Mar 102018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef fulminait dans son lit. Oui, dans son lit. Le Chef était cloué au lit. Cloué au lit depuis cet accident de tondeuse. Il était obligé par la loi à rester au lit. C’était comme ça et un médecin inspecteur du travail passait aléatoirement chez le Chef entre trois et quatre fois par jour pour bien vérifier que le Chef était au lit. Le médecin inspecteur du travail était salarié par l’Organisme de Régulation Globale des Accidents, Sinistres et Malheurs des Employés. Cet organisme d’État était une émanation d’un ministère nouvellement créé dans le but de s’assurer que les employés victimes ou responsables d’un accident au travail seraient correctement punis puis redressés.
Punis car ces employés avaient contribué à faire baisser la performance, la rentabilité et l’image de l’Entreprise. Punis car ils allaient profiter des ressources de l’État qui, déjà, n’arrivait pas à satisfaire tout le monde.
Redressés car il était important pour l’Entreprise de s’assurer que ses Bougres agissaient selon les préceptes de l’Entreprise, qu’ils les comprennent ou pas n’était pas le souci, qu’ils les appliquent était ce qui comptait vraiment.
Le Chef, cloué au lit, savait qu’un pourcentage contractuel de sa prime annuelle serait confisqué afin de rembourser l’Entreprise d’une partie des frais qu’elle devrait engager par sa faute. En plus, il savait qu’il allait devoir subir le Programme de Redressement Obligatoire Centralisé d’Orientation Nationale, une dizaine d’heures à suivre des slides qui défilent sur l’écran de son ordinateur avec, à la fin de chaque session, un test à réussir à 100%. Tant que le score de 100% n’était pas atteint, le programme reprenait au début, impitoyablement. Impossible d’y échapper car pendant le défilé des slides, une intelligence artificielle vérifiait en continu la présence de l’auditeur et son assiduité par l’analyse des images fournies par la web-Cam de l’ordinateur du-dit auditeur.

De leur côté, les Dirigeants étaient bien emmerdés et ils s’étaient réunis pour partager ce fait, se plaindre et trouver au moins un coupable. Le problème était multiple. A ce jour, EVE avait disparu, remplacée par les Bougres et Chefs qui s’occupaient du jardinage, ce qui était une bonne idée pour faire des économies tout en montrant à quel point l’Entreprise respectait la loi sur la responsabilité sociale de ce genre d’établissement. En contre-partie, les demandes de formation au jardinage avaient explosé et l’Entreprise était obligée d’y répondre, ce qui générait un surcoût, mais cela restait encore rentable. Par ailleurs, il y avait eu des accidents liés aux activités de jardinage et surtout dus aux outils. Les outils étaient les coupables, les Dirigeants les traitaient comme tels. Ainsi, il n’y avait plus de râteau à manche long, car un Bougre s’était cassé les dents en marchant dessus. Seuls les petits râteaux avaient été autorisés, mesure qui avait été accompagnée de l’achat de 49 ceintures lombaires, destinées aux Bougres qui ratissaient. Aussi, les sécateurs à bouts pointus et lames coupantes étaient bannis, tout comme les couteaux à lame pointue, les Opinels, les grattoirs, les faux, les pioches, les piochons, les pelles à bords tranchants, les taille-haies électriques à fil (car un Bougre s’était électrocuté en tranchant son propre fil). Les autres outils ne pouvaient être employés qu’après un stage d’une semaine, validé par une habilitation formelle, coûteuse et délivrée par un centre de formation spécialisé, dirigé par un cousin par alliance du Consultant. Les Dirigeants, donc, planchaient sur un choix cornélien : supprimer les tondeuses, cause d’accidents entre autres celui du Chef, ou bien supprimer les employés, car finalement, c’étaient eux qui étaient la source principale de ces emmerdements. Après un long débat tenant lieu d’analyse de la situation, un des Dirigeants, celui qui connaissait bien le Chef, proposa d’aller rencontrer ce dernier afin de mieux comprendre l’accident, ce qui permettrait évidement de trancher : les tondeuses ou les employés. Le Conseil s’était montré ravi de cette initiative, qui permettait de gagner du temps en toute bonne conscience, tout en démontrant que ces choses étaient prises au sérieux avec une préoccupation constante envers les Bougres, les Chefs et autres entités vivantes contribuant à la richesse de l’Entreprise.

Le Dirigeant s’était fait accompagner du GISPER pour rencontrer le Chef chez lui, dans son lit. Il est à noter que seul le Chef était dans son lit, le Dirigeant et le GISPER étaient restés assis au chevet de l’accidenté.
« Comment vous sentez-vous ? demanda le GISPER au Chef, après les salutations et autres amabilités hypocrites d’usage.
-Mais moi je vais très bien ! répondit le Chef.
-Quand même, c’était un accident impressionnant à ce qu’on nous a dit, dit le Dirigeant.
-Oui, mais je ne suis pas blessé ! répondit le Chef, et je suis obligé de garder le lit, c’est complètement stupide, vous ne croyez pas ?
-Non ! C’est la Loi, dit le GISPER, et la Loi ne peut pas être stupide ! Vous avez eu un accident et vous avez un poste à responsabilité : tant que nous ne sommes pas certains que tout va bien, la Loi dit que vous devez garder le lit.
-Mais c’est con ! Je ne peux même pas me lever…
-Ah ben surtout pas ! Dans votre état, il ne manquerait plus qu’il vous arrive quelque chose… et puis vous pouvez très bien travailler au lit, dit le GISPER.
-Et le Bougre que j’ai renversé, demanda le Chef, son pied est quand même passé sous la tondeuse…
-Ne vous inquiétez pas, il ne peut rien contre vous, il n’avait pas ses chaussures de sécurité, dit le GISPER.
-Comment ça ?
-En fait, il n’en n’avait qu’une, à l’autre pied… très curieux… mais suffisant pour qu’il ne vous attaque pas.
-…Oui mais, comment va-t-il ? demanda le Chef.
-Sans doute très bien, dit le GISPER de façon évasive.
-Mais dites-moi, dit le Dirigeant, de votre point de vue qu’est-ce qui s’est passé ?
-Mais je sais pas moi… Je tondais tranquillement, j’avais bientôt fini ma partie et je l’ai vu du coin de l’oeil venir pour ramasser la tonte, et puis tout est allé très vite ! Sans que j’aie pu réagir il était sous ma tondeuse…
-Pourquoi tous ces accidents ? Qu’est-ce qui se passe donc ? Il nous faut un coupable, sinon nous ne résoudrons jamais cette crise, affirma le Dirigeant.
-Vous voulez vraiment mon avis ? demanda le Chef.
-Oui.
-Sûr ?
-…
-Vous voulez un coupable… Allez donc voir ce que fait le GISPEP avec sa clique de numérologues comptables… lâcha le Chef.
-Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il fait le GISPEP ? insista le Dirigeant.
-Allez voir !
-Non, vous me dites maintenant ce que vous avez à dire ! Ce qui compte dans cette Entreprise c’est l’esprit de corps et de coopération !
-…Eh bien, le GISPEP couvre certains agissements en dehors de toute règle et processus bienfaiteur de l’Entreprise…
-Comment ça ?
-C’est dur pour moi d’en dire plus, sans que vous pensiez que je doute de la clairvoyance du Conseil, ce qui serait contraire à mon éthique et mon engagement pour l’Entreprise. »
Le Dirigeant s’adossa sur sa chaise et réfléchit. Après une longue minute de silence, le Dirigeant se tourna vers le GISPER :
« Je souhaite appliquer le Protocole d’Urgence Sécuritaire, dit le Dirigeant.
-C’est possible dans ce cas, répondit le GISPER.
-On passe ‘off record’, dit le Dirigeant.
-OK, dit le GISPER en sortant de sa poche un Dictaphone qu’il éteignit. »
Le Chef s’étrangla dans son lit :
« J’étais enregistré ?
-C’est le protocole, dit le GISPER.
-Vous auriez au moins pu me prévenir !
-Vous auriez dû le savoir… Voilà qui confirme bien votre besoin urgent de suivre le PROCON ! sourit le GISPER.
-Bon, dit le Dirigeant, parlez-moi du GISPEP.
-Si je vous en parle, c’est qu’il est coupable d’une partie, et aussi qu’il est sous la coupe d’un coupable encore plus grand, lui-même sous la coupe du Conseil…
-Quoi ? Vous vous rendez-compte de ce que vous dites ? s’étouffa le Dirigeant.
-Laissez-le parler, intervint le GISPER, puis, à l’adresse du Chef, continuez !
-Le GISPEP est contraint par le Consultant à couvrir le fait que le Consultant facture l’Entreprise sans respecter les règles qu’il a lui-même imposées…
-Le Consultant…
-Oui, toutes ses factures sont constituées presque exclusivement de ‘9’… et pourtant elles sont vues et signées par le Conseil…
-Pas du tout ! En tout cas, moi je ne les ai jamais vues… dit le Dirigeant.
-Et pourtant c’est vrai, en plus je sais que le Consultant incite à fournir des rapports pas forcément complets au Conseil…
-Quoi ?
-En fait, les résultats concernant la suppression de EVE ne sont pas si mirobolants…
-Pourtant notre image n’a jamais été aussi bonne en tant qu’innovateurs protecteurs de l’Environnement ! dit le GISPER.
-Les accidents, les surcoûts sont monstrueux, dit le Chef, et ça vous ne le voyez pas sur les rapports environnementaux… Si vous voulez mon avis, il faut virer les deux : le GISPEP pour faute et le Consultant pour son approche de numérologie comptable… »
Le Dirigeant et le GISPER se regardèrent un moment.
« Merci, dit le Dirigeant au Chef, j’y vois plus clair et cette conversation restera à jamais entre nous.
-C’est la Loi, complète le GISPER.
-Nous reprenons maintenant l’enregistrement, dit le Dirigeant qui attendit que le GISPER ait remit le Dictaphone en marche, et je tiens à vous dire combien l’Entreprise compte sur vous pour vous remettre en forme rapidement, vous êtes notre préoccupation principale comme toutes les autres ressources de cette belle Entreprise. »
Sur ces mots, le Dirigeant et le GISPER laissèrent le Chef dans son lit, plongé dans un doute profond : que venait-il de lui arriver ?

Sur le chemin du retour, dans la voiture conduite par un Bougre, chauffeur à ses heures perdues car les Dirigeants tentaient d’étendre l’expérience EVE, le Dirigeant et le GISPER devisaient :
« Impossible de virer le GISPEP, dit le GISPER, nous l’avons promu et lui avons accordé toute notre confiance : le virer tout de suite serait reconnaitre l’erreur du Conseil et potentiellement perdre la confiance des actionnaires.
-Je peux pas virer le Consultant pour la même raison ! Même si j’ai toujours eu un doute sur ses approches de la comptabilité…
-En fait, le Consultant a fait une erreur que nous pourrions utiliser.
-Le fait de faire chanter le GISPEP ?
-Non, pas du tout…
-Alors quoi ?
-Il n’a pas su prévoir le surcoût sur l’expérience EVE, ce qui nous permet de l’attaquer sans nous défausser de tout ce qu’on a pu raconter comme éloges sur la Numérologie Comptable…
-C’est pas con… Et ça nous permet de protéger un temps le GISPEP… J’aime bien ce qu’il est en train de nous proposer comme nouvelle approche de la gestion de la performance en utilisant le digital, le big data et tout ça, c’est toujours bien de développer des approches sur des buzz-words…
-Effectivement, et si jamais ce n’est pas si porteur, on lui mettra sur le dos le fait de ne pas nous savoir alerté sur la faiblesse de la Numérologie Comptable… Après tout c’est lui l’expert en méthodologies…
-Excellent ! Bien ! Ça m’a donné faim, vivement qu’on arrive ! Aujourd’hui, c’est le jour des animaux avec l’assiette SPA : Saucisson dans sa Poire au jus et Asperges crues, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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