Fév 032018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef avait attendu une bonne heure dans le petit salon qui servait d’antichambre, ou de purgatoire c’était selon, à la Salle du Conseil, lieu du pouvoir ultime de l’Entreprise où les personnes convoquées venaient recevoir leur jugement dernier.
Cette heure lui avait permis de ruminer bon nombre de scénarios jusqu’au moment où il décida que ça ne servait à rien. Le Chef venait de réaliser que face au pouvoir ultime, toute affirmation de sa propre identité était peine perdue. Son Ego venait d’en prendre un coup. Finalement, il n’était rien. Intérieurement, il tournait en rond sur ces pensées quand il réalisa que c’était un nouveau scénario. Le Chef prit conscience qu’il ne pouvait pas ne pas avoir de scénario en tête. Il réalisa que la pression qu’il percevait de la situation le plongeait systématiquement dans le futur, essayant de le lire ou au moins de le deviner. A ce moment, le Chef crut entendre la voix du Skippy sans pour autant comprendre ce qui était dit. Il sursauta. Il regarda à gauche puis à droite, réalisa qu’il était seul et soupira. Vraiment, plus rien n’allait comme avant, tout foutait le camp. Le Chef se dit in-petto qu’il avait connu des jours meilleurs.
La porte de la Salle du Conseil s’ouvrit, mais personne n’en sortit. Le Chef, comprenant qu’il s’agissait d’un signal de bienvenue, se leva et s’approcha. Lorsqu’il fut en vue des Dirigeants affairés autour de la grande table en marbre, l’un deux l’invita d’un hochement de tête à entrer.
« Restez debout, dit un des Dirigeants, nous n’en n’avons pas pour longtemps ! »
Le Chef, qui allait s’asseoir, interrompit son mouvement, restant quelques instants dans une posture instable et grotesque. Il finit par se redresser et reprit contenance.
« Nous voudrions juste comprendre votre intention avec cette nouvelle organisation que vous développez, reprit le Dirigeant.
-Une nouvelle organisation ? demanda le Chef, abasourdi.
-Oui, nous avons entendu parler de ce Club, une organisation qui se développerait au sein de vos équipes. Dois-je vous rappeler que toute évolution d’organisation doit faire l’objet d’une demande auprès du Conseil ?
-En fait, il ne s’agit pas d’une organisation, balbutia le Chef, cela ne correspond à aucune perspective d’évolution de l’organigramme, c’est plus un espace où les personnes peuvent innover sur leur temps libre…
-Leur temps libre ? Mais monsieur, nous ne sommes pas le Club Med, ni un village-vacances ! Enfin, que je sache ! » s’exclama un autre Dirigeant en prenant les autres à témoin et déclenchant une hilarité générale, suivie d’un brouhaha de commentaires et de jugements désordonnés à l’encontre du Chef.
Le Chef resta coi, comprenant que quoiqu’il dirait, il serait coupable.
Le Dirigeant reprit :
« En plus, ce temps libre serait dévoué à de l’innovation ! Auriez-vous oublié que l’Innovation est le propre de la fonction Recherche et Développement ? Que faites-vous des fondamentaux de notre Entreprise ? »
L’approbation des autres Dirigeants se faisait entendre et les regards, tantôt pleins de reproches, tantôt pleins de commisération hypocrite, pointaient le Chef, qui se ratatinait intérieurement, concentré qu’il était à maitriser ses sphincters du mieux qu’il pouvait. Il s’attendait au pire, lorsque le Dirigeant conclut :
« Vous avez une semaine pour rétablir la situation et nous montrer que vous agissez en leader digne de cette Entreprise et aussi digne de votre salaire ! »

Sur ces mots, le Chef sortit de la Salle du Conseil et s’assit précipitamment, avant que ses jambes ne le lâchent, sur le canapé du salon d’attente. Heureusement, le salon était vide et le Chef put reprendre ses esprits. Ses esprits revinrent effectivement, mais sous la forme d’une colère pure à l’égard du Fourbe. Le Chef ne savait pas qu’il pouvait nourrir une telle colère et s’en surprit lui-même. En plus, cette colère avait tendance à osciller entre deux états qui se renforçaient mutuellement, conduisant à une inflation exponentielle de cette émotion et surtout du besoin de la faire sortir. Le premier état était une auto-flagellation du Chef : il savait que le Fourbe allait un jour lui créer des problèmes et pourtant en tant que Chef, il n’avait rien fait contre. Le second état était une haine totale envers le Fourbe et ses agissements, conduisant le Chef à se dire que le Fourbe agissait intentionnellement contre lui depuis si longtemps.

Le Chef se précipita vers son bureau, tout en convoquant le Fourbe, qui le rejoint aussitôt.
L’explosion fut nucléaire. Non, nucléaire ne représente pas suffisamment l’énergie déployée en une fraction de seconde. Ce fut la collision de deux trous noirs super-massifs, collision qui engendra des ondes gravitationnelles qui se propagèrent dans l’Entreprise et l’Univers à la vitesse de la lumière. Tout d’abord, le ‘flash’ se produisit alors que la porte du bureau du Chef se fermait. Ensuite le ‘blast’, sonore, se propagea aussi bien dans le couloir que dans les bureaux avoisinants. Puis le ‘souffle’, dévastateur, sous la forme de la rumeur qui se propagea en quelques secondes : « le Chef et le Fourbe se déchirent officiellement ». Et enfin les ‘radiations’, chacun se positionnant en faveur du Chef ou du Fourbe, minant chaque relation, chaque équipe, et se propageant rapidement.
La température monta d’un cran, ce que flaira le Consultant qui prit rendez-vous avec le Chef, puis avec le Fourbe.
Au Chef, le Consultant recommanda d’appliquer la méthode Consistent Hierarchical Innovation Enhancement Result. Le Consultant expliqua au Chef qu’il était lui-même spécialiste certifié et diplômé de l’université en ligne du Missouri Institute of Tacticism. Aussi le Consultant rappela qu’il avait bien prévenu le Chef et que si ce dernier avait écouté ses conseils, il n’en serait certainement pas là, mais sans doute ailleurs.
Au Fourbe, le Consultant recommanda d’appliquer la méthode Promote Innovation Performance Objective . Le Consultant expliqua au Fourbe qu’il était lui-même spécialiste certifié et diplômé de l’université en ligne du Missouri Institute of Tacticism. Aussi le Consultant rappela qu’il avait bien prévenu le Fourbe et que si ce dernier avait écouté ses conseils, il n’en serait certainement pas là, mais sans doute ailleurs.

La propagation du tsunami déclenché par l’explosion entre le Chef et le Fourbe, atteint aussi le GISPEP qui surfa sur cette opportunité pour faire une proposition au Conseil des Dirigeants, par la voie officielle consistant à remplir 14 fois le même formulaire standard (car il y avait 14 Dirigeants au Conseil) qui serait donc vérifié par 14 Vérificateurs indépendants, garantissant que la police de caractères, ainsi que les marges, étaient bien respectées.
Cette proposition fut acceptée après un débat nourri au sein du Conseil sur l’intérêt de la police Verdana 12 dans la lisibilité des documents officiels. Lors de ce débat, deux décisions furent prises, l’une concernant l’élargissement de la marge gauche du formulaire standard, et l’autre concernant l’approbation officielle de la proposition du GISPEP. Cette approbation serait elle-même approuvée dans un mois, lorsque les 14 formulaires d’approbation d’approbation auraient été remplis et validés conformes selon la procédure de validation des décisions approuvées.
La proposition approuvée conduisait le GISPEP à la tête d’une nouvelle structure dans l’Entreprise, réunissant tous les GISPEP, ainsi que les analystes et autres experts en Numérologie Comptable. Cette structure, dont l’acronyme était en cours de définition par l’équipe de Gestion des Acronymes Significatifs, serait en charge de la publication mensuelle des indicateurs en cours de développement, afin de montrer que les ‘9’ étaient bien présents sur les rapports de profit et que les ‘1’ relevaient plus des dépenses. Au sein de ce nouveau département, une unité de recherche serait déployée pour identifier une méthode d’ajout de ‘0’ à la fin des nombres, tout en restant conforme aux exigences du Plan Comptable, de la fiscalité et de la loi de Benford. Bref, le GISPEP était maintenant à la tête d’un empire de 51 personnes dans l’Entreprise, avec la bénédiction du Conseil et du Consultant qui fut désigné pour faciliter la création de cette nouvelle équipe avec une méthode bien à lui.

La Bougre Complice s’était abritée chez le Skippy, avec le Bougre au Stagiaire.
« Vous croyez que tout est fini ? Que c’est foutu ? demanda-elle timidement.
-Bien sûr que non, répondit le Skippy, même si la situation est complexe, chaotique par endroits et que le désordre semble régner partout…
-Mais quand même, c’est n’importe quoi ! Comment on fait, là, au milieu de tout ça ? On peut rien faire, ça nous dépasse complètement ! se plaignit le Bougre au Stagiaire.
-Surtout, ne nous laissons pas impressionner par les apparences. Tout ce que nous observons en ce moment, ou du moins une très grande partie, n’est qu’apparence…
-Enfin merde, ce sont aussi des faits ! s’énerva la Bougre Complice.
-C’est vrai, et ce n’est pas incompatible, reprit calmement le Skippy, et si nous réagissons à partir de ce que nous observons, alors nous nourrissons le système et nous ne serons pas en mesure de le faire évoluer.
-Mais on ne fait pas le poids ! dit le Bougre au Stagiaire.
-Pour changer tout ça en une seule fois, bien sûr que non, dit le Skippy, mais pour préserver ce qui peut l’être et qui nous sera utile pour progresser, nous faisons le poids. Il nous faut aller au-delà des apparences dans ce conflit et en allant au delà, nous nous efforcerons de rendre ces divergences fécondes, même si maintenant tout de suite, nous n’avons aucune idée de comment faire.
-C’est faisable ça ? demanda la Bougre Complice.
-Bien sûr ! Dans un conflit de ce type, ce sont les apparences qui masquent la vérité. Souvent la vérité représente un choix que les protagonistes veulent exprimer par un ‘OU’ », par l’exclusion. S’il y a ‘choix’, c’est qu’il y a ‘possibilité’ et aller au-delà des apparences permet de voir quelles parties du ‘OU’ nous pourrions transformer en ‘ET’. ‘OU’ divise là où ‘ET’ féconde, dit le Skippy.
-Si vous le dites… dit la Bougre Complice. N’empêche, tout le monde s’écharpant, il n’y a plus grand monde à la cafèt… On va manger ?
-Oui ! En plus c’est spécialité LCL aujourd’hui, Limande dans son Chocolat et ses Longanes, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef ferme le Club… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

lectures d un mamnager-coach - www.olivierlecointre.fr - tous droits réservés