Jan 272018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

L’ambiance dans les locaux du Club du Fourbe était chaleureuse, désordonnée, bruyante et accueillante. Certes pour le nouveau venu, ignorant de ce qu’il s’y passe, l’arrivée au Club pouvait être impressionnante. Entrer dans cette salle, c’était un peu comme entrer sur un marché du moyen-âge, avec des gens qui fabriquaient des choses au milieu de chalands ou de badauds qui regardaient, aidaient, discutaient. D’autres dessinaient des trucs sur des tableaux muraux, ailleurs une imprimante 3D chauffait, certains lisaient.
Tout le monde semblait savoir de quoi il s’agissait, sauf le nouveau venu. Certains, parfois, avaient tenté de rebrousser chemin, mais c’était sans compter sur l’Esprit du Club ! L’Esprit du Club était celui de la coopération et du don, au bénéfice des personnes, des idées et des projets. Dans cet Esprit-là, même si le nouveau venu se sentait invisible, il était vu et observé. Si le nouveau approchait de lui-même et prenait contact, il était immédiatement accueilli, sans question aucune sur ses raisons d’être là, ses intentions ou autres qualifications. Si le nouveau venu semblait timide, au bout de quelques instants, un habitué s’approchait, l’accueillait et accompagnait son entrée au Club.
Pour résumer l’Esprit du Club, il y avait un panneau à l’entrée comportant deux flèches qui pointaient dans deux directions opposées. L’une pointait vers l’extérieur et mentionnait ‘EGOS et GRADES’, l’autre pointait vers l’intérieur et mentionnait ‘Le CLUB’. Entrer dans le Club, c’était laisser dehors son EGO (il n’y avait pas d’autres enjeux que les idées et l’innovation) et aussi laisser son GRADE, sa position hiérarchique (il n’y a pas de position de pouvoir au Club, seuls comptent les prototypes et les résultats portés par les personnes).
Dans cet esprit s’était progressivement créée une communauté de passionnés. Cette communauté était très stable même si tout le monde ne participait pas à tout, tout le temps. Certains pouvaient considérer cette communauté comme un clan. En fait, sans le savoir, le Fourbe et la Bougre Complice remplissaient chacun un rôle non-dit, non-écrit et pourtant indispensable à la stabilité d’un clan : le Fourbe assurait le lien avec le Skippy, ‘l’invisible’ qui garantissait que le groupe serait nourri de nouvelles pratiques et méthodes si besoin était, alors que la Bougre Complice maintenait le lien avec le ‘rituel’, celui des 5 processus, qui permettait au groupe de progresser avec aisance.

Le Consultant venait d’arriver au Club. Il se tenait sur le pas de la porte et observait. Il ne donnait pas l’impression d’attendre quoi que ce soit, il observait simplement. Le Fourbe, ayant repéré le nouveau venu, s’approcha et l’accueillit, invitant le Consultant à entrer plus avant. Il y avait, au fond de la salle principale, un coin café qui consistait en deux bouteilles Thermos d’eau chaude, un pot de café en poudre et des gobelets en carton. C’est là que le Fourbe et le Consultant s’installèrent, après s’être dosé un café soluble dont le seul avantage était son aspect de convivialité.

« Alors, c’est ça le Club ! ouvrit le Consultant, en tout cas, merci de me recevoir !
-Ne me remerciez pas, tout le monde a accès au Club, pourvu qu’il en ait envie et qu’il soit disponible, répondit le Fourbe.
-Mais c’est un Club, comme vous l’appelez, il y a donc la notion de membre du Club, comment faites-vous ?
-C’est simple, il y a deux façons de devenir membre : soit vous avez aidé à résoudre le problème d’un autre, soit vous avez apporté vous-même un problème à résoudre.
-Et vous tenez un registre des membres ?
-Pourquoi faire ? s’étonna le Fourbe.
-Par exemple pour éviter que certains parasitent le Club. Vous savez la nature humaine est ainsi faite, il y a des gens qui viendront juste pour profiter du système, sans jamais y apporter quoi que ce soit…
-Non, non ! Je vais pas dire qu’on s’en fout, mais je préfère considérer le Club comme un endroit où chacun a une opportunité d’exprimer de l’autonomie et de l’interdépendance. Bien sûr, il y aura certains profiteurs, mais c’est leur problème à eux, le Club n’est pas là pour régler ça.
-Quand même, connaissant la nature humaine, je peux vous dire que vous vous faites sans doute manipuler par bon nombre d’entre eux, dit le Consultant en désignant, dans un mouvement panoramique du bras, les participants à la session du jour.
-Mais pas du tout !
-Je vous le dis, et le fait que vous n’en êtes pas conscient montre bien que vous vous faites sans doute avoir par bon nombre de profiteurs qui ne voient que leur intérêt.
-Mais non ! Le Club permet aux gens qui en ont envie de réaliser leurs idées en trouvant de l’aide et des outils. Croyez-moi, ils en prennent soin !
-N’empêche, si vous n’étiez pas là pour le gérer et l’administrer, il ne s’y passerait pas grand chose et on vous aurait déjà piqué une bonne partie du matériel !
-Pas du tout ! Je ne suis pas l’administrateur du Club, ni le chef du Club !
-Qui est-ce alors ?
-C’est une responsabilité partagée en permanence. Il y a des gens qui adorent ça, ils le font avec bonheur et efficacité. Moi, j’ai horreur de ça, alors surtout je ne m’en occupe pas ! s’énerva un peu le Fourbe, en se recalant sur sa chaise.
-Vous voulez dire que ce n’est pas géré du tout ? Mais où va l’argent ? Et le temps passé ? »

Le Fourbe n’eut pas le temps de répondre, et c’était mieux comme ça. La Bougre Complice venait d’arriver et s’installait avec eux. Le Consultant la salua du mieux qu’il pût car leurs relations n’étaient pas au beau fixe depuis que les équipes de l’un intervenaient sur le territoire de l’autre. Les recommandations du Consultant, au sujet du projet d’innovation de rupture mené par la Bougre Complice, étaient à l’origine du froid polaire entre eux deux.
D’une part, la Bougre Complice devait fournir des rapports montrant qu’il y avait plus de ‘9’ en profit et plus de ‘1’ en dépenses, mais d’autre part elle devait fournir une analyse de risque prévisionnelle sur deux ans, avec tous les plans B au cas où un de ces risques se présenterait.
Cette analyse était obligatoirement le résultat d’un processus que vendait le Consultant, car lui-seul pouvait le comprendre et le mettre en œuvre. Ce dernier point était, aux yeux des Dirigeants, une preuve du sérieux et de la profondeur des connaissances que le Consultant apportait et donc une preuve supplémentaire que contracter avec ce Consultant ne comportait aucun risque.
Cette méthode s’appelait le Descriptif Analytique des Risques Décisionnels et consistait à recueillir les risques associés à un projet en consultant de façon anonyme les Bougres, associés ou non au projet en question.
Les Bougres devaient enrichir une base de données décrivant ce qu’ils imaginaient être des risques liés à un projet donné et faisaient des propositions de plan B. S’en suivait une analyse statistique multivariée à moment cinétique constant, qui produisait des résultats qu’interprétait le Consultant dans un rapport de cinq cent pages, généré en Inde par une équipe spécialisée dans l’édition de rapports de cinq cent pages, quel qu’en soit le sujet.
Afin de faire gagner du temps à tout le monde, le Consultant faisait une synthèse orale en quinze minutes devant le Conseil des Dirigeants montrant l’importance de la proportion des ‘2’ et des ‘8’ dans la gestion prédictive des risques.
Le problème, partagé par le Consultant et la Bougre Complice, était que la base de données fraichement renseignée comptait à ce jour quelques soixante-huit mille neuf cent quarante-deux (68942) enregistrements, autant de risques identifiés, potentiellement à prendre en compte. Face à cette situation, le Consultant estimait que c’était à la Bougre Complice et son équipe de s’assurer de la pertinence des risques décrits, alors que pour cette dernière, c’était la ‘merde du Consultant’, comme elle se plaisait à le dire.

C’est donc dans cette ambiance que la conversation se poursuivit :
« Si je comprends bien, reprit le Consultant, le Club c’est un genre de foire anarchique…
-Si vous le voyez comme ça, vous n’avez rien compris, répondit la Bougre Complice sèchement.
-En tout cas, vous ne m’enlèverez pas de l’idée que le Club, potentiellement, devrait être un des risques listés dans le DARD.
-Mais pas du tout ! Le Club fait preuve d’une grande discipline ! C’est pas parce qu’il n’y a pas de hiérarchie qu’il n’y a pas de discipline !
-Ben voyons, ricana le Consultant, c’est vrai ! J’oubliais ! Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ! Non mais dites, faudrait arrêter la fumette ! Si ça marchait, ça se saurait d’une part et surtout, toutes les entreprises fonctionneraient comme ça !
-Mais il y a déjà des entreprises qui fonctionnent comme ça !
-Oui, je sais, c’est la mode de communiquer là-dessus en ce moment ! Mais, sérieusement, c’est de la pub, rien d’autre ! Leurs processus hiérarchiques doivent simplement être déguisés pour faire illusion et il y aura toujours des naïfs comme vous pour y croire…
-Pas du tout ! Ici, nous utilisons cinq processus non-hiérarchiques pour fonctionner et ça marche très bien ! lâcha la Bougre Complice en réalisant qu’elle était en train de livrer au Consultant quelque chose de précieux.
-Ah bon ? C’est quoi ces processus non-hiérarchiques ? interrogea le Consultant.
-Je ne pense pas que ça vous intéresse, vu que vous n’y croyez pas du tout, tenta la Bougre Complice, essayant de ne pas livrer au Consultant quelque chose qu’il pourrait revendre à l’Entreprise plus tard.
-Comment voulez-vous que j’y croie si vous me maintenez dans l’ignorance ? Comment voulez-vous que je défende votre cause auprès des Dirigeants si je n’ai rien à partager avec eux au sujet de vos méthodes de travail soi-disant innovantes et efficaces ? »
Le Fourbe et la Bougre Complice se regardaient en silence lorsqu’ils réalisèrent que quelqu’un frappait à la porte du Club. Les coups à la porte se faisaient insistants et tentaient de couvrir le brouhaha ambiant. S’excusant auprès du Consultant, le Fourbe alla ouvrir, c’était le Chef.
Le Chef vint s’installer avec eux en refusant le café que lui proposait la Bougre Complice. Le Consultant souriait, peut-être savait-il que le Chef allait venir, il reprit la parole :
« Je suis en train de faire une visite très intéressante, dans cette communauté hippie anarchique qui apparemment travaille avec cinq processus dont on ne veut pas me parler.
-Vous voulez dire le rituel des 5 processus ? demanda le Chef.
-Peut-être bien, dit le Consultant.
-C’est simple, dit le Chef, il y a le processus de définition de problème, celui de présentation de problème, celui de créativité, celui de l’enrichissement de solution et enfin le processus de décision. »
Le Fourbe et la Bougre Complice se tassaient dans leur chaise.
« Et vous savez comment ils fonctionnent ces 5 processus ? demanda le Consultant en ne s’adressant qu’au Chef.
-Pas dans le détail, mais je les ai vus à l’œuvre et c’est très efficace, bien plus que faire des ‘9’ par exemple…
-Comment se passe votre coaching ? » demanda le Consultant en fixant le Chef du regard.
Sentant la menace, car personne ne savait qu’il était coaché, contre son gré en plus, le Chef détourna la conversation :
« Mais vous savez ce que c’est, les gens ont besoin de se sentir aux commandes de temps en temps…
-Ce qui me gène, intervint le Consultant, c’est qu’en plus de l’absence de structure, il y a un côté ‘Secte’ avec ce rituel des 5 processus. Mais disons que si je pouvais consulter des documents les décrivant, ces 5 processus, je pourrais m’en faire une idée plus précise et fournir les informations adéquates au Conseil des Dirigeants. Je vous laisse réfléchir, j’ai un rendez-vous important maintenant. Vraiment, je vous remercie pour votre temps et pour ce partage qui, j’en suis sûr, ne fait que commencer. »
Sur ces mots, le Consultant se leva et quitta les locaux du Club, laissant le Chef, le Fourbe et la Bougre Complice à leurs réflexions.
Après quelques instants, le Chef prit la parole :
« Bon… Je sais pas où on va, mais on y va… Il faut qu’on en parle, mais pas ici. On va aller manger ensemble à la cafèt, ça nous changera de cadre et on discutera. En plus aujourd’hui, c’est sandwich ERDF, : Eperlan, Rhubarbe, Durian, Fromage… Il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « C’est la guerre entre le Chef et le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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