Nov 182017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le temps avait passé et l’ascension du mur de demandes se poursuivait, avec ses avancées, ses doutes et aussi ses peurs.
Ce matin, la réunion quotidienne de l’équipe de la Bougre Complice se tenait dans une atmosphère tendue :
« C’est de la folie ! On avance c’est sûr, mais on joue les funambules ! On va finir par se casser la gueule ! lâcha un équipier de la Bougre Complice
-Qu’est-ce que tu veux dire par là ? demanda-t-elle,
-Je veux dire qu’on prend des risques ! On avance dans la rupture, personne n’est allé aussi loin… Pour reprendre ton image du mur, on a grimpé très haut, peut-être trop haut et ce qu’il y a autour de nous, c’est un gigantesque précipice…
-Mais concrètement, insista la Bougre Complice, qu’est-ce qui te fait dire ça ?
-C’est simple pourtant ! On se concentre sur les demandes qui nous sont utiles et on les résout pour la plupart, c’est ça qui nous fait progresser… Mais les autres demandes, qu’on ne traite pas, les questions du Chef, du GISPEP qui ne nous sont pas utiles, on n’y répond même pas ! C’est sûr, on avance ! Mais le sentier est vraiment au bord du précipice et à la première erreur, on tombe ! Il suffit qu’un seul d’entre nous se plante et toute la cordée est en bas !
-Et ça ferait très plaisir au Chef, renchérit un autre équipier
-Ouais et c’est sans compter les explorations qu’on mène et qui font peur aux autres fonctions : la rupture, ça commence à bien faire ! »

S’en suivit un brouhaha qui ne s’était pas produit depuis une éternité, ou peut-être même jamais, dans cette équipe. La Bougre Complice réalisa brutalement que son équipe était en train de lâcher. Elle se sentit elle-même au bord du gouffre et cette sensation vint s’ajouter aux doutes qu’elle-même avait face à cette ascension qui devenait interminable. Certes ils avaient avancé, mais en avançant, ils avaient créé eux-mêmes le précipice qui leur faisait si peur maintenant, et c’était elle qui les avait amenés là-dedans.

Pendant ce temps, au même moment, le Chef était devant les Dirigeants qui l’avaient convoqué à la dernière minute. Il s’était rendu à la salle du Conseil le coeur battant et l’esprit englué dans toutes sortes d’hypothèses et arguments que la surprise provoquait en lui. Heureusement, il avait copieusement engueulé le GISPEP de ne pas l’avoir informé plus tôt et lui avait demandé illico des informations précises et complètes afin de ne pas avoir l’air trop con devant les Dirigeants. Le GISPEP lui avait fourni un PowerPoint rassemblant toutes les informations au sujet des projets d’innovation et notamment au sujet du projet d’innovation de rupture géré par la Bougre Complice. Sur les 87 slides de cette présentation de synthèse, 3 étaient aussi consacrés aux derniers agissements du Fourbe, justifiant d’après le Chef sa ré-intégration au Comité de Direction. Bref, il était prêt et cette flexibilité était pour lui une démonstration de plus de son Agilité.
Alors que le Chef connectait son ordinateur au vidéo-projecteur afin de partager avec les Dirigeants la présentation PowerPoint et montrer ainsi la maitrise qu’il avait de la situation, un des Dirigeants prit la parole :

« Quelqu’un a demandé une présentation ? demanda-t-il à ses collègues »
Les Dirigeants se concertèrent du regard et manifestement, personne n’avait exprimé une telle requête.
« C’est ce qu’il me semblait, reprit le Dirigeant, nous n’avons pas demandé de présentation, donc pas de présentation ! Ne perdez pas de temps avec la technologie ! »
Le Chef sentit le sol se dérober sous ses pieds. Sans l’aide visuelle des slides du GISPEP, il ne devrait compter que sur lui, sa mémoire et sa dialectique. Il regarda les Dirigeants d’un coup d’œil circulaire. Certains étaient plongés dans leurs emails sur leur iPad, d’autres bavardaient. Bref : aucun ne prêtait attention à ce qu’il venait de se passer. Le Chef en profita :
« Vous avez raison ! Je ne suis pas un adepte de ces présentations longues qui vont à l’encontre de l’Agilité ! Mais que voulez-vous, le changement est un voyage que chacun parcourt à son rythme et mon GISPEP n’en est qu’au début, il a insisté pour que je partage son travail avec vous, et par loyauté envers mes équipiers, je me préparais à le faire… Mais me voilà rassuré, nous sommes dans cette pièce en territoire d’Agilité.
-C’est vous qui le dites. Alors justement, nous avons appris que vous vouliez ré-intégrer le Fourbe au Comité de Direction et cela nous amène immédiatement à une question vous concernant.
-Ah bon… bredouilla le Chef, mais vous savez, je fais de mon mieux pour contribuer à l’avènement des projets de rupture et notamment en explorant de nouvelles méthodes de travail…
-Parfait ! Alors, voici la question que nous vous posons maintenant, et nous sommes impatients de connaitre votre réponse »
Le Chef se sentait au dessus d’un ravin sans fin, un mince fil le reliait encore à la terre ferme et l’appel du gouffre tendait ce fil de plus en plus. Il s’appuya le plus discrètement possible sur la table devant lui, esquissa un sourire entendu (il était très fort pour cela) :
« Mais je vous en prie, s’entendit-il dire presque malgré lui,
-Bien ! Le Fourbe n’a de cesse de dire que nous avons tendance à confondre Agilité et Flexibilité. Alors pour vous, pourquoi l’Agilité n’est pas la Flexibilité et en quoi permettra-t-elle à notre Entreprise de réussir ? »

Laissons le Chef réfléchir et revenons à la réunion de la Bougre Complice. Le brouhaha continuait et la Bougre Complice avait l’impression que si elle laissait faire, elle allait elle aussi sauter dans le précipice. Surtout que le Bougre au Stagiaire, qui participait à la réunion, commençait aussi à participer au brouhaha, sortant de son rôle de GROC.
Elle se leva :
« Votre attention s’il vous plait ! »
Le brouhaha ne diminua pas, elle insista :
« Votre attention s’il vous plait ! »
Le brouhaha ne diminua pas, elle insista en parlant plus fort, mais toujours sur le même ton :
« Votre attention s’il vous plait ! »
Des regards se tournèrent vers elle, d’autres continuaient à l’ignorer :
« Votre attention s’il vous plait ! »
Les regards qui s’étaient tournés vers elle invitèrent ceux qui l’ignoraient à la considérer,
« Votre attention s’il vous plait ! »
Tous les regards étaient vers elle, le silence était revenu :
« Merci. C’est vrai que cette situation peut foutre la trouille ! Moi aussi j’ai peur…
-Raison de plus pour arrêter !
-Justement non ! Si nous cédons à la peur, alors oui ce sera la fin et nous en serons responsables ! La peur est là pour nous dire d’être courageux et être courageux c’est avancer avec sa peur, je sais plus qui a dit ça, mais j’aime bien !
-Mais tu vois bien qu’on va se planter, ça ne peut pas durer longtemps comme ça !
-Je n’en suis pas si sûre ! C’est vrai que si on insiste aveuglément, on se plante, mais on n’est pas obligés de faire ça ! Ensemble, on vient de prendre conscience du danger, on vient de se rendre compte qu’on partage cette trouille, ça veut dire qu’on peut faire avec !
-Et comment ça ?
-En dépassant le vertige, en dépassant la peur, en dépassant la tristesse qui ne manquera pas d’apparaitre face à notre manque de confiance !
-Et tu nous vois avoir confiance, là, maintenant ?
-La confiance, ça se construit, ça se construit par la pratique ! Regardez tout ce que nous avons fait ! C’était facile ? C’était une promenade de santé ?
-Ben non, mais là c’est vraiment extrême…
-Eh bien, c’est maintenant qu’on va encore plus être ensemble ! Et on va encore plus pratiquer avec précision et application les 5 processus : ce sont eux qui nous ont amenés jusqu’ici, ils peuvent nous emmener bien plus loin !
-Oui mais regarde, le processus de co-création n’est plus adapté à nos besoins, il faudrait le faire évoluer !
-Très bien ! Comment faire ? Interrogea la Bougre Complice
-… On pourrait utiliser les 5 processus pour faire évoluer les 5 processus…
-Exactement ! C’est ce que le Skippy avait dit ! Il avait dit au Fourbe qu’un jour nous ferions évoluer les 5 processus pour qu’ils nous servent mieux dans de nouvelles circonstances. Et que ce ne serait possible que parce qu’on les aurait pratiqués intensément et c’est bien le cas !
-Donc on fait un processus de co-création pour faire évoluer le processus de co-création ?
-Pourquoi pas, dans la mesure où le processus de décision est appliqué pour entériner la nouvelle version !
-C’est pas con ! Moi ça me plait… »
La Bougre Complice s’était rassise, fatiguée et contente, un brouhaha avait repris mais celui-là portait de l’espoir, des questions et de l’enthousiasme.

Pendant ce temps, le Chef s’évertuait à répondre à la question du Dirigeant avec l’enjeu de ne répondre que ce que les Dirigeants attendaient, quitte à mettre en cause ses propres troupes :

« Vous savez… Flexibilité, Agilité… ce sont avant tout des mots… Pour moi ce qui compte, c’est le résultat… Le Fourbe, c’est vrai, défend sa doctrine et mon rôle est surtout de m’assurer que nous n’entrerons pas dans une forme de pensée unique. Il s’agit de ne pas oublier que nos méthodes de travail nous ont conduits là où nous sommes aujourd’hui : pourquoi d’un coup tout mettre en doute ? Pourquoi remettre en question ce que vous avez accompli au bénéfice de l’Entreprise ? Ce qu’il nous faut d’abord, c’est de la Flexibilité pour considérer l’éventuel intérêt des méthodes dites Agiles, et c’est ce dont vous faites preuve en ce moment même ! »
Les Dirigeants approuvèrent de la tête les propos du Chef, il était sur la bonne voie, mais la partie n’était pas gagnée :
« Cette Flexibilité, dont nous faisons preuve depuis le début, est celle qui nous a permis de nous adapter, de survivre dans les situations chaotiques. Elle est là, elle est notre essence et personne n’a à nous donner de leçon à ce sujet. L’Agilité est une mode en vogue aujourd’hui et à titre personnel, j’y vois certains éléments qui pourraient être profitables à notre Flexibilité. C’est pourquoi j’ai créé les postes de GISPEP et de GROC, afin d’étudier sans les perturber les méthodes de travail prônées par le Fourbe et testées par la Bougre Complice.
-Et elle rencontre un succès certain avec ces méthodes nouvelles ! s’exclama un des Dirigeants qui n’était pas absorbé par sa messagerie,
-Je serai prudent à ce sujet, répondit le Chef, car il est difficile de faire la part des choses entre les compétences des individus qui composent cette équipe et la valeur apportée par les méthodes Agiles,
-Mais au début, vous disiez que c’était une équipe de bras cassés…
-C’est vrai, et je suis fier d’avoir pu révéler, par mon management, le potentiel caché de cette équipe : il suffisait de leur faire confiance et de les mettre en bonnes conditions. Dire que l’Agilité y est pour quelque chose est pure hypothèse que je m’acharne à valider. C’est pourquoi je souhaite ré-intégrer le Fourbe au Comité de Direction…
-Mais vous l’avez viré !
-C’était pour moi le moyen de le libérer ! De lui donner suffisamment d’autonomie pour qu’il se révèle ! C’est de l’empowerment et ça a réussi ! Il est prêt maintenant à rejoindre le Comité de Direction !
-En tout cas, insista le Dirigeant, je tiens à vous féliciter pour votre travail, votre engagement et votre management ! Nous avons besoin de temps pour étudier votre demande, nous vous répondrons lors de notre prochaine réunion, dans un mois. Mais je vois qu’il est l’heure de déjeuner ! Je propose à notre assemblée d’aller déjeuner à la cafèt tous ensemble, qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?
-Je crois, dit le Chef, que c’est Cuisine Fusion des Terroirs : ‘Tête de porc farcie aux herbes rares et ses oreilles confites aux épices oubliées’, il parait que c’est super !»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef se rapproche du Pouvoir, tandis que… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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