Jan 202018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Quelques semaines étaient passées depuis la première rencontre du Chef et du Consultant.
Ce matin, le Chef avait lancé une série de convocations dans un ordre bien précis qui reflétait une stratégie que seul le Chef connaissait.
Afin d’éviter toute confusion et toute rumeur, croyait-il, son message de convocation était clair : « Dans mon bureau à… » suivi d’une heure précise. Il allait enchainer des convocations toutes les dix minutes.
Dans l’ordre, il y avait en entrée le GISPEP, en plat de résistance le Fourbe et en dessert la Bougre Complice.
Le Chef ignorait qu’au même moment, une convocation à son adresse était en train d’être rédigée par un Dirigeant.

Le Chef s’installa confortablement dans son fauteuil, vérifia l’alignement parfait des piles de documents sur son bureau et attendit que lui fut servie l’entrée. D’après sa commande, le GISPEP devait arriver dans trois minutes. Trois minutes que le Chef consacra à s’imaginer en train d’humilier le Consultant devant les Dirigeants par une démonstration limpide. Dans son rêve éveillé, le Consultant pleurait beaucoup alors que les Dirigeants applaudissaient, sauf le responsable de la Recherche et Développement. Sans raison aucune, le Chef se vit ensuite assister à son propre enterrement, auquel était venu l’ensemble de l’Entreprise et quelques sommités. Les louanges pleuvaient, les regrets aussi. C’était pour lui une scène très émouvante et il était au bord des larmes lorsque le GISPEP frappa à la porte. Dans un sursaut, le Chef reprit ses esprits, tenta de se refaire une figure et ordonna à son visiteur d’entrer.

En s’asseyant en face du Chef, le GISPEP vit bien que ce dernier n’était pas dans son état normal. Le Chef semblait près de craquer. Le GISPEP se dit intérieurement qu’il était de son devoir, après cette réunion, d’aller partager cette observation objective avec les autres Bougres de l’équipe ainsi qu’avec ‘Treize-Sept’, en accord avec la Politique Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail. ‘Treize-Sept’ était le surnom donné au médecin du travail, dont l’ancienneté avait permis de découvrir que la totalité de l’Entreprise, quelque soit le patient ausculté, avait la même tension artérielle. Personne ne savait si cela venait du tensiomètre ou du médecin. La tradition était pour chaque employé, à l’issue de sa visite médicale annuelle, de partager largement avec ses collègues la valeur de sa tension artérielle, confirmant le mythe de ‘Treize-Sept’. Les plus jeunes étaient initiés à cette tradition dès leur entrée dans l’Entreprise.
Cette Politique Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail était en cours de révision car son acronyme ne voulait rien dire, au grand dam de l’équipe chargée de la Gestion d’Acronymes Significatifs.
La Politique Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail encourageait chaque employé à dénoncer, en toute confidentialité, toute observation de stress marqué chez un autre employé, afin qu’il soit pris en charge par les instances compétentes dont ‘Treize-Sept’. Souvent, cette prise en charge se faisait au corps défendant de l’employé dénoncé, ce qui confirmait bien qu’il était dans un état de stress avancé, au bord du Burn Out, puisqu’il ne s’en rendait même pas compte lui-même. La Politique Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail avait ainsi permis de créer une sous-population démonstrative dans l’Entreprise, composée de personnes sous tranquillisants avec une tension artérielle satisfaisante, constante et homogène. Cette population était décrite par le menu dans les rapports officiels montrant à quel point l’Entreprise œuvrait pour le bien-être de ses salariés.
Finissant de se ressaisir, le Chef, qui trouvait que le GISPEP le regardait bizarrement, ouvrit la conversation :
« Alors ? Vous faites plus de ‘9’ ? »
Et immédiatement s’emporta :
« Non mais quelle connerie ! Vous vous rendez compte ? Quand je pense qu’on en est réduit à ça avec l’autre et les Dirigeants qui le croient ! Bon… dites-moi, comment on fait ?
-Ben… c’est pas évident mais on a des pistes… Par exemple, pour les dépenses, on voit qu’on augmente la proportion de ‘1’ en affichant les sous-rubriques comptables plutôt que les rubriques consolidées…
-Ah bon ?
-Ben oui, les nombres sont bien souvent plus petits…
-C’est pas con… mais, en fait, sur le résultat ça ne change rien…
-Sur le résultat, non, mais sur l’indicateur oui… Et c’est bien ce qu’on nous demande…
-C’est vrai, mais c’est quand même con ! Et pour les ‘9’ ?
-Ben on fait un peu la même chose mais dans l’autre sens : on analyse les tableaux originaux et les analystes identifient les rubriques à regrouper pour que les sommes résultantes comportent plus de ‘9’.
-Les analystes ?
-Ça représente un travail énorme car il faut que les regroupements restent cohérents avec le Plan Comptable. On a dû recruter des intérimaires spécialisés pour ce boulot, ce qui permet aux GISPEP de travailler en parallèle sur un projet d’Intelligence Artificielle qui pourrait faire ce boulot pour nous bien plus vite…
-Hein ? Mais c’est le contraire de ce qu’on devrait faire ! Et ces dépenses, vous en faites quoi ?
-On a négocié avec l’agence d’intérim pour qu’ils facturent uniquement avec des nombres qui ne comportent que des ‘1’ ! Du coup, c’est le double effet Kiss Cool ! On a plus de ‘9’ et plus de ‘1’ à la fois ! »
Le Chef était effondré. Aux yeux du GISPEP, cela confirmait son diagnostic initial : le Chef ne tenait pas la pression, il fallait le dénoncer au plus vite. Le Chef reprit la parole :
« Vous en avez parlé à quelqu’un en dehors de l’équipe ?
-Bien sûr que non ! Nous mettons tout au point pour que ce soit parfait quand vous présenterez le rapport final au Conseil des Dirigeants et que vous leur montrerez que rien de vous arrête ! Même si pour l’instant, on n’arrive pas à ajouter un zéro, mais un spécialiste en Numérologie Comptable Appliquée au Zéro devrait arriver la semaine prochaine…
-Ben voyons… Alors que ce soit clair, s’il y a la moindre fuite vers le Consultant ou les Dirigeants, vous êtes viré avec une pancarte sur le cul qui fera que personne ne vous embauchera jamais, c’est clair ?
-…
-C’est clair ! Maintenant tirez-vous ! conclut le Chef en désignant la porte. »

Quelques minutes plus tard, le Fourbe frappa à la porte. Il entendit le Chef hurler son invitation à entrer comme si la porte était ouverte et s’avança dans le bureau. Le Chef était furieux et le Fourbe en conclut qu’il allait en prendre une. Il s’assit, silencieux, et attendit le coup de boule.
« Bon… à vous maintenant… Vous aussi vous faites des ‘9’ ?
-Des ‘9’ ? s’étonna le Fourbe, non… enfin je crois pas… Pourquoi ?
-Enfin une personne censée ! s’exclama le Chef,. Eh bien, continuez !
-Je continue quoi ? demanda le Fourbe complètement perdu.
-Ne faites pas de ‘9’, ni de ‘1’ ! Faites votre boulot !
-…OK… Je fais mon boulot… C’est ça que vous vouliez me dire ?
-Oui ! … Non ! Putain, je perds la boule avec ces conneries… Ce que je voulais vous dire, c’est d’arrêter vos conneries avec votre Club et la Bougre Complice !
-Pourquoi ?
-On dirait l’Arche de Noé ! Vous récoltez tous les ‘bras cassés’, les Bougres dont on sait pas quoi faire car pris dans la réorganisation destinée à stabiliser l’Entreprise et ses fondamentaux, ça ne va pas du tout !
-Eh ben au moins, ils ont un point de chute ! En plus, ils se forment et permettent à des projets innovants d’avancer…
-Arrêtez vos conneries je vous dis ! L’innovation c’est la Recherche et Développement, j’ai une tête de R&D ? Vous avez une tête de R&D ?
-C’est pas la question…
-Si ! C’est la question ! Arrêtez vos conneries, c’est tout ! Et d’ailleurs, tirez-vous pour aller les arrêter ! hurla le Chef en montrant la porte, dans ce geste élégant, péremptoire et décisif qui lui allait si bien.
-OK je sors, mais c’est pas des conneries et je les arrête pas tant que ça crée des trucs utiles ! » s’énerva le Fourbe en sortant, laissant la porte ouverte.
La Bougre Complice arriva sur ces entrefaites.
« Ah ben y manquait plus que vous, grogna le Chef.
-C’est vous qui m’avez demandé de passer, risqua la Bougre Complice.
-… Ah oui, c’est vrai… Ce sera bref : j’ai demandé au Consultant de vous auditer, vous, votre équipe et votre travail, il passe chez vous dans la matinée.
-Quoi ? Mais pourquoi ?
-Parce qu’il n’y a pas de raison que seul Flextor soit emmerdé !
-…
-C’est bon, tirez-vous ! dit le Chef en faisant mine de se plonger dans un dossier, et fermez la porte en sortant. »

Une fois seul dans son bureau, le Chef tenta de se détendre. Sans succès, d’autant qu’un email venait d’apparaitre sur son écran : il était convoqué dans trois minutes par un Dirigeant.
Il avait trois minutes pour se détendre, se demander pourquoi il était convoqué, s’imaginer qu’il était viré, parcourir les cinq cent mètres jusqu’au bureau du Dirigeant en question, vivre à l’avance une dizaine de fois la réunion à venir et tester différents scénarios aussi improbables que stressants.
Il arriva, essoufflé, devant la secrétaire de Direction, qui veillait à ce que le Dirigeant ne soit jamais importuné, et qui lui indiqua qu’il était attendu et en retard. Le Chef frappa fébrilement à la porte et attendit la réponse qui ne venait pas. Après une éternité de silence, il entendit la secrétaire lui dire :
« Allez-y, entrez, ils vous attendent. »
La phrase résonna dans la tête du Chef, il croyait voir le Dirigeant seul, mais ils étaient plusieurs, qui ? Il était dans ses réflexions en entrant dans la pièce immense et feutrée. Il y avait là un bureau, celui du Dirigeant, absolument exempt de tout document, vierge, avec seulement deux téléphones, et un écran. De l’autre côté de la pièce, se tenait une table de réunion, où se trouvaient le Dirigeant… et le Consultant.
Le Chef s’assit pendant que le Dirigeant ouvrait la conversation :
« Merci de vous être rendu disponible si vite, je sais que votre emploi du temps est chargé ! Je voulais, avec le Consultant, faire un point sur vos progrès.
-Bien… » dit le Chef en se demandant ce qu’il allait pouvoir raconter, mais le Dirigeant reprit la parole :
« Voilà, je ne vois rien venir et cela fait maintenant plusieurs semaines que nous vous avons confié la mission de faire plus de ‘9’, il y a un problème ?
-Non, dit le Chef… Enfin si, on peut le voir comme un problème.
-Ah ! Eh bien dites-moi, que je puisse vous aider, dit le Dirigeant en jetant un regard rapide au Consultant.
-Eh bien… C’est cette histoire de faire des ‘9’, ça n’apporte pas grand chose au résultat, car il y a plein de manières de faire des ‘9’ et je ne vois pas l’intérêt par rapport aux approches performantes que nous sommes en train de développer comme l’Agilité…
-Nous y voilà ! s’exclama le Dirigeant en se tournant vers le Consultant.
-En fait, je comprends tout à fait ce que vous ressentez, dit le Consultant, c’est normal et observé systématiquement dans tout changement.
-Ah bon, vous croyez ? dit le Chef, surpris.
-Oui, reprit le Consultant, cela s’appelle la Résistance au Changement.
-Mais ce n’est pas ça ! Je ne résiste pas au changement ! se défendit le Chef.
-Ah si ! intervint le Dirigeant, depuis que nous vous avons confié cette mission, il ne s’est rien passé, comment appelez-vous ça ?
-Mais ce n’est pas le changement que je remets en question ! C’est l’approche ! Je porte le Changement dans cette Entreprise depuis des années, ce n’est pas la question ! C’est l’approche qui est ridicule ! » s’énerva bien malgré lui le Chef.
Le Consultant se leva et fit quelques pas :
« Votre attitude sur l’instant montre bien que vous êtes stressé, et c’est une des conséquences premières de la Résistance au Changement…
-Mais non ! Je ne suis pas stressé ! interrompit le Chef en élevant la voix
-Calmez-vous, dit le Dirigeant
-Je suis calme, exprima le Chef d’une voix sourde qui démontrait le contraire.
-Voyez-vous, dit le Consultant, c’est justement l’approche elle-même qui est le Changement. Elle est disruptive par rapport à vos pratiques, vous la vivez comme une remise en question de vous-même, de votre passé, de votre expérience et c’est cela qui vous fait résister au changement. Laissez-vous aller.
-…
– Lâchez prise, bon sang, dit le Dirigeant ! Vous êtes un cadre-clé à un poste-clé de notre Entreprise, ne gâchez pas tout pour une question d’orgueil…
-Mais ce n’est pas de l’orgueil, c’est juste que faire des ‘9’ n’a rien à voir avec nos fondamentaux, tenta le Chef d’une voix timide.
-Vous voyez ? Vous recommencez ! Lâchez prise, nom d’un chien ! »
Le Chef n’en croyait pas ses oreilles et commençait à ne plus se croire lui-même, lorsque le Dirigeant planta la dernière banderille :
« Sur les recommandations du Consultant, j’ai pris la décision de vous faire coacher afin de passer ce cap. Considérez que c’est un service que je vous rends à titre amical. Le coach prendra contact avec vous, c’est quelqu’un de très bien, vous verrez. Maintenant, il est temps d’aller manger, on déjeune ensemble ? C’est spécialité GDF aujourd’hui : Grenouilles avec des Dattes et beaucoup de Flageolets, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « le Consultant se rend au Club du Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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