Mai 262018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Il faisait bon ce matin-là, tandis que le Chef se dirigeait vers le bureau du GISPEP. Les Bougres affectés à l’entretien des Espaces Verts s’affairaient avec cœur à rendre ces allées, pelouses et arbustes agréables. Ils disposaient pour cela d’équipements spéciaux permettant, a priori, d’éviter tout accident préjudiciable à l’Entreprise. Les manches des râteaux et pelles avaient été raccourcis à 60 centimètres de longueur, ainsi, si quelqu’un marchait dessus, il ne risquait qu’une tape sur la jambe. Les ceintures lombaires étaient obligatoires, afin de prévenir tout mal de dos. Le port du masque intégral anti-pollen, qui couvrait du cou au sommet du crâne, était aussi obligatoire, tout comme les gants, les coudières, les genouillères, les jambières, les chaussures de sécurité et les protège-dents. Les minerves étaient optionnelles. L’ouverture des sécateurs avait été limitée à cinq millimètres, de façon à ce qu’aucun doigt ne puisse s’y trouver. Certes, cela limitait aussi la taille des branches qui seraient sectionnées. Les Bougres s’en étaient plaints et la réponse qu’ils reçurent tenait en deux points :
-Avant d’être grosses, les branches étaient petites et donc une branche d’un diamètre supérieur à cinq millimètres était un indicateur direct de non-performance des Bougres-Tailleurs, dont le rôle était de tailler chaque jour et ainsi maintenir les arbustes dans un aspect idéal.
-Les Bougres-Plaignants devraient prendre un instant de réflexion et prendre la mesure de leur propre ingratitude, tant ces adaptations de leurs outils étaient faites pour les protéger d’eux-mêmes et ainsi protéger l’Entreprise qui les faisait vivre.

Le Chef sourit à ces pensées, il était dispensé de travaux d’Intérêt Environnemental depuis son accident de tondeuse. Il entra dans le bâtiment de la Direction, où siégeaient les membres du Conseil. À l’accueil, le Bougre en charge, qui était aussi comptable et manutentionnaire, l’accueillit d’un signe de tête, auquel le Chef ne répondit pas, car ce n’était pas l’usage.
Il prit l’ascenseur et se rendit à l’étage du Conseil. Un étage qu’il connaissait bien pour y avoir passé du temps, surtout dans la Salle du Conseil. Parce que le GISPEP était nouveau au Conseil, son bureau était juste à côté de l’ascenseur. Le Chef frappa et entra sans attendre.
Le GISPEP prenait le café avec ses trois compères. Il y avait un siège de libre, sans accoudoirs. Le GISPEP accueillit le Chef chaleureusement, l’invita à s’asseoir et lui proposa un café. Le Chef accepta la première proposition en refusant la deuxième et s’installa sur la chaise qui lui était destinée, conformément à son nouveau rang.
« Cher ami, dit le GISPEP, je suis heureux de vous voir, car nous avons tant à faire tous les deux ! »
Le Chef, surpris, ne sut que répondre. Il regarda en direction des trois compères qui tous souriaient d’une certaine satisfaction qui mit le Chef mal à l’aise… à moins que ce ne soit l’odeur étrange du Yogi, qui avait fait voeu de ne plus gaspiller d’eau pour sa toilette. Le Yogi, depuis une semaine, se lavait au sable et se parfumait à l’encens. Continuant son observation, le Chef remarqua la fenêtre du bureau entrouverte : il n’était pas le seul à être incommodé.
« Voyez-vous, reprit le GISPEP, cette nouvelle mission qui est la vôtre est de la plus haute importance.
-Ce n’est pas l’idée que je m’en fais, rétorqua le Chef.
-Parce que nous n’en avons pas encore discuté en détail, insista le GISPEP.
-Et ce n’est pas de notre fait, dit le mec du 12 Delta.
-Il n’y a pas encore de procédure pour ça, dit le gars du MAIGRE.
-Ce qui compte, c’est que vous soyez assez flexible pour l’accepter, dit le Yogi.
-Vous rapportez maintenant à la Bougre Complice tout en étant le leader du projet FLEXTOR, dit le GISPEP, c’est une position de force !
-Ça dépend pour qui, rétorqua le Chef.
-C’est bien l’objet de cette rencontre, insista le GISPEP.
-Notre responsabilité n’est pas engagée, même si vous n’avez pas fait preuve de pro-activité, dit le mec du 12 Delta.
-Il y a une procédure de définition de mission, vous pourrez la suivre dès la fin de cet entretien, dit le gars du MAIGRE.
-Le plan est clair et direct, pas besoin de le remettre en question, dit le Yogi.
-Voici le deal, dit le GISPEP, vous pouvez, grâce à FLEXTOR, montrer que le projet de la Bougre Complice est une rupture dangereuse pour l’Entreprise.
-Dangereuse ? s’étonna le Chef.
-Oui, dangereuse, et la Bougre Complice progresse très vite, presque avec aisance, ce qui démontre bien le danger qu’elle représente ! s’exclama le GISPEP.
-La responsabilité de la Bougre Complice est claire, il suffirait qu’elle échoue, c’est ça le problème, dit le mec du 12 Delta.
-Et tout ça sans suivre les processus agréés, mais avec ce rituel des cinq processus, c’est incroyablement risqué ! dit le gars du MAIGRE.
-Et elle fait croire qu’elle n’a pas de plan, mais pour en changer, il en faut bien, un plan ! Tout ça, leur agilité mal comprise, c’est des roupettes sans sonner ! cria le Yogi.
-Des quoi ? demandèrent d’une voix le GISPEP, le mec du 12 Delta et le gars du MAIGRE.
-Ben quoi… ça vaut rien, c’est de la roupette… insista le Yogi.
-Je crois, dit le gars du MAIGRE, qu’on dit « de la roupie de sansonnet ».
-Dites comme vous voulez ! dit le Yogi.
-Où en étions-nous ? demanda le GISPEP.
-Le projet d’innovation de rupture de la Bougre Complice est dangereux, dit le Chef.
-C’est ça ! Et vous pouvez, grâce à FLEXTOR, éliminer ce danger pour l’Entreprise. Je suis sûr que le Conseil vous sera reconnaissant d’un tel sauvetage et saura aussi me récompenser de cette tactique.
-Vous rigolez ? ricana le Chef, ce projet est LE projet d’innovation de l’Entreprise et vous voulez que je le démolisse ?
-C’est surtout le projet qui fait de l’ombre à FLEXTOR depuis le début, vous ne croyez pas ? demanda le GISPEP.
-C’est bien ce projet et son équipe qui sont responsables de vos difficultés, non ? demanda le mec du 12 Delta.
-FLEXTOR est bien le projet de changement culturel de l’Entreprise et c’est le projet de la Bougre Complice qui introduirait les nouvelles méthodologies dans l’Entreprise ? Allons, allons, il y en a un de trop, dit le gars du MAIGRE.
-Savoir prendre les opportunités au bon moment, quels qu’en soient les impacts pour les autres, dit le Yogi, c’est ça la Flexibilité Contextuelle.
-Je sais que c’est une mission difficile, et je sais aussi que seul vous, le Chef, pouvez la tenter. Je dis ‘la tenter’ car vous pourriez échouer et dans ce cas, ce serait fini pour vous. D’un autre côté, refuser, c’est échouer, dit le GISPEP en éclatant de rire, avez-vous vraiment le choix ?
-Non mais vous êtes dingue ! dit le Chef en cherchant désespérément des accoudoirs à serrer entre ses doigts, vous ne me ferez pas partir !
-Ce n’est pas mon intention, dit le GISPEP.
-Ce serait votre décision de toute façon dit le mec du 12 Delta.
-Et puis, on a déjà fait ‘moins un’ en virant le patron de la Gestion des Acronymes Significatifs, estimez-vous heureux, dit le gars du MAIGRE.
-Et partir, c’est crever un pneu, dit le Yogi compatissant.
-…
-Et puis, j’ai confiance en vous, reprit le GISPEP, et pour vous le prouver, je vous augmente…
-Quoi ? interrompit le Chef.
-Je dis, je vous augmente et pas d’un peu ! Je vous ai accordé une augmentation de 10%…
-10% ! s’effondra le Chef.
-10% ? s’étonnèrent les trois compères, en chœur.
-10% conclut le GISPEP et c’est sans appel ! Activez FLEXTOR, montrez que la Bougre Complice est en train d’introduire une culture non certifiée dans l’Entreprise et vous sortirez du gourbi où je vous ai mis. Ne faites rien et pourrissez dans ce gourbi jusqu’à votre retraite ou jusqu’à votre première faute.
-Mais… tenta le Chef.
-Ça suffit, tout est dit, à bientôt, dit le GISPEP en désignant la porte au Chef. »

Le Chef sortit précipitamment du bureau du GISPEP et se rua chez le Fourbe. Il lui raconta ce qui venait de se passer. Le Fourbe resta sans voix. Ils partirent tous les deux d’un commun accord voir le Skippy, qui les accueillit comme d’habitude, avec patience et gentillesse. Ils racontèrent en vrac, tout ce qu’ils avaient sur le cœur. Le Chef parce qu’il était paumé, le Fourbe parce qu’il avait peur pour l’équipe de la Bougre Complice et pour la Bougre Complice. Le Skippy écouta, tranquillement, puis lorsque les deux se turent, il réfléchit, longuement, comme s’il était seul dans son bureau.
« Voilà une secousse violente ! dit-il, le tonnerre gronde, la tempête approche…
-Et c’est pas la première ! dit le Fourbe.
-Celle-là, de ce type, peut-être bien, si, répondit le Skippy calmement.
-Il faut réagir, contre-attaquer, dit le Chef, mais je ne vois pas comment !
-Moi non plus dit le Fourbe, je n’ai pas d’idées, je suis dans le noir, pourtant il faut répondre !
-Je comprends, dit le Skippy, mais répondre maintenant ne serait pas la meilleure façon de réussir…
-Et on fait quoi ? On accepte, on laisse faire ? dit le Chef.
-Non, dit le Skippy, il y a un moyen de rendre cette secousse féconde… rappelez-vous, nous sommes dans un nouveau début avec la mutation du Chef.
-Et ? demanda le Fourbe.
-Il s’agit tout d’abord d’intégrer en vous les effets de cette tempête, qu’en apprenez-vous ? Quelles certitudes parmi les vôtres sont mises à mal ? Qu’est-ce qui vous fait peur ? Travaillez, réfléchissez et définissez le nouveau cap !
-C’est tout ? demanda le Chef.
-C’est déjà pas mal, si vous le faites correctement, répondit le Skippy, travaillez tous les deux, ne voyez pas la Bougre Complice avant d’avoir votre nouveau cap… Pour toi le Fourbe, c’est un excellent exercice sur ton chemin pour devenir Skippy…
-Mais j’ai rien de demandé moi ! J’ai pas l’objectif de devenir Skippy ! rechigna le Fourbe..
-Ce n’est pas ton choix, c’est celui d’autres, comme le Chef, tu ne peux rien faire contre, alors autant le faire bien !
-Si vous le dites…
-Bon ! Ça c’est fait ! On va manger ? demanda le Skippy.
-Ben oui, mais où ? demanda le Fourbe.
-Ils sont toujours en grève ?
-Je croyais que la négociation sur l’obtention d’une prime pour desservir les tables de plus de 15 avait réussi…
-Oui, mais maintenant ils demandent à ce qu’il y ait des tables de plus de 15 qui soient installées, au moins une, ce que la Direction refuse… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Stabilisation… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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