Sep 282018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement.

La fête battait son plein dans le grand hall du bâtiment de Direction.
C’était l’anniversaire de l’Entreprise, un moment choisi par les Dirigeants pour célébrer l’évènement et aussi pour rappeler les origines et le mérite des anciens sans qui les salariés d’aujourd’hui ne seraient pas là.
L’ambiance était vive, les conversations allaient bon train autour des buffets répartis dans le hall décoré pour l’occasion des portraits des membres fondateurs, tous disparus depuis plusieurs générations, l’Entreprise fêtant son centenaire.
Les rires qui fusaient çà et là témoignaient aussi du soulagement de tous ceux, nombreux, qui avaient dû écouter, puis entendre avant de subir les discours des membres du Conseil qui, tous, s’engageaient à faire bref et tous déroulaient une présentation powerpoint de 10 slides couvertes de chiffres. Ces informations étaient censées propager une atmosphère de fête puisque l’Entreprise allait bien. De chiffres en tableaux, de tableaux en graphiques, de graphiques en bullet points, les présentations et discours s’étaient enchainés jusqu’à ce que le sens de tout cela se perde.
On était là pour fêter un évènement, et on était là pour travailler. Pour acheter ce droit à la déconnexion, il fallait donc payer de son écoute et surtout de ses questions une fois les discours terminés. En étant vigilant sur les questions posées, car on était ici pour faire la fête, il s’agissait de ne pas être polémique.
Afin d’éviter de trop pesants silences, les membres du Conseil avaient préparé leurs propres questions qu’ils se posaient les uns les autres, montrant à quel point le dialogue était ouvert et transparent, au moins entre eux, sous le regard bovin et avachi des spectateurs qui auraient vu d’un meilleur œil le fait de poser leurs questions directement aux Dirigeants autour d’un verre.
Conscients de ce risque, une fois les festivités ouvertes, les Dirigeants s’étaient regroupés spontanément autour d’un même buffet légèrement excentré par rapport aux autres buffets et seuls quelques aventuriers timides se risquaient à s’approcher, verre à la main et petit four en bouche.
Le GISPEP, en tant que membre du Conseil, paradait au sein de ce petit groupe en veillant bien à passer un moment décontracté, au moins en apparence, avec chacun des Dirigeants. Cela lui permettait aussi d’ignorer superbement ses trois compères, le gars du MAIGRE, le mec du 12 Delta et le Yogi qui restaient en périphérie du cercle des Dirigeants.
De l’autre côté du hall, près d’un autre buffet, se tenait le Chef, seul, un verre de jus d’orange à la main, qui manifestement ne cherchait pas le contact.
C’était un mauvais moment pour le Chef, car c’était sa première apparition publique de ce type et il n’avait toujours pas digéré sa rétrogradation. Il avait la furieuse impression que chaque regard qui lui était adressé était soit un reproche, soit une moquerie. Le pire pour lui était de voir des petits groupes en pleine conversation dont un des membres se tournait vers lui pour le regarder. Il sentait alors l’agression de plein fouet, en pleine poire. Mais c’était pas pour rien qu’il était le Chef, il tenait, il restait pourvu qu’on lui foute la paix.
De son côté la Bougre Complice virevoltait de groupe en groupe, trouvant accueil et conversation à chaque étape.
Le Fourbe et le GROC discutaient entre eux depuis un moment lorsqu’ils remarquèrent le Chef dans sa solitude. Ils se séparèrent, le Fourbe rejoignant la Bougre Complice, le GROC se rapprochant du Chef.
Le Chef plongé dans ses pensées ne remarqua pas tout de suite la présence du GROC à ses côtés. Le GROC patienta puis tendit son verre vers le Chef pour trinquer :
« Y a pas vraiment de quoi se réjouir, dit le Chef.
-Vous, vous êtes en train de ruminer plutôt que profiter, répondit le GROC dans un sourire.
-Profiter de quoi ? De l’ambiance ? Du buffet ?
-Profiter pour observer et apprendre !
-…
-Regardez les Dirigeants, vous avez remarqué ?
-Ben ils sont à part, comme d’hab.
-Et le GISPEP ?
-Ah ne me demandez pas de m’intéresser à lui !
-Pourtant…
-Pourtant quoi ?
-Vous avez vu ses acolytes ? Ils s’emmerdent à cent sous de l’heure mais ils n’osent pas s’éloigner ! »
Effectivement, le gars du MAIGRE et le mec du 12 Delta se tenaient à courte distance des membres du Conseil, semblant guetter le moment où ils pourraient s’adresser à eux directement. Pendant ce temps, le Yogi se tenait collé au buffet et semblait avoir vraiment sympathisé avec le serveur.
Les plats chauds avaient été servis et on pouvait maintenant observer les tentatives plus ou moins réussies des convives pour tenir d’une main une assiette, un couteau, un verre plein, une serviette et essayer de manger le plat chaud de l’autre main, debout, tout en parlant la bouche pleine avec élégance, sans renverser son verre.
Le Yogi s’abreuvait patiemment tout en alpaguant de plus en plus bruyamment ceux qui s’approchaient de son côté du buffet.
Le GROC reprit, à l’adresse du Chef :
« Et puis, ces occasions-là sont de belles opportunités…
-De manger gratis ? ricana le Chef.
-De développer son réseau, surtout !
-N’exagérons rien, c’est pas là que se fait le business, et heureusement !
-C’est vrai, et ce n’est pas à négliger.
-Le GISPEP semble savoir faire en tout cas, dit le Chef tristement.
-Je serais vous, je n’en serais pas si sûr, rit le GROC.
-Pourquoi ?
-Tout dépend de l’intention ! Si vous regardez la Bougre Complice, elle échange vraiment, c’est-à- dire qu’elle troque des services contre d’autres, elle coopte, elle pioche à tous vents, c’est la bonne approche, dit le Fourbe qui venait de rejoindre la conversation, à la surprise du Chef.
-C’est pas ce que fait le GISPEP ? demanda le Chef »
Le GROC et le Fourbe se regardèrent, puis éclatèrent de rire.
« J’ai dit une connerie ou vous vous foutez de moi ? dit le Chef amèrement.
-Non, non ! dit le GROC, c’est juste que le souci du GISPEP est ailleurs…
-Disons qu’il est pas vraiment en posture de faire des échanges, en tout cas pas avec les Dirigeants, ajouta le Fourbe.
-Mais quoi alors ? interrogea le Chef.
-En fait, comme on se l’était dit il y a quelques semaines, j’ai commencé à abreuver le GISPEP d’informations au sujet de la Bougre Complice, dit le GROC, et le fait est qu’il y a mordu !
-Qu’est-ce que vous lui avez dit ?
-Que la Bougre Complice surfait sur la promesse de ressources illimitées pour lancer exploration sur exploration, tout azimut, répondit le GROC.
-Mais c’est pas vrai ! se fâcha le Chef.
-C’est pas faux non plus, la Bougre Complice a une approche en ‘reverse pipeline‘ sur une partie de son projet d’innovation de rupture.
-C’est quoi ? demanda le Chef.
-Une approche qui consiste à multiplier les opportunités de prototypage pour augmenter la probabilité de tomber sur une rupture efficace, expliqua le Fourbe.
-OK, et alors ? demanda le Chef.
-Eh bien, dit le GROC, le GISPEP, avec les conseils avisés du Yogi, en a conclu que la Bougre Complice était une concurrente directe pour lui et qu’elle risquait de lui piquer toutes les ressources, l’empêchant de réussir ses objectifs personnels.
-Et du coup, il explique à qui il peut au Conseil qu’il s’apprête à lancer un très grand nombre de projets d’innovation grâce à une méthodologie vantée par le Yogi, appelée le ‘Design Tantrism : l’innovation par le corps en contact étroit avec le client’… Le Yogi n’a pas précisé de quel client il parlait… Mais là, tout de suite, le GISPEP cherche à avoir un assentiment officieux de la part du Conseil sur les recommandations du mec du 12Delta, ajouta le Fourbe.
-Comment vous le savez ?
-Le Yogi !
-Le Yogi ?
-Oui, il ne tient pas très bien l’alcool et parle beaucoup, c’est aussi l’avantage de ces buffets ! dit le Fourbe ».
Le Chef regarda le GROC avec attention :
« C’est vous qui avez eu cette idée ?
-Ben oui, ça semblait évident dans le contexte, dit le GROC sans chichi.
-Vous irez loin, vous… vous irez loin… conclut le Chef avec un sourire entendu autant que détendu. »
La Bougre Complice arriva sur ces entrefaites, interrompant le trio :
« Dites ! Il faut aller goûter les terrines ! Le GISPEP m’a dit qu’on dirait qu’on a des crocus à l’aneth, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le GISPEP tente de tout maîtriser… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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