Sep 282018
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement.

La fête battait son plein dans le grand hall du bâtiment de Direction.
C’était l’anniversaire de l’Entreprise, un moment choisi par les Dirigeants pour célébrer l’évènement et aussi pour rappeler les origines et le mérite des anciens sans qui les salariés d’aujourd’hui ne seraient pas là.
L’ambiance était vive, les conversations allaient bon train autour des buffets répartis dans le hall décoré pour l’occasion des portraits des membres fondateurs, tous disparus depuis plusieurs générations, l’Entreprise fêtant son centenaire.
Les rires qui fusaient çà et là témoignaient aussi du soulagement de tous ceux, nombreux, qui avaient dû écouter, puis entendre avant de subir les discours des membres du Conseil qui, tous, s’engageaient à faire bref et tous déroulaient une présentation powerpoint de 10 slides couvertes de chiffres. Ces informations étaient censées propager une atmosphère de fête puisque l’Entreprise allait bien. De chiffres en tableaux, de tableaux en graphiques, de graphiques en bullet points, les présentations et discours s’étaient enchainés jusqu’à ce que le sens de tout cela se perde.
On était là pour fêter un évènement, et on était là pour travailler. Pour acheter ce droit à la déconnexion, il fallait donc payer de son écoute et surtout de ses questions une fois les discours terminés. En étant vigilant sur les questions posées, car on était ici pour faire la fête, il s’agissait de ne pas être polémique.
Afin d’éviter de trop pesants silences, les membres du Conseil avaient préparé leurs propres questions qu’ils se posaient les uns les autres, montrant à quel point le dialogue était ouvert et transparent, au moins entre eux, sous le regard bovin et avachi des spectateurs qui auraient vu d’un meilleur œil le fait de poser leurs questions directement aux Dirigeants autour d’un verre.
Conscients de ce risque, une fois les festivités ouvertes, les Dirigeants s’étaient regroupés spontanément autour d’un même buffet légèrement excentré par rapport aux autres buffets et seuls quelques aventuriers timides se risquaient à s’approcher, verre à la main et petit four en bouche.
Le GISPEP, en tant que membre du Conseil, paradait au sein de ce petit groupe en veillant bien à passer un moment décontracté, au moins en apparence, avec chacun des Dirigeants. Cela lui permettait aussi d’ignorer superbement ses trois compères, le gars du MAIGRE, le mec du 12 Delta et le Yogi qui restaient en périphérie du cercle des Dirigeants.
De l’autre côté du hall, près d’un autre buffet, se tenait le Chef, seul, un verre de jus d’orange à la main, qui manifestement ne cherchait pas le contact.
C’était un mauvais moment pour le Chef, car c’était sa première apparition publique de ce type et il n’avait toujours pas digéré sa rétrogradation. Il avait la furieuse impression que chaque regard qui lui était adressé était soit un reproche, soit une moquerie. Le pire pour lui était de voir des petits groupes en pleine conversation dont un des membres se tournait vers lui pour le regarder. Il sentait alors l’agression de plein fouet, en pleine poire. Mais c’était pas pour rien qu’il était le Chef, il tenait, il restait pourvu qu’on lui foute la paix.
De son côté la Bougre Complice virevoltait de groupe en groupe, trouvant accueil et conversation à chaque étape.
Le Fourbe et le GROC discutaient entre eux depuis un moment lorsqu’ils remarquèrent le Chef dans sa solitude. Ils se séparèrent, le Fourbe rejoignant la Bougre Complice, le GROC se rapprochant du Chef.
Le Chef plongé dans ses pensées ne remarqua pas tout de suite la présence du GROC à ses côtés. Le GROC patienta puis tendit son verre vers le Chef pour trinquer :
« Y a pas vraiment de quoi se réjouir, dit le Chef.
-Vous, vous êtes en train de ruminer plutôt que profiter, répondit le GROC dans un sourire.
-Profiter de quoi ? De l’ambiance ? Du buffet ?
-Profiter pour observer et apprendre !
-…
-Regardez les Dirigeants, vous avez remarqué ?
-Ben ils sont à part, comme d’hab.
-Et le GISPEP ?
-Ah ne me demandez pas de m’intéresser à lui !
-Pourtant…
-Pourtant quoi ?
-Vous avez vu ses acolytes ? Ils s’emmerdent à cent sous de l’heure mais ils n’osent pas s’éloigner ! »
Effectivement, le gars du MAIGRE et le mec du 12 Delta se tenaient à courte distance des membres du Conseil, semblant guetter le moment où ils pourraient s’adresser à eux directement. Pendant ce temps, le Yogi se tenait collé au buffet et semblait avoir vraiment sympathisé avec le serveur.
Les plats chauds avaient été servis et on pouvait maintenant observer les tentatives plus ou moins réussies des convives pour tenir d’une main une assiette, un couteau, un verre plein, une serviette et essayer de manger le plat chaud de l’autre main, debout, tout en parlant la bouche pleine avec élégance, sans renverser son verre.
Le Yogi s’abreuvait patiemment tout en alpaguant de plus en plus bruyamment ceux qui s’approchaient de son côté du buffet.
Le GROC reprit, à l’adresse du Chef :
« Et puis, ces occasions-là sont de belles opportunités…
-De manger gratis ? ricana le Chef.
-De développer son réseau, surtout !
-N’exagérons rien, c’est pas là que se fait le business, et heureusement !
-C’est vrai, et ce n’est pas à négliger.
-Le GISPEP semble savoir faire en tout cas, dit le Chef tristement.
-Je serais vous, je n’en serais pas si sûr, rit le GROC.
-Pourquoi ?
-Tout dépend de l’intention ! Si vous regardez la Bougre Complice, elle échange vraiment, c’est-à- dire qu’elle troque des services contre d’autres, elle coopte, elle pioche à tous vents, c’est la bonne approche, dit le Fourbe qui venait de rejoindre la conversation, à la surprise du Chef.
-C’est pas ce que fait le GISPEP ? demanda le Chef »
Le GROC et le Fourbe se regardèrent, puis éclatèrent de rire.
« J’ai dit une connerie ou vous vous foutez de moi ? dit le Chef amèrement.
-Non, non ! dit le GROC, c’est juste que le souci du GISPEP est ailleurs…
-Disons qu’il est pas vraiment en posture de faire des échanges, en tout cas pas avec les Dirigeants, ajouta le Fourbe.
-Mais quoi alors ? interrogea le Chef.
-En fait, comme on se l’était dit il y a quelques semaines, j’ai commencé à abreuver le GISPEP d’informations au sujet de la Bougre Complice, dit le GROC, et le fait est qu’il y a mordu !
-Qu’est-ce que vous lui avez dit ?
-Que la Bougre Complice surfait sur la promesse de ressources illimitées pour lancer exploration sur exploration, tout azimut, répondit le GROC.
-Mais c’est pas vrai ! se fâcha le Chef.
-C’est pas faux non plus, la Bougre Complice a une approche en ‘reverse pipeline‘ sur une partie de son projet d’innovation de rupture.
-C’est quoi ? demanda le Chef.
-Une approche qui consiste à multiplier les opportunités de prototypage pour augmenter la probabilité de tomber sur une rupture efficace, expliqua le Fourbe.
-OK, et alors ? demanda le Chef.
-Eh bien, dit le GROC, le GISPEP, avec les conseils avisés du Yogi, en a conclu que la Bougre Complice était une concurrente directe pour lui et qu’elle risquait de lui piquer toutes les ressources, l’empêchant de réussir ses objectifs personnels.
-Et du coup, il explique à qui il peut au Conseil qu’il s’apprête à lancer un très grand nombre de projets d’innovation grâce à une méthodologie vantée par le Yogi, appelée le ‘Design Tantrism : l’innovation par le corps en contact étroit avec le client’… Le Yogi n’a pas précisé de quel client il parlait… Mais là, tout de suite, le GISPEP cherche à avoir un assentiment officieux de la part du Conseil sur les recommandations du mec du 12Delta, ajouta le Fourbe.
-Comment vous le savez ?
-Le Yogi !
-Le Yogi ?
-Oui, il ne tient pas très bien l’alcool et parle beaucoup, c’est aussi l’avantage de ces buffets ! dit le Fourbe ».
Le Chef regarda le GROC avec attention :
« C’est vous qui avez eu cette idée ?
-Ben oui, ça semblait évident dans le contexte, dit le GROC sans chichi.
-Vous irez loin, vous… vous irez loin… conclut le Chef avec un sourire entendu autant que détendu. »
La Bougre Complice arriva sur ces entrefaites, interrompant le trio :
« Dites ! Il faut aller goûter les terrines ! Le GISPEP m’a dit qu’on dirait qu’on a des crocus à l’aneth, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le GISPEP tente de tout maîtriser… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Sep 222018
 

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Dans le parking souterrain du bâtiment de direction, le Yogi était occupé à garer sa ‘VSP 1200 Original Deluxe’ comme il pouvait, car la règle était de se garer en marche arrière. Cette règle était prévue pour deux raisons : la première raison était de s’emmerder en arrivant au boulot plutôt qu’en en partant, et la seconde raison était de gagner en efficacité en cas d’évacuation du bâtiment. C’était là un point intéressant car les consignes, en cas d’incendie par exemple, étaient de rejoindre à pied, pas en voiture, un point précis en dehors du bâtiment. Cette bizarrerie était en fait historique, depuis que l’ancien responsable ‘Santé Environnement Xyloglossie (°) et Yoga’ avait organisé un exercice surprise d’évacuation du parking après l’avoir enfumé. Les conducteurs paniqués, garés comme prévu mais n’y voyant goutte avaient provoqué plus d’accidents qu’un réel incendie ne l’aurait fait. Le responsable de l’exercice surprise avait été viré sur le champ, mais la règle était restée.
Le Yogi, donc, était en train de garer sa ‘Voiture Sans Permis 1200 watts avec sièges en cuir imitation skaï’ lorsque le GISPEP, garé depuis longtemps, lui tomba sur le poil :
« Quand vous aurez fini vos conneries, on pourra parler ! dit le GISPEP en guise de bonjour.
-Ben quelles conneries ? dit le Yogi.
-Vous avez du mal à vous garer, hein ?
-Ah ça oui, je sais pas ce que j’ai aujourd’hui, je suis soit trop à gauche, soit trop à droite… et j’y vois rien dans mon rétro…
-Ça doit sans doute venir du fait que vous essayez de vous garer dans le local à vélos…
-…
-Pour les véhicules comme le vôtre, c’est juste en face… »
Le Yogi, avec un sourire gêné, réagit en se garant en marche avant sur la ligne séparant deux places vides juste en face de lui, sous le regard désespéré du GISPEP qui abandonnait la partie.
Le Yogi s’extirpa difficilement de l’habitacle pour rejoindre le GISPEP qui l’attendait :
« Ça fait deux mois que le Conseil m’a donné des ressources illimitées, il en reste quatre et qu’est-ce que vous avez fait ? Rien ! dit le GISPEP.
-Ah ? Parce que c’était à moi de faire ? demanda le Yogi en réarrangeant son sari rose.
-Vous entre autres ! Qu’est-ce qu’on fait de cet argent ?
-On a combien ?
-Ben j’en sais rien ! On a ce qu’on veut ! Le Conseil nous donne 6 mois, 4 maintenant, pour progresser significativement dans l’innovation, avec ressources illimitées !
-Alors c’est ça le problème, dit le Yogi, voyez-vous…
-Quoi, c’est ça le problème ? Quel problème ?
-Vous n’avez plus de limite, c’est ça le problème, reprit le Yogi, le Conseil vous ouvre la route et vous dit : ‘allez-y ! Faites à votre gré !’. Eh bien c’est ça le problème !
-C’est pas faux… Mais qu’est-ce que je fais ? demanda le GISPEP.
-Faites ce que vous avez envie de faire, mais sans perdre de vue votre ligne directrice ! Rappelez-vous ! Ce qui compte dans le changement, c’est la stabilité, l’immuabilité ! Si vous voulez que l’Entreprise change grâce à vous, soyez-en le pivot…
-Le pivot ?
-Oui, c’est un terme d’agilité, c’est la pièce qui tourne sur place avec un minimum d’énergie alors que tout le système s’agite et tourne autour de lui, c’est ça le secret, soyez le pivot, ne dérogez en rien à vos convictions, soyez ferme, soyez stable, ne changez rien pour permettre aux autres de changer ! s’enthousiasma le Yogi en entrant dans l’ascenseur qui venait de s’ouvrir.
-Vous êtes sûr ? Et comment je dépense un budget illimité ?
-Faites-le dépenser par d’autres, s’ils n’y arrivent pas ce ne sera pas faute de votre part de les y avoir encouragés…
-Vous êtes sûr ? s’inquiéta le GISPEP.
-C’est vous qui voyez, conclut le Yogi, en sortant de l’ascenseur, mobilisé pour monter un étage. »

Pendant ce temps, le GROC, matinal, était déjà passé voir le Fourbe pour lui faire part de ses doutes quant aux relations triangulaires entre le GISPEP, le Chef et la Bougre Complice. Le Fourbe, qui était au courant des pressions subies par le Chef, confirma les doutes du GROC et avait invité ce dernier à aller voir le Chef directement pour en parler. Si tôt dit, si tôt fait, le GROC avait rejoint le Chef dans son bureau, pour lui faire part de ses observations :
« Voilà ce que j’observe, conclut le GROC.
-Vous avez vu juste, dit le Chef.
-Si vous en êtes d’accord, dit le GROC, j’aimerais connaitre votre analyse : comment en êtes-vous arrivé là ?
-… C’est une longue histoire…
-J’ai tout mon temps !
-Comment dire… Lorsque le Conseil, à l’époque on l’appelait le Comité Exécutif, il y a maintenant longtemps, avait lancé ce projet d’innovation de rupture… (relire ‘L’avocat’)
-Celui mené par la Bougre Complice ?
-Exactement, à l’époque, c’était à moi de le mener et aux yeux du Conseil, j’étais l’unique responsable, même si à l’époque, j’essayais de faire porter toute la charge à mon équipe…
-Ça, je m’en souviens ! C’était pas marrant…
-Pas marrant pour moi non plus, je me trouvais complètement démuni face à cette rupture, rien de ce que je connaissais ou pratiquais ne fonctionnait…
-Pourtant le Fourbe essayait d’aider…
-Mais c’est pas comme ça que je le voyais ! En fait, il venait surtout contrecarrer mes plans ! s’énerva le Chef.
-C’est peut-être votre opinion, mais il avait des éléments de solution…
-C’était mon opinion à l’époque, j’ai bien changé depuis, même si je n’ai pas encore l’impression d’avoir compris, mais ce n’est pas le sujet. Je me suis enfoncé dans les difficultés en croyant bien faire, en créant le rôle de GISPEP (relire ‘Premiers Obstacles’) par exemple. En plus, j’avais mis le Fourbe sur la touche pour m’en protéger, mais ça l’a renforcé finalement (relire ‘Le mouvement saisonnier des souffles’) ! Et je voyais bien que plus je tentais de m’en sortir, plus je m’enfonçais et en désespoir de cause, j’ai refilé le sujet à la Bougre Complice et au Fourbe, mais sans le dire !
-Pourquoi ? Ç’aurait été la démonstration de votre pouvoir d’innovation !
-Ce n’est pas ce qu’attendait le Conseil ! Le Conseil attendait de l’innovation de rupture, ou en tout cas ses bénéfices, mais sans impact sur l’organisation ni sur son fonctionnement…
-Mais ce n’est pas possible, dit le GROC.
-Facile à dire maintenant, mais sur le coup ça aurait été un risque énorme, que je ne voulais pas prendre pour ma carrière, mon statut et mon image !
-…
-Oui… Vous allez me dire, c’est une réussite : je n’ai plus de carrière, j’ai été rétrogradé et je passe pour le con de service dont on ne sait plus quoi faire… Et bientôt, je serai vu comme un traître…
-Ce n’est pas une raison pour vous laisser faire, ni pour freiner la Bougre Complice !
-Mais je sais bien ! Mais là, le coup de grâce, ça a été Flextor ! (Relire ‘le Yack et l’Oiseau’ et suite)
-Comment ça ?
-Eh bien, Flextor, c’était ma voie de réhabilitation ! C’était, c’est toujours d’ailleurs, un vrai projet d’évolution des méthodes de travail !Et le Conseil était à deux doigts de l’approuver !
-C’était quand même basé sur de l’Innovation Rétrograde ! dit le GROC.
-Vous trouvez ?
-Ah ben quand même, c’était du vieux mais présenté avec des mots à la mode !
-C’était pas faux à l’époque, mais maintenant, en travaillant avec la Bougre Complice, j’ai fait évoluer le concept de Flextor !
-Revenons à l’histoire, dit le GROC, que s’est-il passé avec le Club du Fourbe ?
-Ah ça, c’est mon plus grand regret… J’ai fait fermer le Club du Fourbe…(relire ‘Un Bougre qui marche…’) C’était une question de survie pour moi, le Conseil m’accusant de laisser des organisations subversives se développer au sein de l’Entreprise. Ça a fait partie des trucs qui m’ont amené à deux doigts de démissionner, j’avais rédigé ma lettre vous savez ? (Relire ‘Futur ou Avenir ?’)
-Non, je ne savais pas, mais vous êtes resté…
-Oui, par fierté, orgueil et puis aussi un peu par loyauté et curiosité…
-Curiosité ?
-Oui, je voulais voir jusqu’où le projet d’Innovation de Rupture et ces nouvelles façons de travailler pourraient aller, et aussi jusqu’où le Conseil nous laisserait jouer… Et voilà… Maintenant, je me fais peler les fesses en cercles dès que je bouge, et c’est pire quand je bouge pas…
-Je peux peut-être vous aider, s’avança le GROC.
-Pourquoi vous feriez ça ?
-Pourquoi je le ferais pas ?
-Quand même…
-C’est vous qui m’avez donné l’opportunité d’être GROC, je vous dois bien ça ! (Relire ‘Franchir le fleuve pour construire le Pont’)
-Comme vous voulez… Au point où j’en suis…
-Restez aimable, quand même ! rit le GROC.
-Pardon…
-J’ai une idée, l’important, c’est que le GISPEP ait l’impression que vous pliez.
-Ben c’est pas gagné…
-Il va falloir l’accepter, il va falloir plier, doucement, vous modeler à la situation…
-Vous parlez comme le Skippy maintenant ?
-Plutôt comme le Fourbe, je sors de son bureau…
-Ah bon, je préfère !
-Toujours est-il, il faut que le GISPEP perçoive que vous acceptez la situation…
-Mais je pourrai jamais !
-C’est pour cela que vous allez me mandater pour le faire, officiellement ! dit le GROC.
-Mais je n’ai plus le grade pour le faire ! dit le Chef.
-On s’en fout ! Ce qui compte, c’est que le GISPEP et sa clique obtiennent des infos sur la Bougre Complice ! Dites-vous que le GISPEP est sans doute dans le même aveuglement vis-à-vis du Conseil que vous l’étiez à l’époque ! Il va se ruer sur les infos, sans se demander pourquoi elles viennent de cette façon ! Surtout si ça l’aide à engager les ressources illimitées reçues du Conseil…
-Mais qu’est-ce que vous allez dire ?
-C’est mon affaire !
-Et la Bougre Complice ?
-Elle reste en dehors de tout ça, vous y veillerez !
-Si vous le dites… dit le Chef, très fatigué.
-Ça va bien se passer ! En plus, c’est l’heure, on va manger ? C’est la journée ‘Détox ton Porc’, que des abats de porc crus, marinés au gingembre et à l’ail, avec des jus de panais ou de radis noir, il parait que c’est super ! »

 

(°) Note de l’IPM : Xyloglossie : si vous savez pas ce que c’est, allez voir un dico, on va pas tout vous mâcher non plus.

 

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef souffre… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Sep 152018
 

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Résumé des épisodes précédents : « C’est la merde… »
Pour plus de détails, relisez les épisodes précédents !
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Le Chef était tiraillé et plongé dans ses pensées. La pression du GISPEP, qui lui demandait de trahir la Bougre Complice en montrant qu’elle nourrissait un plan subversif à l’encontre de l’entreprise, lui devenait insupportable.
Depuis un mois, tous les jours, à la même heure, il devait se rendre dans le bureau du GISPEP pour être soumis à la question. Le gars du MAIGRE, le mec du 12 Delta et le Yogi le pressaient alors de fournir des informations, quelle qu’en soit la véracité, qui permettraient d’enfoncer la Bougre Complice et de valoriser le GISPEP.
Le Chef tenait bon même si ces pensées le blessaient profondément d’une langueur monotone.
Tout suffocant et blême, quand sonnait l’heure, il se souvenait des jours anciens et pleurait. Il voulait parfois partir, au vent mauvais, emporté de ça de là comme une feuille morte.
Il se sentait tel le voyageur dans une contrée lointaine et inconnue où, ignorant les us et coutumes, chacune de ses actions conduirait à une catastrophe.
Le GISPEP interrompit la rêverie du Chef qui s’évadait ainsi de plus en plus souvent :
« Donc, si je comprends bien, vous n’avez rien de plus qu’hier à me fournir !
-Ben non, j’ai rien… et encore, j’ai pas plus qu’hier ni moins que demain…
-Mais vous faites de l’humour, dit le mec du 12 Delta, c’est bien ! Vous commencez à assumer votre responsabilité !
-J’assume rien du tout, rétorqua le Chef.
-Rira bien qui rira le premier, dit le Yogi.
-Le dernier… dit le GISPEP.
-C’est vous qui voyez, dit le Yogi, les premiers seront les derniers !
-…
-J’ai entendu dire que le Club sans local était pléthorique, dit le gars du MAIGRE, il y a sans doute quelques coupes à faire ici et là !
-C’est vrai, c’est une bonne piste, dit le GISPEP, il suffit de montrer que c’est une perte de temps, ce Club sans local…
-Une perte inacceptable, dit le gars de MAIGRE.
-N’en soyez pas complice, dit le mec du 12 Delta.
-Mais c’est absurde ! dit le Chef en se levant.
-Vous savez, l’image du monde, ce n’est qu’une question de point de vue, dit le GISPEP, revenez demain avec quelque chose de plus consistant, ma patience a des limites, le pire pour vous serait que ce soit moi qui trouve ce qui ne va pas avec la Bougre Complice… A demain ! »

Pendant ce temps, le GROC se posait des questions. Ses observations des pratiques de l’équipe de la Bougre Complice, dont le Chef faisait partie, montraient quelque chose d’étrange.
La rencontre quotidienne du Chef et du GISPEP, dès le début, avait attiré son attention, car le Chef rapportait à la Bougre Complice, et pas au GISPEP. Il y avait donc là un écart avec le respect de la chaine hiérarchique. D’autre part, le GROC savait que le Chef et le GISPEP se détestaient, éliminant toute possibilité de visite amicale et constructive.
Le GROC n’avait pas pu déterminer par l’observation si la Bougre Complice était au courant de ces rencontres. Par contre, il observait que depuis que ces rencontres quotidiennes avec le GISPEP avaient commencé, le Chef rencontrait de moins en moins souvent la Bougre Complice, comme s’il cherchait à l’éviter, alors que le début de leur collaboration, pour difficile qu’il fût, s’était engagé plutôt correctement.
Dans le contexte de ses observations, répondant à des critères très stricts de neutralité de l’observateur, il ne pouvait se permettre d’en parler aux membres de l’équipe de la Bougre Complice, et encore moins à cette dernière ou au Chef.
Mais la tension qu’il observait l’intriguait tant qu’il décida d’interroger la seule personne en qui il voyait une source possible d’objectivité relative : le Stagiaire, qui travaillait depuis quelques mois sous les ordres du Chef.
Après les rituels d’usage, le GROC entra dans le vif du sujet avec le Stagiaire :
« Qu’est-ce qui se passe entre la Bougre Complice et le Chef ? demanda le GROC.
-Ben j’en sais rien moi, pourquoi ? répondit le Stagiaire.
-Tu n’as rien remarqué ?
-Oh vous savez, ils font ce qu’il veulent…
-Comment ça ?
-Tant que c’est pas au boulot…
-Ah bon ? Ils se voient ailleurs ?
-Pourquoi vous me demandez ça ?
-J’ai besoin de savoir ce qu’il se passe entre eux.
-Mais vous surveillez quoi, là ?
-…
-Ah je vois, dit le Stagiaire en rigolant, vous avez des vues sur la Bougre Complice ! Elle vous plait, hein ? C’est vrai qu’elle est pas mal ! Moi aussi, il y a des jours, mais bon je suis trop jeune…
– Mais non ! J’ai pas de vue sur elle ! réagit le GROC.
-… Ah bon ?… Non, j’y crois pas ! C’est le Chef qui vous branche ? Ah mais moi, faut juste me le dire vous savez…
-Mais tais-toi ! se fâcha le GROC, il s’agit pas de ça, bordel ! Je te demande juste comment ça se passe PROFESSIONNELLEMENT entre ces deux-là, c’est tout !
-Ahhhh ! Ah ben je préfère ça ! Parce que j’étais pas à l’aise, et puis surtout c’est pas mes oignons, vous draguez bien qui vous voulez !
-Ça suffit maintenant !
-Bon, bon… Professionnellement vous dites… Ben y a pas grand chose à dire, à part qu’ils se parlent presque plus… C’est moi qui fait le messager le plus souvent.
-Le messager ?
-Oui, parce qu’ils doivent rédiger leur contrat de collaboration, c’est le GISPEP qu’a demandé et ça rigole pas ! Alors c’est moi qui tape les propositions de document et je fais les allers-retours…
-Et ça leur convient à tous les deux de faire comme ça ?
-Ça convient plus au Chef qu’à la Bougre Complice ! Chaque fois que je vais la voir, elle m’engueule en me disant que c’est au Chef de venir et moi il faut que je trouve des excuses pour le Chef, je dis qu’il est très occupé ou qu’il est au Club sans local… Quoique ça, elle y croit pas trop…
-Et tu sais pourquoi le Chef ne veut plus la voir ?
-Ah ça non, c’est comme ça, je cherche pas plus loin…
-Tu pourrais te renseigner ?
-… Je crois pas ! Vous savez, c’est mon n-ième stage dans l’Entreprise et je sais que si je me tiens à carreau, ils finiront bien par me proposer un poste… Ou pas… Alors je fais où on me dit de faire… Je suis déjà bien content d’être chez la Bougre Complice, je vais pas aller foutre le bordel…
-Je comprends, dit le GROC, et si jamais tu vois quelque chose de vraiment étrange, tu sais où me contacter.
-Promis ! Et puis, aussi, ça reste entre nous, hein, comptez sur moi, je dirai rien sur vos penchants pour le Chef, chacun sa vie, chacun son destin ! dit le Stagiaire, hilare.
-T’es vraiment trop con ! »

Le Chef était allé consulter le Fourbe.
« Là, je ne sais plus quoi faire, j’ai l’impression que quoique je fasse, ça va merder, dit le Chef.
-C’est vrai que la situation est bizarre, dit le Fourbe.
-C’est comme si j’étais dans un pays lointain, tu vois ? Je ne connais pas les règles, les lois, les coutumes… Et donc, parfois, le simple fait d’être là peut être vu comme une connerie à ne pas faire…
-Maintenant que tu le dis, ça me rappelle quelque chose… Il y a un chapitre dans le Yi Jing, « le Livre des Changements » chinois, qui traite des situations comme ça… Faudrait que je le retrouve…
-Oh moi tu sais ces trucs-là… dit le Chef dont les épaules s’affaissaient.
-Écoute, ce qu’on sait déjà, c’est que tu te trouves dans une situation d’incertitude et de pression maximale et ça c’est un peu notre domaine, non ?
-Tu veux dire pour l’innovation ?
-Ben oui, sauf que là, c’est pas vraiment innovant, mais pour autant, il y a bien une incertitude et une pression maximale. Qu’est-ce qu’on fait dans ces cas-là ? Si on était en train de discuter sur un projet ?
-… Je vois pas…
-Si ! La technique du scaphandrier !
-C’est reparti avec les conneries… Allez ! Parle-moi du scaphandrier…
-Mais si ! C’est la technique des petits pas ! Déjà, t’es au fond, t’y vois rien, donc t’avances par petites étapes, en sondant le sol à chaque pas. En plus, t’es au fond de l’eau, t’as une putain de pression, tu vas pas t’épuiser à aller vite ! Alors tu fais des petits pas en économisant ton énergie…
-Ben voyons… Ça me dit pas ce que je fais avec la Bougre Complice…
-Réfléchis, bon sang ! C’est la seule, dans l’organisation, qui est habilitée à t’apporter de l’air ! Si tu t’en éloignes, tu auras moins d’air !
-…
-Fais demi-tour ! Rapproche-toi d’elle à petits pas !
-…
-Allez ! Tu vas pas réfléchir le ventre vide ! Aujourd’hui c’est cuisine aléatoire, les cuisiniers avaient les yeux bandés et pas le droit de se parler, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef et le GROC ont une idée… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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