Déc 182017
 

« Et les fruits passeront la promesse des fleurs »
(Malherbe)

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

« Je ne vois que deux possibilités, lâcha le Chef dans une ambiance sinistre : soit nous démissionnons, soit nous prenons le pouvoir, mais en aucun cas je ne remettrai en question ce que j’ai fait durant ma carrière, surtout Flextor, avec votre aide parfois, même si souvent c’était malgré vous voire contre vous ! »

Le silence était profond comme un lac noir de montagne, immobile et glacé.

Le Chef avait convoqué tout le monde à la première heure ce matin-là, quelques minutes après que l’annonce fut largement publiée auprès de tous les employés.

Cette annonce disait en gros qu’il fallait recentrer l’Entreprise sur ses fondamentaux et qu’un de ces fondamentaux était que l’Innovation ne pouvait être ailleurs qu’en Recherche & Développement.
La même annonce disait que les autres fonctions étaient là pour assurer la performance au quotidien de l’Entreprise et que cette performance pouvait être grandement améliorée, d’où le recentrage.
En résumé, cette annonce pouvait être interprétée comme : « On arrête les conneries. La créativité, l’innovation c’est un métier, celui de la R&D. Les autres, retournez à vos fourneaux et faites-les tourner correctement ! Chacun son job et les dividendes seront bien gardés. »

Pour couronner le tout, un nouveau Dirigeant venait d’être officiellement nommé, et ce n’était pas le Chef. Et en plus, à la tête de la R&D, sacrée championne de l’innovation ! Ce dernier point était d’une douleur exquise pour le Chef, douleur qu’il ne pouvait partager avec personne car cela l’aurait exposé dans toute sa vulnérabilité. Le Chef était humain, et comme tout animal qui souffre, le Chef devenait dangereux et voyait toute approche comme une agression.

Le silence était profond comme un lac noir de montagne, glacé et dangereux.

C’est dans ce silence que s’immergèrent le Fourbe et la Bougre Complice, en retard à cette convocation. Il s’installèrent côte à côte sur les deux dernières chaises libres, à l’autre bout de la salle par rapport au Chef. Ils n’eurent même pas droit à une remarque désobligeante du fait de leur retard, ce qui était un signe fort de détresse, voire de panique, du Chef.
En fait, leur premier réflexe avait été d’aller consulter le Skippy dès qu’ils avaient lu l’annonce. En effet, elle signait l’arrêt de mort de leur projet d’innovation de rupture. Le Skippy les avait accueillis avec gentillesse et, rapidement, leur avait expliqué qu’il avait besoin de réfléchir, qu’il ne pouvait pas leur donner une réponse rapide et éclairante comme à son habitude, car la situation était exceptionnelle.
La Bougre Complice et le Fourbe étaient ressortis de ce court entretien au comble de l’inquiétude : c’était la première fois que le Skippy séchait ! Et le fait qu’il leur ait donné rendez-vous en fin de matinée pour leur répondre ne les rassurait en rien : la panique gagnait du terrain.

« Messieurs, reprit le Chef, je suis le capitaine de ce navire et j’agirai en tant que tel ! Si nous choisissons la première option, celle qui consiste à faire pression sur les Dirigeants en démissionnant, sachez que je serai le dernier à quitter le navire. Cela me permettra de veiller à ce que vous partiez dans les meilleures conditions et surtout, si les Dirigeants changent d’avis, je serai dans la place pour étudier vos retours éventuels ! »

Tous autour de la table se regardèrent, sans vraiment comprendre ce qui était en train de se passer. Le Chef continua :
« Si nous choisissons la deuxième option, celle de prendre le pouvoir, je veillerai à ce que vous puissiez agir avec détermination. Nous mènerons une guerre de l’ombre et vous en serez les agents. De mon poste, je serai en mesure de vous diriger, de vous donner des informations et des instructions et, comme durant toute guerre de l’ombre, si vous étiez pris, en tant que Chef, je nierai avoir connaissance de vos agissements. »

Se raclant la gorge, le Bougre au Stagiaire prit la parole :
« Excusez-moi, mais si je comprends bien, dans les deux cas, c’est nous qui dérouillons…
-Mais c’est ça, l’engagement ! C’est ça, l’autonomie ! répondit le Chef en se levant à moitié, c’est bien ce que vous demandez toujours : toujours plus d’autonomie et de responsabilité. Eh bien c’est le moment ! Vous croyez peut-être que mon rôle est plus facile ? Hein ? Non mais dites-le ! »
Le Bougre au Stagiaire regarda douloureusement vers le Fourbe qui lui rendit son regard.
« Et voilà, tous les mêmes, vous avez pas les couilles ! reprit le Chef en s’asseyant, comment vous voulez que je m’en sorte… Nous sommes en crise ! Ça, tout le monde l’a compris ? NOUS SOMMES EN CRISE ! Et j’ai le commandement, donc à partir de maintenant, vous faites ce que je dis et vous rendez compte. Capiche ? Fin de la réunion ! Tirez-vous et préparez-vous à agir, mes consignes seront claires ! »
Le Chef quitta la salle, les participants s’égrenèrent les uns après les autres, abasourdis. Il n’y eut aucun bouchon dans le couloir, chacun étant pressé de retourner à son bureau pour s’isoler et paniquer en paix.
Le Fourbe et la Bougre Complice retournèrent chez le Skippy, avec la peur au ventre et l’espoir de trouver chez lui au moins un conseil réconfortant.

Il s’installèrent et racontèrent au Skippy ce qui venait de se passer avec le Chef. Le Skippy écoutait silencieusement, acquiesçant parfois de la tête.
Il réfléchit encore un instant qui dura une éternité pour les compères.

« La situation est terriblement dangereuse, commença le Skippy, et vous avez très peu de prise sur elle. Ce que fait le Chef est assez commun dans ces cas-là, et ce n’est pas un jugement de ma part. Danger et surprise combinés peuvent nous inciter à fuir dans la débâcle ou à attaquer aveuglément, les deux approches sont des tactiques désespérées.
-C’est pourtant ce qui nous vient aussi à l’esprit, dit la Bougre Complice. Après tout ce qu’on a fait sur ce projet, quand on voit tout ce qu’on a réalisé et tout ce qu’on peut faire encore, comment ne pas avoir envie de mordre ou de se tirer ?
-Exactement et c’est bien le piège : si on cherche à maintenir les fleurs telles qu’elles sont, on n’obtient jamais les fruits…
-Pas aujourd’hui ! Pas d’énigme, on n’est pas d’humeur !
-OK, OK ! Ce que je veux dire, c’est que face à un tel danger, s’accrocher à ce qui brille, à ce qu’on a fait, pour le protéger coûte que coûte, c’est la meilleure façon d’échouer…
-Mais renier tout ce qu’on a fait aussi, c’est échouer !
-Pas forcément ! C’est pour cela que je parlais de fleurs, les magnifiques réussites que vous avez eues, et de fruits, ce que deviennent les fleurs si on les féconde et qu’on les laisse se transformer. Si on laisse partir leur beauté éphémère dans l’attente d’autre chose de tout aussi bénéfique, le fruit.
-Alors on abandonne tout, ça va bien se passer, on se fait virer, mais c’est pour le bien de tous alors ça va ! C’est ça votre proposition ? dit la Bougre Complice d’une voix glaciale,
-Bien sûr que non ! reprit le Skippy, Ce que je dis c’est que face à un tel danger, il faut faire retraite, mais pas n’importe comment ! Or, souvent, s’accrocher à ce qu’on a produit est justement ce qui empêche de faire retraite : la première condition est donc d’accepter de lâcher l’attachement à nos succès, nos fleurs. Ensuite, il s’agit de faire de la retraite une décision raisonnée, créant un mouvement de recul et en y procédant de manière organisée, structurée…
-Mais on lâche comment ? On fait comment ?
-On y va petit à petit, sachant que les premiers pas sont les plus durs ! Il s’agit avant tout de s’éloigner du point de contact avec la crise : le Chef et les Dirigeants. Ne rentrez pas dans les débats, les rumeurs, les élucubrations qui vont fuser de toute part. Ne soyez en rien acteurs de la tourmente politique du moment. Si vous êtes questionnés, ne répondez que ce que vous savez, ne développez pas et surtout n’exprimez aucune hypothèse, cela ferait de vous des acteurs du problème aux yeux de vos interlocuteurs…
-En gros, on ne participe plus à la vie de l’Entreprise… On peut encore aller à la cafèt ?
-Bien sûr ! Surveillez seulement ce que vous dites et l’impact des mots et des propos, que ce soient les vôtres ou ceux des autres. Et puis identifiez parmi vos succès ceux qui pourraient croître et se développer en silence, doucement avec un minimum d’énergie de votre part… Un fruit qui se développe ne fait pas de bruit, ne demande rien à personne. Focalisez-vous sur ces succès-là et laissez les autres dans l’ombre, bien protégés. Agissez à bas bruit, fertilisez ces succès, cooptez des personnes dont c’est l’intérêt, laissez les fruits se développer…
-Mais les gens vont nous oublier ! Si on ne sert plus à rien, on sera les premiers virés !
-En fait, vous avez la possibilité de passer d’un statut d’acteur direct de l’innovation, qui est en grand danger, à un statut d’accompagnateur de ceux qui ont besoin d’innover, c’est ça la retraite en question et une nouvelle façon d’utiliser votre expérience et vos succès passés. Ne réagissez que si vous êtes attaqués, soyez toujours en mesure de poser la question suivante à vos chefs qui douteraient de votre utilité : ‘Voici la valeur pour vous, pour nos clients, de ce qu’on fait, on continue ou on arrête ?’
-Ben c’est pas évident quand même… Je comprends ce que vous dites et ça va pas être facile, dit la Bougre Complice avec l’approbation silencieuse du Fourbe.
-Dites-vous aussi que je suis là pour vous aider, je serai toujours disponible pour répondre à vos demandes. Bien sûr, sans demande de votre part, je n’agirai pas ni ne me rappellerai à votre bon souvenir…
-Oui oui, je connais votre façon de travailler…
-Dites, c’est pas tout ça, reprit le Skippy d’une voix joyeuse, ça m’a donné faim… On va manger ? Aujourd’hui c’est brochette LVMH : Limande, Veau, Morbier et Huitres, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « le Chef contre-attaque… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

lectures d un mamnager-coach - www.olivierlecointre.fr - tous droits réservés