Avr 212018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef était seul, avec devant lui une lettre qu’il ne pouvait se résoudre à signer. La nuit était tombée depuis longtemps. Le silence régnait à l’étage de son bureau. En jouant machinalement avec son stylo, il relisait sans cesse la même phrase, en boucle. Les piles sur son bureau étaient bien rangées et elles lui paraissaient pourtant si absurdes. Plus rien n’avait de sens. Et toujours cette phrase lue et relue, en boucle. Le Chef ne voyait pas passer le temps, c’était le temps qui regardait passer le Chef, immobile, englué dans ses ressentis violents d’injustice, de confusion et de vengeance. Quand ce n’était pas cette foutue phrase, c’était le souvenir de cette réunion qui le hantait. Le souvenir étrange d’une réunion à laquelle il avait participé sans y être vraiment. Et puis cette phrase. Et la Bougre Complice ! Comment allait-il faire avec elle, maintenant ? Mais s’il signait cette lettre maintenant, ce serait le cadet de ses soucis ! À quoi bon ! Seulement voilà, ce ne serait pas lui, il ne se reconnaitrait pas lui-même s’il signait. Lui, le Chef, il en avait vu d’autres et il en verrait d’autres ! Et toujours cette phrase. Il pensa au Fourbe et ses conseils. Avait-il fait le bon choix lui, le Chef, d’écouter celui qu’il avait fait taire si souvent ? Peut-être, mais ça lui paraissait si loin dans le passé maintenant. Posant son stylo, le Chef prit la lettre entre ses mains, s’adossa à son fauteuil directorial (les accoudoirs se réglaient en hauteur) et relut une fois de plus cette foutue phrase, mais à voix haute cette fois :
« Je soussigné le Chef, ai l’honneur de vous présenter ma démission du poste de Chef, à compter de la date de ce courrier. »
Rien à faire. Il ne pouvait pas signer et il ne signerait pas car il était le Chef et le Chef il resterait, jusqu’au bout même si son univers venait de basculer tête-bêche. Il déchira la lettre et la mit dans la poubelle prévue à cet effet.

Le Chef se leva et quitta son bureau. Il rentrait chez lui. En marchant, il se remémorait une fois de plus cette journée infernale : Tout avait commencé par une annonce officielle, hier, informant l’ensemble du personnel qu’une information très importante allait être diffusée le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui. Ce matin, l’ensemble du personnel fut informé par le Dirigeant du Conseil des Dirigeants que la constitution du-dit Conseil et de ses 14 membres venait de changer :
« Nous sommes au regret de vous annoncer la décision prise par notre Dirigeant de la Recherche et Développement de quitter son poste et ses fonctions au sein de notre Conseil et de notre Entreprise. Cette décision, qui est la sienne exclusivement, fait suite au constat partagé de son incompétence à résoudre l’adéquation des ressources qu’il n’a pas avec la performance exigée de la part de ses équipes en retour. Nous tenons à remercier notre collègue des efforts vains qu’il a su fournir ces dernières années ainsi que de sa bonne humeur dans les quelques rares moments que nous avons pu partager. Nous lui souhaitons bonne chance pour la suite de sa carrière, du moment qu’elle se fait dans une autre entreprise, si possible concurrente. »
À cette lecture, le sang du Chef n’avait fait qu’un tour dans le sens des aiguilles d’une montre. Si le poste était vacant, il était fort probable qu’il pourrait y prétendre. En tout cas, le Conseil ne manquerait pas de le considérer comme successeur, si ce n’était pas déjà fait. Le Chef avait alors commencé à réunir les différents dossiers et documents propres à étayer sa candidature ou plutôt son acceptation à ce poste prestigieux, bien que dangereux. Il avait commencé à réfléchir à ce problème de ressources qui avait coûté sa tête à son prédécesseur. Clairement, le fait d’avoir transféré la charge des fonctions annexes sur les fonctions fondamentales de l’Entreprise (relire « Moins par moins égale Plus« ) avait certes réduit les effectifs, mais avait aussi diversifié, éparpillé les ressources. Le temps consacré à la gestion des espaces verts, de la flotte automobile des Dirigeants ou encore de la cafétéria était loin d’être négligeable. Le Chef n’y voyait aucune solution, mais il se dit aussi qu’il verrait bien une fois en place. C’est à ce moment que tomba la deuxième annonce qui, elle, n’avait pas été annoncée :
« Nous avons le plaisir de vous annoncer la nomination du GISPEP à la tête de la Recherche et Développement ainsi que comme membre de notre Conseil. Le GISPEP a su démontrer ces dernières années ses grandes compétences dans les méthodologies d’innovation permettant de donner une image de notre Entreprise flatteuse et standard par rapport aux canons de notre époque. Ainsi le GISPEP, avec sa Business Innovation Technico-Economique et sa Flexibeule Innovative and Statistical Technique for Universal Leadership in Economics, nous positionnera en tête des entreprises innovantes, sans rien changer à nos pratiques, notre culture et nos revenus. En conséquence, et parce que l’innovation est l’affaire de la R&D, l’ensemble des projets d’innovation en cours et à venir seront désormais sous la responsabilité bienveillante de la Recherche et Développement. »

Le Chef en avait eu le souffle coupé, sa tête bourdonnait, un essaim d’abeilles furieuses s’était emparé de son cerveau. Il ne pouvait plus réfléchir. Le Chef ne comprenait rien, plus rien, alors il attendit. Il attendit devant son écran. Peut-être qu’une autre annonce non annoncée allait parler de lui, de son évolution. Il attendait, les yeux perdus dans son écran, le cerveau bourdonnant. Il attendait, sans bouger, sans penser. Un email arriva et le sortit de sa torpeur. Instinctivement, le Chef se rua sur sa souris pour ouvrir cet email, car il était important de lire ses emails dès qu’il arrivaient. C’était un des critères-clés de performance au travail. L’email venait de la nouvelle secrétaire du GISPEP. C’était la dernière chose qu’il voulait voir mais il était trop tard, l’email était ouvert. C’était une convocation. Le GISPEP le convoquait dans son nouveau bureau dans 22 minutes.
21 minutes plus tard, le Chef frappait à la porte du nouveau bureau du GISPEP et entra lorsqu’il y fut invité. Le Chef trouva le GISPEP installé dans son nouveau fauteuil de Dirigeant (les accoudoirs se réglaient en hauteur, en profondeur et le dossier s’inclinait). Le GISPEP avait cet air sérieux, préoccupé et compatissant qu’ont les Dirigeants de l’Entreprise quand ils acceuillent quelqu’un dont ils se foutent éperdument mais qu’ils doivent recevoir parce que c’est aussi leur boulot.
Dans le bureau se tenaient aussi les trois compères-consultants du GISPEP : le gars du MAIGRE, le mec du 12 Delta et le Yogi. Les trois compères affichaient une mine radieuse et le Yogi, pour l’occasion, s’était relevé ses cheveux longs en un palmier au sommet du crâne.
« Asseyez-vous, je vous en prie, dit le GISPEP en pointant une chaise austère, je souhaite vous parler de FLEXTOR et de votre rôle. »
Le Chef s’assit et se tint silencieux.
« Voilà, dit le GISPEP, nous avons mené une analyse objective de FLEXTOR et de votre rôle.
-Clairement, il y a des ajustements de ressources à faire, dit le gars du MAIGRE.
-Il n’y a pas de ressources sur FLEXTOR, rétorqua le Chef.
-C’est bien ce que je dis, dit le gars de MAIGRE, c’est encore à creuser.
-Et puis aussi, votre responsabilité est claire dans l’échec de ce projet, dit le mec du 12Delta.
-Il n’a pas encore été lancé, j’attends le feu vert du Conseil, reprit le Chef sèchement.
-C’est bien ce que je dis, dit le mec du 12 Delta, les responsabilités, surtout la vôtre, sont claires.
-Et puis, c’est pas flexible tout ça, dit le Yogi, vous voulez changer la culture de l’Entreprise, mais ça manque de plan, de perspective, car sans plan établi, on ne peut pas dire si on change ou pas : c’est en collant au plan qu’on matérialise sa flexibilité !
-…
-C’est bien ce que je dis, dit le Yogi en s’agitant le palmier.
-Voilà, conclut le GISPEP, en résumé FLEXTOR est un projet prématuré qui fait doublon avec le projet d’innovation de rupture mené par la Bougre Complice. Or, ce projet d’innovation de rupture est un projet-clé pour l’Entreprise. J’ai présenté ce fait au Conseil qui partage mon point de vue et soutient ma décision.
-Et votre décision, c’est ? Demanda le Chef.
-FLEXTOR devient un sous-projet du projet d’innovation de rupture, et vous, vous rapportez désormais à la Bougre Complice. Et je vous conseille vivement de vous montrer coopératif. Voilà, c’est tout, au revoir, conclut le GISPEP ».
Le Chef se leva et quitta le bureau du GISPEP. Il avançait comme un zombie. Plus rien n’allait comme avant, tout venait de s’effondrer. En rentrant vers son bureau, il priait pour ne croiser personne. Il passa devant la cafétéria, il y avait un écriteau sur la porte d’entrée : « En Grève ». Les Bougres de R&D, affectés à la cafétéria n’acceptaient pas le départ précipité de leur Dirigeant, qu’ils avaient pourtant tant haï mais qui, par rapport au GISPEP, s’avérait finalement pas mal. Le Chef apprit alors qu’il n’allait pas manger à midi, tout foutait vraiment le camp. Il y eut un point positif, il fut exhaussé et put rejoindre son bureau sans rencontrer personne.

Le Chef arrivait maintenant dans sa rue, c’était la millième fois aujourd’hui qu’il revivait cette journée. À chaque fois, il ressentait quelque chose de différent. En entrant chez lui, il sut que le lendemain il irait voir la Bougre Complice, et puis le Fourbe. Finalement, il les aimait bien.

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Rebond… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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