Mar 032018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Il était tôt ce matin-là. Un de ces matins humides et froids, sombres aussi. Le GISPEP longeait une des allées du site. Il était préoccupé. Il ne rendait que distraitement les bonjours matinaux et ternes des Bougres occupés à tailler et ramasser. Le GISPEP avançait presque machinalement, tellement absorbé par ce qu’il avait compris.

Dans son bureau, le Chef attendait le GISPEP et fourbissait ses armes. Seule sa lampe de bureau était allumée et éclairait d’une douce lueur les piles de dossiers bien rangées sur son bureau. Le reste de la pièce était dans la pénombre et le Chef réfléchissait. Le GISPEP semblait inquiet quand il avait appelé le Chef pour prendre rendez-vous. Ce dernier hésitait entre la jubilation de voir celui qu’il considérait comme un traitre peut être en train de plonger, mais aussi une légère inquiétude : quelle connerie le GISPEP avait-il encore pu faire qui pourrait impacter le Chef ?

Tout en marchant, le GISPEP se remémorait ce qu’il avait vécu ces deux derniers jours. Notamment, avant-hier matin, lorsqu’un des sous-GISPEP lui avait apporté ce rapport, d’air un gêné. Un sous-GISPEP est un GISPEP qui rapporte à un autre GISPEP et qui passe son temps à faire des rapports, et comme il en fait beaucoup, il a tendance à devenir meilleur que le GISPEP lui-même dans la création de rapports, ce qui provoque souvent des tensions entre le GISPEP, qui tient à rester le chef, et ses sous-GISPEP.

Le Chef attendait et tentait de travailler mais sans résultat. Attendre le GISPEP lui remémorait l’époque où ils collaboraient bien ensemble contre le Fourbe. Ce qui lui rappela le Club, cet objet étrange et pourtant performant mais qui lui avait valu tant d’ennuis. Ennuis, dont finalement, la cause première était sans doute ce Consultant avec ses méthodes de Numérologie Comptable auxquelles le Chef ne pouvait se résoudre à adhérer. Ne pas y adhérer, c’était pour le Chef aller contre le Conseil des Dirigeants qui l’avait pourtant réhabilité. Le Chef était dans une situation d’équilibre instable et il était hors de question que le GISPEP vienne le faire tomber d’un côté ou de l’autre avec ses conneries.

Le GISPEP traversait maintenant l’esplanade qui menait au bâtiment principal du site, celui où se trouvaient tous les bureaux des Chefs et des Dirigeants. En marchant, le GISPEP se demandait pourquoi les bureaux des Dirigeants étaient toujours tout en haut de ce type de bâtiment, quelle que soit l’entreprise, et ne trouva aucune explication raisonnable, logique ou rationnelle. Puis il se posa la question de savoir où seraient les bureaux des Dirigeants si ces bâtiments administratifs étaient de plain-pied, sans étage aucun : y aurait-il des localisations systématiques ?

Le Chef réfléchissait encore et encore. Il se devait, à l’époque, de fermer le Club, et en le faisant, il savait intuitivement qu’il faisait une erreur. Mais laquelle ? Était-ce le fait de ne pas avoir vu que le Club était efficace ? Était-ce le fait de ne pas avoir su intégrer ce Club à son organisation ? Pourquoi n’avait-il pas su défendre le Club contre l’attaque des Dirigeants ? Ou bien, était-ce parce que, une fois le Club fermé, le ‘Club sans local’ semblait être encore plus puissant ? Depuis que le Club était fermé, il avait officiellement demandé de l’aide à cette équipe qui l’empêchait de tourner en rond et voilà qu’il collaborait secrètement avec le Fourbe, était-ce là l’erreur ? Ou bien encore, cette collaboration secrète avec le Fourbe n’allait-elle pas créer un second Skippy ? Le Chef lui-même allait-il devenir l’instrument de l’introduction de ces nouvelles méthodes de travail subversives, bien qu’efficaces, et cela en toute contradiction avec son rang et sa condition de Chef ?

Le GISPEP se rapprochait du bâtiment des Chefs et des Dirigeants, qu’on appelait aussi ‘bâtiment du Siège’ : celui où on s’assoit, et c’était vrai. Le GISPEP revoyait ce rapport où il apparaissait clairement que le Consultant ne respectait pas les règles de Numérologie Comptable qu’il avait lui-même imposées à l’Entreprise. Les factures du Consultant ne comportaient que des ‘9’ et en nombre croissant au fil du temps et des factures. Aucune des factures, pourtant validées par le Conseil, n’était conforme au Processus d’Établissement Tarifaire et pour le GISPEP, ça sentait mauvais. Il avait convoqué le Consultant, il lui avait montré les données, il lui avait demandé de corriger au plus vite, dès la prochaine facture. Le Consultant avait sourit et avait expliqué au GISPEP qu’il n’en ferait rien et que le GISPEP ferait mieux de fermer sa gueule. Le GISPEP ne s’était pas laissé faire jusqu’au moment où le Consultant lui avait présenté la situation de la façon suivante :
« Si j’étais vous, je ne ferais rien. Le Conseil valide mes factures, si vous m’attaquez, vous attaquez le Conseil. Si vous attaquez le Conseil et que vous arrivez à me virer, vous aurez démontré que vous ne servez à rien, vous et votre équipe, et donc vous serez sans doute viré aussi. »

Le Chef attendait et commençait à s’impatienter : le GISPEP était en retard.

Plongé dans ses pensées, le GISPEP avait ralenti son pas. Il se remémorait le moment où il avait réalisé que s’il attaquait le Consultant, il était viré et que s’il gardait le Consultant, il maintenait un système non-conforme, quelqu’un s’en apercevrait un jour et il serait viré. Dans tous les cas, il serait viré. Cette pensée accéléra les battements de son cœur qu’il se mit à entendre depuis l’intérieur et c’était très désagréable. Il secoua la tête, comme s’il s’ébrouait de ces pensées importunes, et frappa à la porte du bureau du Chef.

Les deux hommes s’étaient rencontrés, chacun dans un état d’esprit inquiet et confus. Le GISPEP lui avait expliqué à quel point il était coincé et venait chercher l’aide du Chef pour s’en sortir. Le GISPEP avait expliqué au Chef qu’il était la dernière personne de confiance qu’il lui restait. Le Chef avait éclaté de rire, un rire cruel et compatissant. Un rire glaçant. Le Chef s’était levé et s’était appuyé des deux mains sur son bureau et d’une voix très douce, témoignant d’un contrôle gigantesque, il avait demandé au GISPEP d’aller se faire foutre. Le Chef avait aussi expliqué que si le GISPEP osait s’adresser à nouveau à lui, notamment en public, le Chef révèlerait l’affaire. En contournant son bureau, se rapprochant du GISPEP crispé sur son siège, le Chef expliqua qu’il ne collaborait pas avec les traitres, que le GISPEP l’avait trahi, que le GISPEP était un traitre à l’équipe, que le Chef avait créé le GISPEP et qu’en tant que Créateur, il pouvait aussi bien le détruire et que ce n’était qu’une question d’opportunité, de temps, de politique. Puis le Chef était allé à la porte de son bureau, l’avait ouverte et tenue jusqu’à ce que le GISPEP soit sorti, puis l’avait refermée, doucement. À ce moment-là, il relâcha le contrôle infernal qu’il s’était imposé, sa main trembla un peu, il prit une grande inspiration, souffla doucement, s’installa à son bureau et commença à travailler : cette journée, finalement, commençait bien.

Désespéré, le GISPEP s’était rendu chez le Skippy, qui l’avait accueilli dans son bureau bordélique, avec sa bienveillance critique habituelle.
« Voilà, dit le GISPEP, je suis foutu, j’ai voulu jouer et j’ai perdu.
-Ça ressemble à ça effectivement, mais en êtes-vous bien sûr ? demanda le Skippy.
-Ah ça, je crois bien ! dit le GISPEP avec un rire du pendu d’une tristesse infinie, quoique je fasse, j’ai perdu… C’est foutu.
-C’est très dur comme situation et très risqué effectivement. Finalement, vous n’avez plus rien à perdre, puisque vous pensez avoir déjà tout perdu.
-On peut voir les choses comme ça… si vous voulez.
– Vous n’avez plus rien à perdre… Et si vous tentiez une dernière chose ? De toute façon, si vous vous plantez, ce ne sera pas différent de maintenant, pas vrai ? demanda le Skippy en plaçant sa chaise à côté de celle du GISPEP.
-Vous savez, j’ai pas vraiment envie… Je vais déjà avoir assez l’air con comme ça.
-Et si vous tentiez une dernière chose et que ça marche ?
-Ouais… probabilité de succès ? Un pour mille ? Un pour un million ?
-Impossible à savoir sans essayer. Vous êtes en plein chaos, le seul moyen d’avancer c’est de faire pour voir ce qui se passe. Bien sûr, si vous choisissez de vous tirer, vous n’avez aucune incertitude sur les conséquences…
-Mais elle sont pas terribles et elles me foutent la trouille, les conséquences, comme vous dites, interrompit le GISPEP.
-Exactement ! Parfois l’incertitude est plus confortable que la certitude et dans ces cas-là, il vaut mieux aller explorer, expérimenter, avancer.
-Et comment je fais ça ?
-Vous êtes dans une situation particulière de changement… très particulière. Il y a du vent et du tonnerre ! C’est effrayant, et pourtant c’est le moment d’avancer, mais pas n’importe comment…
-Ben justement, comment ?
-Vous avez à opérer un changement qui s’apparente à une réforme, vous ne pouvez la mener en faisant comme d’habitude. Il va vous falloir sortir de vos démarches habituelles, prendre des initiatives. Il va vous falloir de la détermination, de la confiance et aussi, ça peut paraitre paradoxal dans la situation, une profonde bienveillance…
-Quoi ? Vous vous foutez de moi ? De la bienveillance ? Ah ben merde…
-Vous n’êtes pas obligé d’être parfait dès maintenant ! Vous avez plus de temps et de ressources que vous l’imaginez ! Et ce n’est pas tout. Le conseil que je vous donne est le suivant : prenez du temps pour vous et utilisez-le pour étudier votre situation. Étudiez-la en considérant que ce qui était central , critique pour vous jusqu’à aujourd’hui, devient secondaire et faites passer ce qui était périphérique, accessoire pour vous, au premier plan. Identifiez les opportunités qui vont se présenter, ne les censurez pas, ne VOUS censurez pas ! Et revenez me voir dès que vous le souhaiterez.
-Vous voulez vraiment m’aider ? Vous y croyez ?
-Ben oui… Je ne sais pas si j’y crois comme vous dites, mais je suis sûr qu’en faisant, on change les choses et c’est ce que vous avez à faire. Dans ce contexte, ça m’intéresse de voir ce qui va se passer, je serai à côté de vous si vous me le demandez, et uniquement si vous me le demandez.
-…Ben je vais réfléchir… merci…
-Ne me remerciez pas… pas encore, mais dites, c’est l’heure ! Vous n’avez pas faim ? Allez venez ! On va manger ! Aujourd’hui c’est cuisine américaine avec l’USDA : l’Ultimate Sandwich Donut Artichoke, il parait que c’est super !

 

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Labourage et Pâturage sont les deux… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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