Avr 282018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le GISPEP et ses trois compères célébraient leur victoire de la veille : ils avaient réussi, selon eux, à éliminer le Chef et son projet FLEXTOR en l’intégrant à l’équipe de la Bougre Complice et ainsi en le coupant de l’accès au Conseil. Car il en était ainsi, l’accès au Conseil, ne serait-ce que pour parler, était réservé non pas à une compétence mais à un grade. Il fallait un certain grade pour pouvoir accéder directement au Conseil. Sans ce grade, un système de parrainage officiel, ou officieux, permettait parfois de s’approcher, mais sans grande influence. Le Chef, dans sa nouvelle affectation, avait perdu deux niveaux hiérarchiques dans l’organigramme, le coupant totalement d’un accès au Conseil et aussi d’un éventuel parrainage car personne ne prendrait un tel risque. Par contre, le GISPEP était bien conscient que le risque présenté par le Chef n’était pas encore nul, car ce dernier pouvait encore ouvrir sa gueule pour montrer que le traitement qui lui était infligé était à la limite de la légalité. En fait, il était même du mauvais côté de la limite. Le GISPEP s’en ouvrit auprès du gars du MAIGRE, du mec du 12 Delta et du Yogi, qui pour l’occasion revêtait un sari rose-bonbon sur un short tyrolien bleu pétrole.
« Normalement c’est bon, dit le GISPEP, le Chef a trop d’orgueil pour l’ouvrir et exposer au grand jour à quel point il s’est fait mettre.
-N’empêche, dit le gars du MAIGRE, il suffisait de le virer, ça faisait une tête de moins et c’était tout bénéfice pour nous et pour le Conseil : on aurait vraiment créé de la valeur… Tandis que là…
-De toute façon, on a toutes les preuves de sa responsabilité dans l’échec de FLEXTOR alors que le projet n’a même pas commencé, c’est dire s’il a dû y mettre du sien ! dit le mec du 12 Delta.
-Cette première étape était nécessaire, dit le Yogi assis en position du lotus sur le fauteuil à accoudoir non-réglables reflétant son statut, c’était notre première itération et nous devons définir la suivante.
-C’est tout à fait ça, dit le GISPEP, si je vire le Chef, je dois le justifier devant le Conseil et je sais que le Chef est encore perçu comme potentiellement utile par le Conseil.
-Si le Chef a un ami au Conseil, alors c’est lui qu’il faut virer, dit le gars du MAIGRE.
-Nous pouvons tout à fait montrer que le Chef n’est que complice dans l’échec de FLEXTOR et que celui qui tirait les ficelles était au Conseil, dit le mec du 12 Delta.
-Ce serait une itération qui nous éloignerait de notre plan initial, dit le Yogi dont la posture du lotus exposait aux yeux de tous la plante des ses pieds poussiéreux. Rappelez-vous, la seule façon de montrer notre potentiel de Flexibilité, c’est de coller au plan.
-Ben alors, on fait quoi, demanda le GISPEP.
-On peut créer un nouveau standard qui interprète la législation en notre faveur, dit le gars du MAIGRE.
-En fait, il faut à tout prix montrer que nous n’avons aucune responsabilité, ni même intention de nuire au Chef, dit le mec du 12 Delta.
-Ben oui, si on veut qu’il ferme sa gueule, il suffit de l’acheter, dit le Yogi en se curant l’ongle de son pied gauche avec le coupe-papier en bois précieux du GISPEP.
-Comment ça, l’acheter ? s’inquiéta le GISPEP en tentant de récupérer son coupe-papier.
-Ça ferait une dépense en plus, mais c’est facile de trouver un Bougre à virer pour compenser, dit le gars du MAIGRE.
-Et ça montrerait qu’on veut surtout son bien, au Chef, et que notre action est plutôt de le protéger contre lui-même, dit le mec du 12 Delta, surtout que je l’ai déjà dénoncé dans le cadre de la procédure du Bien Être Obligatoire au Travail, tant il avait l’air stressé.
-Au fait, ils ont trouvé un acronyme pour ce putain de processus ? demanda le Yogi, en éloignant le coupe-papier des mains chercheuses du GISPEP.
-Je crois pas non, dit le GISPEP.
-Mais ils ont pas un standard pour ça ? demanda le gars du MAIGRE.
-C’est qui le patron de l’équipe de Gestion des Acronymes Significatifs ? C’est lui qu’il faut virer et on file une partie de son salaire en augmentation au Chef. En plus on peut se partager le reste, dit le mec du 12 Delta.
-Pas con, dit le Yogi, on fait ça. On file une grosse augmentation au Chef, ce qui permet de montrer qu’on est flexibles, qu’on veut son bien et aussi, ça lui met la pression, car avec un salaire pareil, il aura intérêt à réussir : on le tiendra par les cojonès.
-Super ! On travaille vraiment bien ensemble, dit le GISPEP, ça c’est de l’intelligence collective et on en a besoin car une nouvelle ère s’ouvre pour moi !
-Pour nous, dit le gars du MAIGRE.
-Pour moi aussi, dit le mec du 12 Delta.
-Lâchez prise sur ces fixations matérielles, dit le Yogi en attaquant le curage de son autre pouce de pied sous le regard désolé du GISPEP, j’ai créé un compte sur lequel nous déposerons tous les gains supplémentaires de ce type afin que nous restions concentrés sur notre but conscient commun.
-Merci à tous, dit le GISPEP en concluant cette réunion. »

Pendant ce temps, le Chef s’était rendu chez le Fourbe. Rencontrer la Bougre Complice, sa nouvelle patronne, était encore au dessus de ses forces. Et ça tombait bien, car rencontrer le Chef dans sa nouvelle position était au dessus des forces de la Bougre Complice.
« C’est vraiment dur, dit le Chef, vous vous rendez compte ? C’est moi qui l’ai faite, sans moi, elle n’existerait pas !
-Elle a fait aussi sa part, dit le Fourbe, et c’est vrai que vous lui avez mis le pied à l’étrier.
-Mais sans moi, elle n’aurait jamais progressé comme ça !
-Vous avez la mémoire courte, risqua le Fourbe, elle vous arrangeait bien et vous lui avez quand même foutu des bâtons dans les roues dès que vous le pouviez…
-Ah ben merde ! Des exemples ! s’énerva le Chef.
-… Eh bien, le rôle du GISPEP, le rôle du GROC, la fermeture du Club, je peux en citer plein… dit le Fourbe calmement.
-Peut-être mais j’ y étais obligé ! Vous vous rendez pas compte de ce que c’est, ces postes de commandement !
-…
-Bon d’accord, j’ai peut-être pas aidé tout le temps… dit le Chef en s’adossant sur sa chaise, mais comment je fais maintenant, je dois tout recommencer ?
-Attention, dit le Fourbe, ne voyez pas ceci comme un nouveau départ, enfin… pas tout de suite.
-Ah ben quand même… Là… Tout est à refaire…
-Peut être, mais la phase dans laquelle nous sommes appelle d’abord un accomplissement….
-Eh ben super ! Quel accomplissement ! Vous vous foutez de ma gueule ?
-Réfléchissez, ce que nous vivons est la fin d’une ère, avant le début d’une nouvelle. Ce que vous avez à faire avec la Bougre Complice, c’est d’abord de clore ce qui a existé jusque là et c’est de cette clôture que vous allez pouvoir transformer l’ancien en forces neuves.
-J’y comprends rien… Vous parlez vraiment comme un putain de skippy… Aidez-moi, merde !
-C’est ce que je fais, entendez-moi et sachez que ce sera long, mais je sais aussi que vous deux saurez tirer le meilleur de la situation pour vous deux et nous tous.
-Si vous le dites… J’avais du temps à perdre… dit le Chef en se levant… bon… on va bouffer ?
-Oui, mais à l’extérieur, dit le Fourbe.
-Ils sont toujours en grève ?
-Ben oui, les négociations sont plus longues que prévu.
-Ils cherchent toujours à virer le GISPEP ?
-Non, ils ne l’ont jamais cherché, ils négocient une prime à la table débarrassée pour les tables de plus de 15 personnes.
-Ah bon , il y a des tables de plus de 15 personnes ?
-Ben non, c’est pour ça que la négociation est pas facile. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Ébranlement… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 212018
 

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n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef était seul, avec devant lui une lettre qu’il ne pouvait se résoudre à signer. La nuit était tombée depuis longtemps. Le silence régnait à l’étage de son bureau. En jouant machinalement avec son stylo, il relisait sans cesse la même phrase, en boucle. Les piles sur son bureau étaient bien rangées et elles lui paraissaient pourtant si absurdes. Plus rien n’avait de sens. Et toujours cette phrase lue et relue, en boucle. Le Chef ne voyait pas passer le temps, c’était le temps qui regardait passer le Chef, immobile, englué dans ses ressentis violents d’injustice, de confusion et de vengeance. Quand ce n’était pas cette foutue phrase, c’était le souvenir de cette réunion qui le hantait. Le souvenir étrange d’une réunion à laquelle il avait participé sans y être vraiment. Et puis cette phrase. Et la Bougre Complice ! Comment allait-il faire avec elle, maintenant ? Mais s’il signait cette lettre maintenant, ce serait le cadet de ses soucis ! À quoi bon ! Seulement voilà, ce ne serait pas lui, il ne se reconnaitrait pas lui-même s’il signait. Lui, le Chef, il en avait vu d’autres et il en verrait d’autres ! Et toujours cette phrase. Il pensa au Fourbe et ses conseils. Avait-il fait le bon choix lui, le Chef, d’écouter celui qu’il avait fait taire si souvent ? Peut-être, mais ça lui paraissait si loin dans le passé maintenant. Posant son stylo, le Chef prit la lettre entre ses mains, s’adossa à son fauteuil directorial (les accoudoirs se réglaient en hauteur) et relut une fois de plus cette foutue phrase, mais à voix haute cette fois :
« Je soussigné le Chef, ai l’honneur de vous présenter ma démission du poste de Chef, à compter de la date de ce courrier. »
Rien à faire. Il ne pouvait pas signer et il ne signerait pas car il était le Chef et le Chef il resterait, jusqu’au bout même si son univers venait de basculer tête-bêche. Il déchira la lettre et la mit dans la poubelle prévue à cet effet.

Le Chef se leva et quitta son bureau. Il rentrait chez lui. En marchant, il se remémorait une fois de plus cette journée infernale : Tout avait commencé par une annonce officielle, hier, informant l’ensemble du personnel qu’une information très importante allait être diffusée le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui. Ce matin, l’ensemble du personnel fut informé par le Dirigeant du Conseil des Dirigeants que la constitution du-dit Conseil et de ses 14 membres venait de changer :
« Nous sommes au regret de vous annoncer la décision prise par notre Dirigeant de la Recherche et Développement de quitter son poste et ses fonctions au sein de notre Conseil et de notre Entreprise. Cette décision, qui est la sienne exclusivement, fait suite au constat partagé de son incompétence à résoudre l’adéquation des ressources qu’il n’a pas avec la performance exigée de la part de ses équipes en retour. Nous tenons à remercier notre collègue des efforts vains qu’il a su fournir ces dernières années ainsi que de sa bonne humeur dans les quelques rares moments que nous avons pu partager. Nous lui souhaitons bonne chance pour la suite de sa carrière, du moment qu’elle se fait dans une autre entreprise, si possible concurrente. »
À cette lecture, le sang du Chef n’avait fait qu’un tour dans le sens des aiguilles d’une montre. Si le poste était vacant, il était fort probable qu’il pourrait y prétendre. En tout cas, le Conseil ne manquerait pas de le considérer comme successeur, si ce n’était pas déjà fait. Le Chef avait alors commencé à réunir les différents dossiers et documents propres à étayer sa candidature ou plutôt son acceptation à ce poste prestigieux, bien que dangereux. Il avait commencé à réfléchir à ce problème de ressources qui avait coûté sa tête à son prédécesseur. Clairement, le fait d’avoir transféré la charge des fonctions annexes sur les fonctions fondamentales de l’Entreprise (relire « Moins par moins égale Plus« ) avait certes réduit les effectifs, mais avait aussi diversifié, éparpillé les ressources. Le temps consacré à la gestion des espaces verts, de la flotte automobile des Dirigeants ou encore de la cafétéria était loin d’être négligeable. Le Chef n’y voyait aucune solution, mais il se dit aussi qu’il verrait bien une fois en place. C’est à ce moment que tomba la deuxième annonce qui, elle, n’avait pas été annoncée :
« Nous avons le plaisir de vous annoncer la nomination du GISPEP à la tête de la Recherche et Développement ainsi que comme membre de notre Conseil. Le GISPEP a su démontrer ces dernières années ses grandes compétences dans les méthodologies d’innovation permettant de donner une image de notre Entreprise flatteuse et standard par rapport aux canons de notre époque. Ainsi le GISPEP, avec sa Business Innovation Technico-Economique et sa Flexibeule Innovative and Statistical Technique for Universal Leadership in Economics, nous positionnera en tête des entreprises innovantes, sans rien changer à nos pratiques, notre culture et nos revenus. En conséquence, et parce que l’innovation est l’affaire de la R&D, l’ensemble des projets d’innovation en cours et à venir seront désormais sous la responsabilité bienveillante de la Recherche et Développement. »

Le Chef en avait eu le souffle coupé, sa tête bourdonnait, un essaim d’abeilles furieuses s’était emparé de son cerveau. Il ne pouvait plus réfléchir. Le Chef ne comprenait rien, plus rien, alors il attendit. Il attendit devant son écran. Peut-être qu’une autre annonce non annoncée allait parler de lui, de son évolution. Il attendait, les yeux perdus dans son écran, le cerveau bourdonnant. Il attendait, sans bouger, sans penser. Un email arriva et le sortit de sa torpeur. Instinctivement, le Chef se rua sur sa souris pour ouvrir cet email, car il était important de lire ses emails dès qu’il arrivaient. C’était un des critères-clés de performance au travail. L’email venait de la nouvelle secrétaire du GISPEP. C’était la dernière chose qu’il voulait voir mais il était trop tard, l’email était ouvert. C’était une convocation. Le GISPEP le convoquait dans son nouveau bureau dans 22 minutes.
21 minutes plus tard, le Chef frappait à la porte du nouveau bureau du GISPEP et entra lorsqu’il y fut invité. Le Chef trouva le GISPEP installé dans son nouveau fauteuil de Dirigeant (les accoudoirs se réglaient en hauteur, en profondeur et le dossier s’inclinait). Le GISPEP avait cet air sérieux, préoccupé et compatissant qu’ont les Dirigeants de l’Entreprise quand ils acceuillent quelqu’un dont ils se foutent éperdument mais qu’ils doivent recevoir parce que c’est aussi leur boulot.
Dans le bureau se tenaient aussi les trois compères-consultants du GISPEP : le gars du MAIGRE, le mec du 12 Delta et le Yogi. Les trois compères affichaient une mine radieuse et le Yogi, pour l’occasion, s’était relevé ses cheveux longs en un palmier au sommet du crâne.
« Asseyez-vous, je vous en prie, dit le GISPEP en pointant une chaise austère, je souhaite vous parler de FLEXTOR et de votre rôle. »
Le Chef s’assit et se tint silencieux.
« Voilà, dit le GISPEP, nous avons mené une analyse objective de FLEXTOR et de votre rôle.
-Clairement, il y a des ajustements de ressources à faire, dit le gars du MAIGRE.
-Il n’y a pas de ressources sur FLEXTOR, rétorqua le Chef.
-C’est bien ce que je dis, dit le gars de MAIGRE, c’est encore à creuser.
-Et puis aussi, votre responsabilité est claire dans l’échec de ce projet, dit le mec du 12Delta.
-Il n’a pas encore été lancé, j’attends le feu vert du Conseil, reprit le Chef sèchement.
-C’est bien ce que je dis, dit le mec du 12 Delta, les responsabilités, surtout la vôtre, sont claires.
-Et puis, c’est pas flexible tout ça, dit le Yogi, vous voulez changer la culture de l’Entreprise, mais ça manque de plan, de perspective, car sans plan établi, on ne peut pas dire si on change ou pas : c’est en collant au plan qu’on matérialise sa flexibilité !
-…
-C’est bien ce que je dis, dit le Yogi en s’agitant le palmier.
-Voilà, conclut le GISPEP, en résumé FLEXTOR est un projet prématuré qui fait doublon avec le projet d’innovation de rupture mené par la Bougre Complice. Or, ce projet d’innovation de rupture est un projet-clé pour l’Entreprise. J’ai présenté ce fait au Conseil qui partage mon point de vue et soutient ma décision.
-Et votre décision, c’est ? Demanda le Chef.
-FLEXTOR devient un sous-projet du projet d’innovation de rupture, et vous, vous rapportez désormais à la Bougre Complice. Et je vous conseille vivement de vous montrer coopératif. Voilà, c’est tout, au revoir, conclut le GISPEP ».
Le Chef se leva et quitta le bureau du GISPEP. Il avançait comme un zombie. Plus rien n’allait comme avant, tout venait de s’effondrer. En rentrant vers son bureau, il priait pour ne croiser personne. Il passa devant la cafétéria, il y avait un écriteau sur la porte d’entrée : « En Grève ». Les Bougres de R&D, affectés à la cafétéria n’acceptaient pas le départ précipité de leur Dirigeant, qu’ils avaient pourtant tant haï mais qui, par rapport au GISPEP, s’avérait finalement pas mal. Le Chef apprit alors qu’il n’allait pas manger à midi, tout foutait vraiment le camp. Il y eut un point positif, il fut exhaussé et put rejoindre son bureau sans rencontrer personne.

Le Chef arrivait maintenant dans sa rue, c’était la millième fois aujourd’hui qu’il revivait cette journée. À chaque fois, il ressentait quelque chose de différent. En entrant chez lui, il sut que le lendemain il irait voir la Bougre Complice, et puis le Fourbe. Finalement, il les aimait bien.

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Rebond… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 142018
 

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Le GISPEP, responsable du département des MACHINS (Méthodologies Agiles Centralisées et Holistiques d’Innovations Numériques Standardisées) tenait conseil avec ses trois consultants. L’ambiance était à la concentration.
Le GISPEP se tenait derrière son bureau, confortablement installé dans son fauteuil pré-directorial (les accoudoirs ne s’ajustaient pas en hauteur). Les consultants se tenaient sur leur chaise respective, traditionnellement accordée aux Bougres. Les fauteuils directoriaux, eux, présentaient toutes les options de confort nécessaires à la tenue de réunions marathoniennes justifiées par les enjeux des problèmes que créaient les Bougres, de façon quasi-systématique, et qui entravaient la bonne marche de l’Entreprise.
Mais ce matin-là, ce n’était guère la préoccupation principale du GISPEP, car l’affectation des sièges reflétait bien le rang de chacun. La préoccupation du GISPEP était de savoir comment profiter de cette situation si particulière où son principal ennemi, le Chef, pouvait devenir sa principale planche de salut pour sa carrière.
« Le problème, dit le GISPEP, c’est que je n’arrive pas à mettre un terme à FLEXTOR… Les Dirigeants s’y accrochent comme des morpions car ils le voient complémentaire aux méthodologies que je dois déployer.
-C’est vrai que sans la Culture, pas de méthode, dit le Yogi.
-Et FLEXTOR porte sur la Culture, dit le gars du MAIGRE.
-Et on sait qui en est à l’origine, dit le mec du 12Delta, les Dirigeants !
-Là, vous ne m’aidez pas vraiment, dit le GISPEP.
-Faut voir combien vous êtes prêt à mettre, dit le Yogi.
-C’est une demande d’envergure que vous avez là, dit le gars du MAIGRE, il va falloir apporter une culture d’innovation par la standardisation, c’est pas rien… C’est possible, mais c’est pas rien.
-D’autant que les principaux coupables siègent au Conseil, dit le mec du 12Delta, c’est faisable mais les accuser demande de la préparation !
-J’ai fait préparer les avenants à vos contrats, pas de souci, j’ai un budget confortable, dit le GISPEP.
-Ah ben fallait le dire tout de suite ! dit le Yogi.
-Il y a des ouvertures, dit le gars du MAIGRE.
-Je connais quelqu’un qui a traité un cas similaire, dit le mec du 12 Delta.
-OK, OK, mais comment je fais pour dégommer FLEXTOR en utilisant le Chef ?
-Ce qui compte, c’est que le Conseil pense que vous respectez à la lettre leurs consignes et leurs convictions, dit le Yogi.
-Il vous faut standardiser les méthodes de mesure de transformation culturelle et les présenter au Conseil comme unique moyen de valoriser leur propres progrès devant les Actionnaires, dit le gars du MAIGRE.
-Et puis, vous pourrez accuser le Chef de ne pas respecter les méthodes d’Innovation Rétrograde que vous êtes en train de déployer, à la demande de ce même Conseil, dit le mec du 12 Delta.
-Ah mais le Conseil n’a jamais parlé d’Innovation Rétrograde ! C’est moi qui l’ai introduit comme méthodologie d’innovation confortable et sans risque, puisqu’elle ne propose que des trucs qui ont déjà existé en en changeant les noms, dit le GISPEP.
-Et alors ? Vous pouvez ainsi montrer que le Conseil sait être flexible en les adoptant aussi, sans prendre de risque et en continuant à vouloir une culture d’innovation, dit le Yogi.
-En plus, tous les processus, tous les formulaires existent déjà depuis plus de cinquante ans, c’est dire si c’est robuste comme méthode, dit le gars du MAIGRE, si en plus vous proposez de les numériser, vous êtes dans l’air du temps, du Conseil, et vous pourrez réduire l’effectif d’un certain nombre de Bougres : c’est tout bénéf !
-Après, ce sera facile de démonter chaque proposition d’innovation venant de FLEXTOR par un argumentaire standardisé, insistant sur les risques et l’incompatibilité avec les processus existants et en éludant la potentielle utilité inhérente à l’innovation proposée, dit le mec du 12 Delta.
-Ah ouais, pas mal ! dit le GISPEP, ainsi je ne mets pas en doute ni le Chef, ni FLEXTOR, je démontre juste qu’ils ne servent à rien et c’est le Conseil lui-même qui prendra la décision de les sortir…
-Et le Conseil saura vous remercier, dit le Yogi, et vous nous remercierez à votre tour.
-Nous pouvons signer un avenant là-dessus dès maintenant, dit le gars du MAIGRE, j’ai un formulaire tout prêt.
-Et, bien sûr, en tant que responsable des MACHINS, vous reconnaissez prendre toutes responsabilités quant aux résultats obtenus, dit le mec du 12 Delta. »

Pendant ce temps, le Chef s’était rendu chez le Fourbe, en toute discrétion, nul ne pouvait savoir que cette rencontre avait lieu.
« Je me demande pourquoi le Conseil ne me suit pas, dit le Chef, ce sont eux qui m’ont confié cette mission, et c’est comme si ils n’y croyaient pas eux-mêmes…
-Et si ils y croyaient vraiment ? demanda le Fourbe, et si ce n’était pas le Conseil le principal danger pour vous ?
-Ben… Qui voulez-vous que ce soit ?
-Réfléchissez…
-…
-Qui sont ceux qui n’ont pas intérêt à ce que les choses changent ?
-Ceux qui ont le pouvoir… C’est bien ce que je dis, c’est le Conseil ! s’énerva le Chef.
-Pas sûr… Quels sont les pouvoirs qui sont mis en danger par le changement demandé par le Conseil ? Pas ceux du Conseil lui-même, ils ne sont pas fous ! Alors…?
-Ah ben oui, ceux qui tiennent les rênes des processus et fonctions de l’Entreprise ! Ce sont eux qui n’ont aucun intérêt à lâcher quoi que ce soit !
-Et donc, de qui s’agit-il ?
-Eh bien, essentiellement de mes pairs, de ceux ou d’une partie de ceux qui rapportent directement au Conseil… Ah ben merde, lâcha le Chef.
-C’est en tout cas une hypothèse très forte à ne pas négliger, dit le Fourbe.
-Et l’un deux, c’est le GISPEP ! réalisa le Chef, qu’est-ce que je suis allé faire avec lui ? Non mais je suis con…
-Je ne dirai pas ça, dit le Fourbe avec un sourire, il vaut mieux être proche de ses ennemis, et puis votre source d’énergie n’est ni dans le Conseil, ni dans vos pairs…
-Ah bon ?
-Disons que vous la trouverez ailleurs, dans ceux qui ont envie de contribuer à FLEXTOR, dans ceux que ce changement intéresse, pourvu que ce soit leur choix, en toute liberté, en toute responsabilité…
-Faudrait que je fasse comme la Bougre Complice, interrogea le Chef, abasourdi ?
-Je ne sais pas, à vous d’y réfléchir et de décider…
-Merci, dit le Chef, vous savez que vous êtes un Skippy en puissance ?
-Je ne pense pas, dit le Fourbe, en tout cas, que cela reste uniquement entre nous…
-C’est bien ce que je dis, dit le Chef avec un sourire, merci encore et je reviendrai vous voir…cher Skippy !
-N’en parlons plus…
-Mais dites, j’y pense depuis un certain temps, les indications, les enseignement que vous me donnez, on pourrait les mettre par écrit vous savez…
-Pour l’instant, dit le Fourbe, je vous recommande de réfléchir à votre action à venir… A bientôt »

Au même moment, la Bougre Complice était chez le Skippy.
« La Communauté a bien démarré, même si tout cela est très lent, dit la Bougre Complice.
-Très bien, répondit le Skippy.
-Et ce qui est étonnant, c’est que les prototypes sont de plus en plus nombreux, le Club sans local fait des petits et il y a même un local qui s’est ouvert…
-Et tout cela sans contrôle… dit le Skippy, un peu rêveur.
-Mais oui… C’est bizarre non ?
-Peut-être, ou bien vous êtes arrivée à lancer un mouvement d’une grande puissance, car il se nourrit à une source inépuisable…
-Mais encore ?
-La Communauté, votre projet d’innovation de rupture, vous-même et pourquoi pas un jour le Chef et FLEXTOR, tout semble tourner autour de quelque chose…
-C’est effectivement l’image que j’ai… Mais je ne vois pas autour de quoi tout cela tourne…
-Eh bien, autour de rien… C’est un endroit où se trouve l’intelligence collective, dont chacun a la responsabilité et personne n’a le contrôle…
-Mais c’est où ?
-Je ne sais pas, c’est chaque fois que l’intelligence collective s’exprime, c’est en chacun d’entre nous et nulle part à la fois, c’est lié au fait que ceux qui s’y nourrissent le font par choix…
-Si vous le dites… Alors je continue comme ça ? demanda la Bougre Complice qui n’était pas sûre de tout comprendre.
-C’est vous qui voyez, ayez confiance en les gens, vous aurez ainsi confiance en vous.
-Bon… ben merci…
-On va manger ? C’est assiette variée aujourd’hui, l’assiette FCPI : Fenouil, Camembert, Poire et Igname, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Tout peut basculer… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 072018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

La Bougre Complice était assise, seule, dans la cafétéria presque déserte. Il y avait longtemps que le service était fini. Plongée dans ses pensées, elle ne voyait pas les Bougres affectés au service « ranger et nettoyer les tables » se rapprochant peu à peu de sa table à elle. D’un autre côté elle s’en foutait, tant elle se sentait fatiguée et seule.

À l’autre bout de la salle, le Chef était assis, seul, dans la cafétéria presque déserte. Il y avait longtemps que le service était fini. Plongé dans ses pensées, il ne voyait pas les Bougres affectés au service « ranger et nettoyer les tables » se rapprochant peu à peu de sa table à lui. D’un autre côté il s’en foutait, tant il se sentait fatigué et seul.

La Bougre Complice s’en voulait presque d’avoir suivi les conseils du Bougre au Stagiaire et du Skippy. Qu’est-ce qu’il lui avait pris ? Elle y avait cru, au début, et d’ailleurs elle y croyait toujours, mais qu’est-ce qu’ils avaient tous ? C’était comme prêcher dans le désert, elle parlait, les gens l’écoutaient et ne l’entendaient pas, ou réciproquement. Pourtant, ce qu’elle disait était fondé et répondait aux attentes exprimées par les Bougres, de plus d’autonomie, de maitrise et de sens dans leur travail. Et pourtant…

Le Chef s’en voulait presque d’avoir suivi les conseils du GISPEP et de ses trois consultants. Qu’est-ce qu’il lui avait pris ? Il y avait cru, au début, et d’ailleurs il y croyait toujours, mais qu’est-ce qu’ils avaient tous ? C’était comme prêcher dans le désert, il parlait, les Dirigeants l’écoutaient et ne l’entendaient pas, ou réciproquement. Pourtant, ce qu’il disait était fondé et répondait aux attentes exprimées par le Conseil, de plus d’innovation et d’engagement des Bougres dans leur travail. Et pourtant…

Lorsqu’elle avait présenté l’idée de la Communauté de Pratique, la Bougre Complice n’avait reçu, à chaud, que des retours positifs de la part des Bougres. Ils allaient venir ! Cela leur faisait du bien d’entendre les propos de la Bougre Complice ! Elle pouvait compter sur eux ! Oui, ils voulaient être formés à l’Agilité et ils contribueraient à ce changement. Mais ça c’était à chaud… Dès la semaine suivante, ce fut différent. Seuls quelques Bougres se pointèrent à la première rencontre. Par quelques, cela voulait dire plus de un et moins de trois, en moyenne. Et encore, l’un d’eux était venu pour dire qu’il ne pouvait pas rester pour une obscure raison.

Lorsqu’il avait présenté l’idée de reprendre FLEXTOR, le Chef n’avait reçu, à chaud, que des retours positifs de la part des Dirigeants. Ils soutenaient ce projet ! Cela leur faisait du bien d’entendre les propos du Chef ! Il pouvait compter sur eux ! Oui, ils voulaient introduire une culture d’innovation et ils contribueraient à ce changement. Mais ça c’était à chaud… Dès la semaine suivante, ce fut différent. Seuls quelques Dirigeants se pointèrent à la première rencontre du Comité de Pilotage de FLEXTOR. Par quelques, cela voulait dire plus de un et moins de trois, en moyenne. Et encore, l’un d’eux avait envoyé son assistante pour dire qu’il ne pouvait pas venir pour une obscure raison.

Elle avait contacté et interrogé des Bougres. Pourquoi ne venaient-ils pas ? Elle expliquait, encore et encore, en variant les mots, les exemples, tout en prenant soin de bien rester concrète et pratique.

Il avait contacté et interrogé des Dirigeants. Pourquoi ne venaient-ils pas ? Il expliquait, encore et encore, en variant les mots, les exemples, tout en prenant soin de bien rester conceptuel et stratégique.

Elle recommençait et à chaque jour, elle avait l’impression que chaque avancée se complétait d’un recul. Plus elle avançait, moins elle progressait.

Il recommençait et à chaque jour, il avait l’impression que chaque avancée se complétait d’un recul. Plus il avançait, moins il progressait.

Ils se levèrent presque en même temps pour quitter leur table, à la cafétéria. Ils se virent l’un l’autre et se firent un petit signe de tête, avant de récupérer leur plateau. L’un et l’autre s’avancèrent vers leur salle respective de Traitement Hygiénique des Matériels Supports à la Nutrition, pour recycler les déchets qu’ils avaient générés, faire la vaisselle et la ranger sous le regard du Préposé aux Questions Sanitaires qui s’emmerdait à cent sous de l’heure, coût qui commençait à inquiéter les contrôleurs-comptables de l’Entreprise.

La Bougre Complice se dirigea vers le bureau du Skippy, c’était lui qui l’avait mise dans cette merde-là, c’était à lui de l’en sortir.

Le Chef se dirigea vers le bureau du GISPEP, c’était lui qui l’avait mis dans cette merde-là, c’était à lui de l’en sortir.

Le bureau du GISPEP était beaucoup plus près de la cafétéria que celui du Skippy, le Chef arriva donc en premier. Le GISPEP était en grande discussion avec le Yogi de la Flexibilité Contextuelle, sur le thème de l’Incertitude en tant que Risque :
« Je pensais que l’Incertitude était juste le fait de ne pas savoir et qu’elle n’était pas un risque en elle-même, dit le GISPEP.
-Bien sûr que si, dit le Yogi, nous sommes payés pour savoir, vous êtes payés pour savoir… si vous ne savez pas et que ça se sait, c’est un risque pour votre cul.
-En fait, il faut faire en sorte que quand on sait pas, personne sache qu’on sait pas ? demanda le GISPEP.
-Exactement, sourit le Yogi en s’asseyant sur son fauteuil en position du lotus, et avec un peu de pratique, on peut même aller plus loin.
-Comment ça ?
-L’idéal, c’est quand personne sait que vous ne savez pas, même vous…
-Que je ne sache pas que je ne sais pas ?
-Oui…
-Mais c’est souvent !
-Justement ! Avez-vous remarqué comme vous êtes confiant dans ces cas-là ? Avez-vous remarqué le poids et l’impact que vous avez alors à partager vos certitudes ?
-C’est pas faux…
-Ben oui ! Le problème, c’est savoir qu’on sait pas, c’est le doute ! Le doute, c’est le mauvais cholestérol qui se dépose dans l’artère de votre carrière !
-Et comment on s’en débarrasse ?
-Il y a des techniques pour ça, mais c’est pas donné, dit le Yogi.
-Mais encore ?
-Ce sont des techniques très particulières qui, en résumé, vous conditionnent à attaquer toute perspective de doute. Que le doute germe en vous ou qu’il vous soit communiqué par un autre : vous vous promettez de l’attaquer ! C’est un engagement envers vous, un auto-conditionnement qui associe en vous l’idée de douter à la promesse d’assaut contre le doute.
-Et ça marche vraiment ? interrogea le GISPEP.
-Ah ben oui… dans plus de 99% des cas, « l’assaut promis empêche le doute » ! dit le Yogi en riant.
-Ah dis donc… » réfléchit le GISPEP.
Le Chef, qui venait d’assister à la conversation, décida de ressortir : il était vraiment seul, et seul, il devrait traverser cette phase de remise en question, à moins qu’il n’aille consulter le Fourbe en toute discrétion.

Pendant ce temps, la Bougre Complice était arrivée chez le Skippy. Elle venait de lui expliquer à quel point elle se sentait seule et fatiguée, sans personne dans la hiérarchie à qui se raccrocher.
« C’est vrai que vous pouvez avoir l’impression que cette situation se résout en sollicitant la hiérarchie, et pourtant cela vous mène droit dans un paradoxe, car ce que vous développez n’est pas de nature hiérarchique, dit le Skippy.
-C’est exactement ça ! dit la Bougre Complice.
-Ce que vous cherchez, il me semble, c’est le soutien de quelqu’un d’envergure qui parlerait aux Bougres, et les inciterait à vous rejoindre.
-Oui, c’est ça sauf que j’ai beau chercher, je ne trouve pas qui pourrait le faire… et vous ? Vous pourriez ? C’est vous la personne d’envergure pour cette situation ? demanda la Bougre Complice à la fois plaintive et espérante.
-Oh non ! rit le Skippy, vous savez bien que je suis dans l’ombre, on me consulte c’est vrai, mais je ne guide que ceux qui en font la demande… Je ne suis pas cet ‘Être d’Envergure’ que vous cherchez… Pourtant…
-Pourtant quoi ?
-Pourtant, vous le connaissez cet Être d’Envergure, ou vous croyez le connaitre… sourit le Skippy.
-Ah bon ? Vraiment ?
-Il est tellement proche qu’il vous aveugle, il est si proche que vous n’osez pas le voir alors qu’il vous suffirait de l’accepter et il se révèlerait à vous…
-Ah non, merde, recommencez pas avec les devinettes ! C’est qui ?
-Vous le savez, mais vous ne voulez pas le savoir, comme si cette vérité était effrayante pour la petite fille que vous croyez être…
-Non ! Sans déconner, c’est qui ?
-Je pense, je crois, je sais que c’est vous. C’est la seule possibilité et aussi la seule recommandation que je vous fais. C’est vous ! Qui d’autre serait à même de coopter ces Bougres ? Acceptez-le ! Être un Être d’Envergure ne veut pas dire que les choses se font sans vous parce que vous êtes un Être d’Envergure ! Soyez d’envergure, ouvrez vos ailes en vous appuyant sur vos convictions ! Si vous venez à douter, explorez ce doute, partagez-le avec les Bougres et construisez sur ce doute ! Le doute est un formidable réservoir d’énergie pour qui ose l’utiliser pour explorer et innover.
-Vous croyez vraiment ce que vous venez de dire ?
-Oui, et j’explore le doute qui l’accompagne, je ne sais pas si cela est l’unique solution, ni même la solution, mais je crois fermement en vous…
-…
-Au fait, j’ai pas eu le temps d’aller manger, il y avait quoi à la cafèt ?
-… Je sais plus… si, un truc pour les entrepreneurs, le sandwich SAS : Salsifis, Absinthe, Salami, c’était pas mal. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Rebondissements… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 032018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Bougre au Stagiaire s’était bien habitué à son rôle de GROC. GROC était un raccourci pour « Gestionnaire des Rapports Opérationnels Consolidés, Ordonnés et Numérisés ». Le Bougre au Stagiaire s’était aussi, avec le temps, habitué à cet acronyme. C’était surtout dû au fait que son rôle offrait beaucoup plus de puissance que ne l’avaient imaginé le Chef et le GISPEP, il y a longtemps, alors que ces derniers cherchaient à mieux comprendre, sans que ce soit dit, comment fonctionnait l’équipe de la Bougre Complice (relire ‘Franchir le fleuve pour construire le pont’). Le rôle du GROC était de recueillir les informations opérationnelles dans les équipes afin de consolider des rapports intégrant les méthodes de travail. Ni le Chef, ni le GISPEP n’avaient perçu que le Bougre au Stagiaire était déjà bien avancé dans sa compréhension des méthodes Agiles. Ni l’un, ni l’autre n’avaient vu qu’ils lui avaient en fait, et de façon officielle, offert un poste d’observation et de synthèse extraordinaire pour identifier les pratiques présentes dans l’Entreprise et ainsi analyser comment les pratiques Agiles pouvaient être déployées là où leur utilité serait maximale.
Et ce qui devait arriver arriva. Un jour, le Bougre au Stagiaire eut une illumination et courut vers le bureau de la Bougre Complice. Il y entra précipitamment, sans frapper mais essoufflé. La Bougre Complice sursauta, plongée qu’elle était dans la lecture de la dernière communication officielle concernant le Bien Être Obligatoire au Travail, qui mentionnait que l’accès aux salles de repos allait devenir payant, l’Entreprise ne pouvant se permettre d’inciter à la paresse.
« Non mais t’es con ou quoi ? s’indigna la Bougre Complice, tu m’as fait peur !
-Excuse-moi, répondit piteusement le Bougre au Stagiaire, mais il faut que je te parle, je crois que je tiens une super idée !
-J’espère pour toi qu’elle est bonne, rétorqua la Bougre Complice qui cherchait à retrouver un rythme cardiaque plus serein.
-J’en suis sûr !
-Ben dis-moi !
-Voilà, dit le Bougre au Stagiaire en s’asseyant sur une fesse au bord d’un siège, tu sais que depuis que je fais le GROC, j’ai accès à toutes les données opérationnelles concernant les méthodes de travail.
-Oui.
-Cela m’a aussi permis de participer et d’étudier les pratiques des différentes équipes, incluant la tienne. Du coup j’ai pu aussi étudier l’aspect de la motivation des personnes dans les projets d’innovation…
-Et ?
-Et ce qui est très clair, c’est que lorsqu’elles travaillent sur des innovations, les personnes sont d’autant plus motivées qu’elles se sentent à même de prendre les décisions qui sont utiles à la réussite de leur mission, mais ce n’est pas tout !
-…
-Elles sont aussi motivées par le fait que leurs compétences sont utiles et que le groupe dans son ensemble a toutes les compétences nécessaires même si aucun individu du groupe ne les a toutes…
-Tu te mets à parler comme le Fourbe… j’ai pas compris…
-Ce qui compte, c’est la diversité des compétences au sein du groupe et leur intérêt pour l’innovation recherchée plutôt que le fait d’avoir un individu dans le groupe qui saurait tout…
-OK.
-Et puis enfin, ce qui les motive, c’est ce sentiment de contribuer à quelque chose de plus grand qu’eux, que seul le groupe leur permettrait d’atteindre et c’est d’autant plus vrai pour les innovations de rupture !
-Intéressant, et qu’est-ce que j’en fais ? C’est ça, ton idée ?
-Non, non ! C’est la base de mon raisonnement. Ce que j’ai observé aussi, c’est une erreur assez commune, c’est de promettre des récompenses aux équipes qui travaillent sur des innovations : ça réduit la motivation, paradoxalement. Alors que ces mêmes récompenses ont tendance à augmenter la motivation des équipes qui travaillent sur des processus bien connus et répétitifs.
-Je vois toujours pas où tu veux aller…
-Je vais là où il est évident que les pratiques Agiles fournissent systématiquement les trois motivateurs précédents : autonomie, maîtrise et sens, pour tous les individus qui y mettent du leur, alors que les autres pratiques s’embourbent dans des systèmes de récompenses plus ou moins directes, et du coup freinent les équipes plutôt qu’autre chose…
-Et alors ? Si c’est déjà ce que je fais, elle est où ton idée ?
-Elle est que j’ai pu observer des pratiques similaires en dehors de ton équipe. C’est juste qu’elles sont plus timides, moins abouties, mais surtout c’est le signe qu’il y a plein de gens dans l’Entreprise qui seraient partants vers l’Agilité s’ils avaient accès aux compétences de ton équipe.
-Je commence à voir ce que tu veux dire…
-En fait, ce que je te propose, c’est de monter une communauté de pratique à laquelle les gens intéressés peuvent contribuer, apportant leur expérience ou leurs questions et y trouvant du soutien.
-Pas con du tout, ton idée ! Mais comment je fais ? Tu me vois aller présenter ça au Chef, d’aller monter une structure de plus, genre Club du Fourbe mais en plus diffus ? Il ne voudra jamais !
-Justement, le point de départ de la communauté existe, c’est le Club sans local ! C’est juste d’en préciser le rôle en termes de communauté… d’y décrire une charte par exemple et de coopter les personnes…
-Et tu me vois en train de faire ça ? T’es dingue, j’ai déjà le projet d’innovation de rupture à gérer, j’aurai ni le temps, ni la permission !
-Tu t’en fous de la permission ! Avance ! Tu ne fais rien de mal et la Communauté nourrira à terme ton projet !
-Faut que je réfléchisse, merci… Tu viendrais voir le Skippy avec moi pour en discuter ?
-Avec grand plaisir ! » conclut le Bougre au Stagiaire.

Pendant ce temps, le Chef était avec le GISPEP et son équipe de consultants :
« FLEXTOR est de plus en plus à risque, dit le Chef, il nous faut à tout prix montrer des résultats…
-Mais pour cela, il nous faut pouvoir agir, ajouta le GISPEP.
-Sans utiliser trop de ressources internes, commenta le gars du MAIGRE.
-Oui, il faut réagir, faudrait pas qu’on se fasse accuser de quoi que soit, ajouta le mec du 12 Delta.
-Moi, je m’en fous, du moment que vous me payez, dit le Yogi.
-Mais comment agir sans ressources complémentaires et sans risquer de se faire dénoncer ? demanda le Chef.
-C’est vrai, comment ? ajouta le GISPEP.
-Déjà, vous pouvez mobiliser plus de consultants, ça n’ajoute pas de frais fixes, proposa le gars du MAIGRE.
-Ce qu’il faut avant tout, c’est la permission des Dirigeants, comme ça, ils ne pourront pas vous accuser d’agir, commenta le mec du 12 Delta.
-Moi je m’en fous… Permission ou pas, tant qu’on ne sait pas où on va, c’est bon signe, dit le Yogi.
-C’est vrai, il nous faut d’abord la permission du Conseil pour agir dans le cadre de FLEXTOR, dit le Chef.
-Qui dit permission, dit présentation PowerPoint, ajouta le GISPEP.
-Et puis je connais un consultant en PowerPoint, qui peut à partir d’une seule information faire un document de 80 slides, proposa le gars du MAIGRE.
-Ce qu’il faut, c’est dénier notre inaction et dénoncer des Bougres qui nous empêcheraient d’avancer… Mais surtout, ne jamais laisser penser que les membres du Conseil auraient une quelconque responsabilité là-dedans…ajouta le mec du 12 Delta.
-Et puis, il faut leur montrer que ce qui compte c’est la Flexibilité ! Le Conseil ne sait pas où il va, c’est vrai, sinon ils auraient investi sur Flextor… Mais c’est notre chance ! Il faut leur montrer que comme le Conseil ne sait pas où aller, nous on a la Flexibilité pour les aider à trouver ce qu’ils cherchent ! commenta le Yogi.
-Donc, nous allons faire une présentation de 80 slides pour demander la permission au Conseil d’agir dans le cadre de FLEXTOR pour savoir où on va, sans utiliser de ressources internes… dit le Chef.
-Car sans permission, pas d’action ! compléta le GISPEP.
-Et en proposant de virer un ou deux Bougres qui pourraient être gênants, compléta le gars du MAIGRE.
-Sans culpabiliser les membres du Conseil, ajouta le mec du 12 Delta.
-En mettant l’accent sur la Flexibilité Contextuelle, je peux vous faire une dizaine de slides là-dessus pour pas très cher, dit le Yogi.
-Pourquoi on parle toujours dans le même ordre ? demanda le Chef.
-Ah bon ? J’ai pas remarqué, dit le GISPEP.
-Je sais pas, ça sert pas à grand chose, on est toujours aussi nombreux, dit le gars du MAIGRE.
-Qui a commencé ? demanda le mec du 12 Delta, qu’il se dénonce !
-C’est moi, dit le Yogi, pour atteindre la Flexibilité Ultime, il faut être Rigide, la preuve, nous avons pris une décision en un temps record !
-Quelle décision ? demanda le Chef.
-C’est vrai, quelle décision ? insista le GISPEP.
-On va virer des gens ? demanda le gars du MAIGRE.
-Non, on va nier tout implication dans le retard observé sur FLEXTOR, dit le mec du 12 Delta.
-Voilà ! Là on est flexibles ! On va la faire cette présentation, voici un avenant à ma mission pour la mise en forme de votre demande de permission. » conclut le Yogi.

Pendant ce temps, la Bougre Complice et le Bougre au Stagiaire s’étaient rendus chez le Skippy :
« Vraiment, je ne me vois pas lancer cette communauté sans en avoir au moins discuté avec le Chef et savoir s’il est d’accord, dit la Bougre Complice.
-Mais regarde le Club sans local, le Chef est pas contre, insista le Bougre au Stagiaire.
-On en sait rien ! Ce qu’on sait, c’est qu’il a dit une fois qu’il regrettait d’avoir fermé le Club du Fourbe, c’est tout ! rétorqua la Bougre Complice.
-Et pendant que vous discutez ainsi, rien ne se passe, intervint le Skippy.
-Mais moi, je ne vais pas lancer une nouvelle organisation sans l’accord du Chef, point barre, dit la Bougre Complice.
-Qui parle d’une nouvelle organisation ? demanda le Skippy d’une voix calme et sans aucun jugement.
-Ben quand même, une communauté de pratique, avec une charte et tout le tralala, c’est une organisation, dit la Bougre Complice.
-Si vous allez jusque-là, oui, mais ce n’est pas nécessaire dans la situation présente. Nous sommes dans une phase de changement bien particulière qui appelle à la croissance par le rassemblement des forces internes. Ces forces viennent de la base, pas du haut, pas du Chef, pas du Conseil ! Elles viennent de toutes celles et ceux qui ont envie d’expérimenter autre chose, et le Bougre au Stagiaire a mis en évidence que ces forces existent aujourd’hui, il s’agit de les rassembler. Mais attention à ne pas les rassembler dans une structure hiérarchique, cela reviendrait à recréer une Entreprise dans l’Entreprise. Non ! Il s’agit de permettre à chaque personne motivée de partager ses pratiques et de s’enrichir de celles des autres, et notamment sur l’Agilité.
-Et pourquoi ce serait à moi de faire ça ? demanda la Bougre Complice.
-Parce que vous commencez à être connues, vous et votre équipe, parce que certains essaient de vous imiter, parce que vous progressez dans votre projet d’innovation de rupture, là où d’autres patinent sur des sujets plus conventionnels…
-Et qu’est-ce que je dois faire, alors ?
-Partagez ! Ouvertement partagez ! Laissez les gens venir, répondez aux questions, posez des questions, car chacun va apprendre de tous, il n’y a personne qui détient le savoir…
-Quand même, dit le Bougre au Stagiaire, elle en sait plus que n’importe qui ici sur l’Agilité !
-C’est un leurre ! Elle a plus d’une forme d’expérience, c’est vrai, et elle a tant à apprendre d’autres expériences différentes ! Partagez ! Apprenez ! Animez ! Et surtout ne demandez pas la permission, mais accueillez le Chef dès qu’il se présentera !
-Il va venir ? demanda la Bougre Complice avec une pointe d’inquiétude dans la voix.
-Je ne sais pas dit le Skippy, peut être… un jour… ou pas, on verra… Mais dites ! C’est l’heure, il faut y aller sinon il va y avoir la queue…Aujourd’hui c’est spécialité des entrepreneurs, l’assiette SARL : Salami, Ananas, Ris de Veau et Longanes, il paraît que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef et la Bougre Complice ont un moment difficile… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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