Juin 232018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement.

Le Chef avait été convoqué en tout début de matinée chez le GISPEP. Il était assis sur sa chaise, comme à l’accoutumée. C’était sa chaise, car il n’y en avait qu’une dans le bureau du GISPEP et seul le Chef avait le rang sub-hiérarchique pour s’y assoir. Au début, le Chef le prenait plutôt mal, mais progressivement il le voyait de plus en plus comme une forme de revendication implicite. Dans le bureau, se trouvaient également le gars du MAIGRE et le mec du 12 Delta qui se tenaient dans un angle de la pièce, assis derrière le GISPEP qui trônait dans son fauteuil tout près de la fenêtre. Manifestement, ils cherchaient à être le plus loin possible du Yogi, tout en respectant les convenances de base des relations humaines. De l’autre coté de la pièce se tenait le Yogi, emmitouflé dans un sari trop grand, et dont la barbe et les cheveux gras et tressés laissaient apparaître les squames de son eczéma généralisé. Squames qu’il avait tendance à répandre malgré lui, chaque fois qu’il bougeait un tant soit peu. L’eczéma était manifestement dû au fait qu’il se lavait au sable et à l’encens depuis maintenant plusieurs semaines, conformément à son voeu. Le Yogi avait exprimé qu’il se devait de continuer, au grand dam de ses compères, car le contact de l’eau sur l’eczéma lui était maintenant insupportable. Il avait aussi mentionné qu’il avait obtenu directement d’un de ses potes tibétains vivant pas très loin, une pommade à base de beurre de yack fermenté et d’urine de porc dont il s’enduisait entièrement et qui manifestement le soulageait grandement. La fenêtre grande ouverte du bureau du GISPEP ainsi que les tentatives de courants d’air témoignaient des effets de bord de la pommade en question.
« Dites-moi, dit le GISPEP à l’égard du Chef en allumant un serpentin de parfum d’intérieur ‘Vent du Soir’, je vous avais demandé de développer Flextor pour montrer à quel point la Bougre Complice a une approche subversive et risquée pour l’Entreprise. Pour l’instant, je ne vois rien venir… Vous voulez bien m’expliquer ?
-Il n’y a pas grand chose à expliquer, répondit le Chef, il me faut du temps pour démarrer Flextor et aussi des ressources.
-Et ?
-Je suis en train de recruter un stagiaire pour m’aider, reprit le Chef.
-Et comment comptez-vous vous y prendre, quel est votre processus ? demanda le gars du MAIGRE.
-Vous savez, Flextor fait partie d’un projet d’innovation de rupture, je vais m’inspirer de certaines approches qui me semblent efficaces, répondit le Chef.
-Ce qui compte, c’est que vous montriez l’entière responsabilité de la Bougre Complice dans ce mouvement subversif, dit le mec du 12 Delta.
-Je fais mon boulot et vous, vous en tirez ce que vous voulez, c’est pas mon problème, rétorqua le Chef.
-Ahhhh, dit le Yogi.
-Quoi ? demanda le GISPEP.
-Rien, je me grattais, ça fait du bien, dit le Yogi.
-Faites votre boulot et faites ce que je vous demande, reprit le GISPEP, votre temps est compté…
-Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute, je fais mon boulot, Flextor verra le jour et amorcera le changement culturel de l’Entreprise, c’est ce que vous voulez tout au fond de vous, non ? dit le Chef avec un sourire narquois.
-Tout au fond de toiiii ! chanta le Yogi.
-Quoi ? demanda le GISPEP.
-C’est plutôt de savoir ce que vous cherchez vraiment vous, dit le Yogi en fixant le Chef.
-C’est vrai ça, comment êtes-vous en train de travailler avec la Bougre Complice ? Quels processus ? Où sont-ils décrits ? demanda le gars du MAIGRE.
-Il nous faudrait au moins une matrice RACI, dit le mec du 12 Delta.
-C’est quoi ? demanda le Yogi.
-C’est pour pouvoir Récriminer, Accuser, Condamner et Immoler efficacement, sans trace, sans risque et sans être responsable car tout était décrit dans la matrice, répondit le mec du 12 Delta.
-Génial ! Oui, on fait ça, dit le GISPEP.
-On peut faire encore mieux, dit le gars du MAIGRE.
-Ah bon ? dit le GISPEP.
-Oui, dit le gars du MAIGRE en regardant fixement le Chef, vous allez rédiger avec la Bougre Complice une description exacte et détaillée de tous les éléments de votre collaboration à venir en y intégrant tous les éléments du RACI. Vous veillerez à ce qu’elle ne se doute de rien…
-Mais vous êtes fous à lier, se fâcha le Chef, ça ne sert strictement à rien !
-À vous non, dit le Yogi, mais à nous oui, et l’agilité, c’est bien de travailler sur des trucs utiles, non ? Alors travaillez sur ce qui nous est utile à nous, c’est un bon début !
-…
-Et puis, ne vous en faites pas, je vais donner l’ordre à la Bougre Complice de vous demander de rédiger ce document, ainsi la hiérarchie et la chaine de commande sera respectée, dit le GISPEP surexcité.
-Mais c’est n’importe quoi ! tenta le Chef sans grand espoir.
-Si c’est n’importe quoi, dit le Yogi, c’est que ça n’importe pas, si ça n’importe pas c’est que ça exporte et l’export, c’est le futur ! Construisez notre futur, ne l’attendez pas !
-…
-…
-…
-…
-En gros, faites pas chier et allez-y, reprit le Yogi à l’intention du Chef »

Le Chef quitta le bureau du GISPEP, laissant ce dernier, le gars du MAIGRE et le mec du 12 Delta circonspects, essayant de comprendre les allégories du Yogi. Moins on les comprend, se disaient-ils, plus elles témoignent de la profondeur de la vision du Yogi et plus nous devons nous sentir humbles devant lui.

Le Chef était retourné à son bureau, histoire de se remettre les idées en place et de réfléchir à comment il allait pouvoir avancer sur Flextor en protégeant la Bougre Complice, sans se laisser marcher sur les pieds, ni par le GISPEP, ni par la Bougre Complice, car sa carrière était toujours en suspens, tant qu’il n’avait pas démontré son autonomie à décider, agir pour le bien de l’Entreprise.
En toute fin de matinée, la Bougre Complice l’invita à la rejoindre chez le Skippy avec le Fourbe et le GROC, invitation qu’il accepta, à la fois gêné, soulagé et anxieux.
« Voilà, dit la Bougre Complice, c’est l’absurdité totale, le GISPEP vient de me demander de rédiger un genre de contrat de collaboration entre le Chef et moi, comme si on avait que ça à foutre…
-Je sors du bureau du GISPEP, il m’a dit qu’il vous avait fait cette demande, dit le Chef en se gardant bien de relater toutes les demandes du GISPEP car à ce jour, seul le Fourbe en était au courant.
-Et vous en pensez quoi ? demanda la Bougre Complice au Chef.
-Ben pas grand chose… Je vois pas comment faire ça, ni à quoi ça sert, répondit le Chef.
-Ben ça sert que c’est du micro-management et que ça commence à m’énerver! dit la Bougre Complice.
-C’est un peu comme un contrat de mariage finalement, dit le Fourbe, ça sert surtout à définir comment se séparer…
-C’est pas faux, dit le GROC, c’est des techniques souvent utilisées dans la recherche absolue du Contrôle…
-Raison de plus pour ne rien faire, dit la Bougre Complice, je ne veux pas d’un mariage arrangé ! Rien de personnel, désolée, ajouta-t-elle à l’égard du Chef.
-Pas de souci, dit le Chef, on est dans la même merde, et si on ne répondait pas à cette demande, on pourrait faire trainer sans être trop visibles…
-Ça, ça me plait ! dit la Bougre Complice.
-Je ne suis pas sûr mais je ne sais pas vous dire pourquoi, dit le Fourbe.
-Je peux apporter des éléments pour éclairer cette situation, dit le Skippy, si vous le souhaitez, bien sûr.
-Pour faire trainer ? demanda le Chef.
-Non, au contraire, dit le Skippy.
-Au contraire ? Mais moi, j’épouse pas le Chef ! Comment vous voulez qu’on passe un contrat de coopération dans le détail quand on travaille sur des ruptures et du changement de culture ?
-En fait, dans ce genre de situation, où un choix est fait dont vous ne comprenez pas les raisons, le piège réside dans le fait d’imaginer des raisons et de les prendre pour argent comptant. C’est vrai que cela ressemble à un mariage forcé, chacun d’entre vous peut avoir l’impression d’être utilisé sans comprendre les motivations profondes qui conduisent à ce mariage.
-C’est tout à fait ça, dit le GROC.
-Exactement, dit le Chef, gêné en regardant le Fourbe qui affichait une poker-face inébranlable, ce qui rassura le Chef.
-Vous allez construire cette alliance, reprit le Skippy ignorant délibérément le langage non verbal outré de la Bougre Complice, et vous allez l’établir sur les bases que vous pensez être vos bases communes aujourd’hui. Vous aurez sans doute plein de sentiments contradictoires, allant de l’illusion à la duperie en passant par une sensation de contrainte étouffante, mais vous continuerez, vous ferez ‘comme si’.
-Comme si ?
-Comme si c’était votre voie à vous deux, votre partenariat constructif. Ainsi, vous rassurerez le GISPEP et ses trois trublions, mais surtout, vous aurez l’opportunité d’explorer, de découvrir et d’apprendre au sujet de votre coopération, la vraie. Transformez cette surprise en opportunité !
-Dites… Ya quelqu’un qui pourrait faire passer le joint ? demanda le Chef, parce que là, on est en plein délire !
-Pas sûr, dit le Fourbe en insistant du regard à l’adresse du Chef, allons y réfléchir calmement, ça mérite d’être pensé…
-Si vous le dites, se résigna le Chef.
-Mais dites, on pourrait aller manger ensemble, ça fait un moment qu’on n’a pas été tous ensemble, dit le Skippy, qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?
-C’est journée de la glisse, y a que des trucs qui s’avalent facile, à base de beurre, d’huile, de saindoux ou de margarine il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Abondance… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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