maitrise de son environnement, le nombre de piles montrait l’étendue et la diversité de ses responsabilités. Mais quiconque passait régulièrement dans le bureau du Chef avec un quelconque sens de l’observation pouvait remarquer que ces piles ne variaient pour ainsi dire pas. En fait le rôle principal de ces piles de dossiers était d’éviter que les Bougres ne posent quoi que ce soit sur le bureau du Chef, ce qui aurait été de l’ordre du sacrilège : seul le Chef touche au bureau du Chef.
Derrière le Chef, il y avait un meuble bas sur lequel on pouvait voir les photos qui lui étaient chères. C’était surtout des photos issues de séminaires, sur lesquelles le Chef trônait au centre de ses équipes. Il y avait aussi une photo où le Chef se tenait à côté du Grand Patron, lors d’une remise de trophées récompensant la réunion la plus longue jamais tenue.
Le Chef ne mâcha pas ses mots :
« Si je regarde la situation objectivement de mon point de vue, je me suis mis à risque personnellement, il y a un mois, en vous nommant à ces postes respectifs et comment suis-je récompensé ? Je vous le demande ? … Ben par rien, pardi ! Vous êtes témoin (le Chef s’adressait au GISPER), il n’y a pas plus d’innovation qu’avant et quant au projet d’innovation de rupture, parlons-en !
-Le prototype avance, commença à justifier la Bougre Complice tout en sachant qu’elle commettait une erreur, et certaines parties sont porteuses…
-Mais à quel rythme ? Ça n’avance pas !  interrompit le Chef, alors quoi ? Elles sont où vos méthodes miraculeuses ? Hein ?…
-Les méthodes n’ont rien à voir là-dedans, vous le savez comme moi ! Il me faut simplement du temps pour sortir le projet de l’imbroglio administratif dans lequel il a été placé ces derniers mois…
-Quoi ? S’insurgea le GISPEP, non mais dites-donc ! Au moins il était géré le projet de mon temps, il y a avait des rapports conséquents et les dépenses étaient allouées !
-Pendant que vous allouiez les dépenses, le prototype ne se faisait pas, là au moins il avance ! Répliqua la Bougre Complice
-Mais pas assez vite ! Qu’est-ce qu’il vous faut pour le comprendre ?  relança le Chef
-Ce qu’il faut, c’est un processus projet bien défini, linéaire et prédictif, rajouta le GISPEP, c’est ce que je suis en train de mettre en place avec mon équipe et croyez-moi, ça va être fulgurant ! Je ne comprends pas pourquoi le projet de madame n’est pas dans mon portefeuille, d’ailleurs…
-Parce que nous sommes en territoire de rupture ! Votre Business Innovation Technico-Economique nous ramènerait en arrière !  rétorqua la Bougre Complice
-Et puis, je serais vous, je ferais pas le malin, intervint le Chef, qu’est-ce que vous avez produit depuis que je vous ai confié les rênes ? Hein ? Plutôt rien je crois…
-Ce n’est pas vrai ! Nous avons établi l’ensemble des formats des documents permettant d’administrer correctement le processus d’innovation et nous avons lancé une boite à idée, installée à chaque étage du bâtiment…
-Ah c’est ça le truc dans la salle à café !   s’exclama le GISPER, je croyais que c’était pour le courrier à poster…
-Non, non ! C’est pour recueillir les idées d’amélioration des gens, c’est juste qu’on a pas eu le temps de coller les affiches explicatives. On avait confié le design de ces affiches à une agence de comm externe qui a pris plus de temps que prévu… expliqua le GISPEP
-Bon mais c’est pas la question, gronda le Chef, quand est-ce que vous deux allez fournir enfin des résultats ?
-Mais le prototype avance ! J’en fournis, des résultats ! Se plaignit la Bougre Complice
-Pas assez vite, je vous l’ai déjà dit, et puis il serait temps pour vous d’aligner les autres fonctions autour de vous, je commence à en avoir assez de répondre à leurs récriminations…
-Ben… ils se plaignent de quoi ?
-Je sais pas, mais vous savez comme ils sont… Ils sentent une faiblesse alors ils tentent le coup… Je veux bien continuer à vous protéger mais il faudrait me donner de bonnes raisons pour le faire…. Le Chef regarda le GISPEP dans le yeux et compléta : et cela vaut pour vous aussi. Ce MOOC que vous avez suivi était gratuit mais je ne voudrais pas commencer à me dire que c’était encore trop cher… c’est clair ? Alors maintenant je vous laisse retourner à vos affaires et rappelez-vous : c’est au pied du mur… qu’on le voit le mieux, le mur… »

Le Chef fit mine de se lever, la réunion était terminée. Le GISPEP et la Bougre Complice évacuèrent la salle sans demander leur reste, le GISPER resta un peu en retrait :
« Finalement, pourquoi m’avez-vous fait venir ?  demanda-t-il
-Je ne sais pas, répondit le Chef, au moins vous êtes au courant de la situation… »
Le GISPER sortit à son tour, formulant de nouvelles hypothèses sur les intentions réelles du Chef à son égard, sur la géopolitique de l’entreprise et sur son avenir de GISPER dans le long terme.

Ébranlée par cette réunion matinale et austère, la Bougre Complice cherchait support. Le Fourbe semblait absent, elle alla alors voir le Bougre au Stagiaire, qui partageait son bureau avec le Stagiaire :

« Donc voilà, c’est l’horreur, ça tire de partout, je ne vois pas par où commencer ni ce qu’il ne faut pas faire… conclut-elle devant le Bougre au Stagiaire et le Stagiaire
-Ah ben dis-donc, répondit le Bougre au Stagiaire, et qu’est-ce qu’il dit le Fourbe ?
-Ben il dit rien, vu qu’il est pas là, mais toi qu’en penses-tu ? »
Le Bougre au Stagiaire sembla réfléchir profondément, cela sembla durer une éternité durant laquelle la Bougre Complice et le Stagiaire s’interrogèrent du regard.
« J’en dis que t’es dans la mouise et que je voudrais pas être à ta place, dit le Bougre au Stagiaire en relevant enfin la tête
-Merci mais ça m’aide pas vraiment….
-Que veux-tu ? C’est une situation qui me dépasse, il y a trop de facteurs en jeu, les coups peuvent arriver de n’importe où, tu ne peux pas te concentrer sur toutes les menaces à la fois et conduire le projet… je ne vois pas quoi te dire… désolé…
-Dit comme ça, ça me donne une idée, interrompit le Stagiaire, mais bon je n’ai pas votre expérience de l’entreprise…
-Dis toujours, invita la Bougre Complice
-Eh bien voilà, vous avez parlé de coups, de menaces et ça m’a fait penser au combat… ou plutôt aux sports de combat…
-Et ?…
-Je pratique le Kung Fu depuis plus de dix ans et s’il y a une chose que j’ai apprise en combat, c’est qu’il s’agit avant tout de se mettre en posture d’avoir la bonne perception de la situation.
-Jusque là je ne comprends rien, mais vas-y toujours, continue…
-Eh ben, tu vois, les débutants en combat ont tendance à chercher à regarder à la fois les poings, les pieds, les jambes de leur adversaire, ils cherchent à percevoir toutes les menaces potentielles en même temps, et c’est une erreur qu’ils payent très vite : ce n’est pas la bonne perception, ils entrent très vite dans la confusion car il leur devient impossible de tout envisager tout en maitrisant leur propre corps et leur propre tactique de combat…
-Je commence à comprendre, tu veux dire que si je cherche à tout voir pour tout parer, je vais avoir une perception très complexe de la réalité…
-Oui, et en plus, il y a des choses que tu ne VEUX pas voir et avec cette approche il n’y a aucune chance pour que tu les voies. Or ce sont elles les vrais pièges.
-Alors comment tu fais en combat ? Comment tu le prépares ?
-Je ne prépare pas LE combat, je ME prépare au combat
-C’est pas la même chose ?
-Non, dans le premier cas, je vais avoir une vision confuse et je vais chercher à lire l’avenir, dans le second cas, je vais me concentrer, me connecter à mes pratiques mille fois répétées…
-Je vois pas en quoi…
-Laisse-moi finir ! Avant le combat, je vais observer l’adversaire, regarder comment il bouge, évaluer son allonge, son poids et au moment où le combat démarre, je me concentre sur ses yeux, je ne regarde rien d’autre ! Là où un débutant a le regard qui part dans tous les sens, cherchant à capter les mouvements des poings, des pieds et du reste, je me concentre uniquement sur ses yeux, je change ma perception du combat. Ses yeux vont me guider tout au long… Et puis il y a une règle simple, laisse l’autre attaquer et profite de son attaque pour placer la tienne. C’est quand l’autre attaque qu’il est vulnérable.
-Et ça marche ?
-Je suis ceinture noire 4° duan… ça marche pas mal
-Et comment je fais ça moi, dans mon merdier ?
-Par exemple, cartographie la situation. Qui sont les acteurs? Qui s’entend bien avec qui ? Qui peut t’aider ? De qui te méfier ? Ça c’est l’observation
-Pourquoi pas…
-Cartographie aussi ce que tu n’aimes pas chez toi, dans ta pratique, dans tes doutes, c’est aussi la phase d’observation car tu es une actrice du système. Comme en combat, ce que tu fais entraîne des réactions de l’autre.
-Plus dur, mais pourquoi pas ? Et après ?
-Cherche les yeux ! Dans ton cas, cherche le point de vue le plus élevé possible qui te donne d’un coup une idée de ce qui est en train de se produire, ne te focalise pas sur un coup particulier. Et prépare-toi à attaquer pendant chaque attaque de l’autre, jamais avant, ni après car après c’est trop tard, tu risque de recevoir des coups… c’est pendant l’attaque de l’autre qu’on esquive et qu’on attaque en même temps.
-Woaou ! J’aime bien ça, renchérit le Bougre au Stagiaire »
La Bougre Complice semblait perdue dans ses pensées :
« Vous êtes d’accord pour m’aider là-dessus ? Je ne me sens pas de le faire toute seule ?
-Tout à fait ! Ce sera avec plaisir ! Répondirent en coeur le Bougre et son Stagiaire, mais avant, faut nous restaurer, on va manger ?
-Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?
-C’est la semaine ‘La santé malgré vous’, aujourd’hui le Coeur : y a que des plats sans sel et sans gras, à base de brocolis, il parait que c’est super ! »

(°) voir le Glossaire Inique, le lien est ci-après en dessous.

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « S’engage une épreuve de force pour la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

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