Juin 172017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Ce matin-là, dans le bureau du Chef, l’ambiance était plutôt tendue. Le Chef avait convoqué le GISPER (°), le GISPEP ainsi que la Bougre Complice pour faire un point. Il faut dire que lorsque vous étiez convoqué pour « faire un point » avec le Chef, cela avait l’odeur du soufre et le goût du sang. La Bougre Complice s’y était rendue tendue et avait préparé plein d’informations qu’elle s’imaginait utiles à cette rencontre. Le GISPEP, lui, était convaincu qu’il allait récupérer la Bougre Complice dans son équipe, ce qui était enfin normal, vu qu’il était le patron de l’innovation et que le GISPER était présent. Le GISPER ne savait pas pourquoi il était là et avait échafaudé nombre d’hypothèses mais aucune n’apportait réponse satisfaisante à ses yeux, alors il les avait combinées en une seule : cela devait être très important, sinon il n’aurait pas été invité.
Tous, sauf le Chef, étaient inconfortablement installés autour du grand bureau parfaitement rangé du Chef. Si la partie face au Chef était dégagée, les côtés de part et d’autre du Chef étaient bordés par des piles parfaitement ajustées de dossiers. La hauteur des piles témoignait de l’importance du travail du Chef, leur alignement parfait témoignait de sa totale maitrise de son environnement, le nombre de piles montrait l’étendue et la diversité de ses responsabilités. Mais quiconque passait régulièrement dans le bureau du Chef avec un quelconque sens de l’observation pouvait remarquer que ces piles ne variaient pour ainsi dire pas. En fait le rôle principal de ces piles de dossiers était d’éviter que les Bougres ne posent quoi que ce soit sur le bureau du Chef, ce qui aurait été de l’ordre du sacrilège : seul le Chef touche au bureau du Chef.
Derrière le Chef, il y avait un meuble bas sur lequel on pouvait voir les photos qui lui étaient chères. C’était surtout des photos issues de séminaires, sur lesquelles le Chef trônait au centre de ses équipes. Il y avait aussi une photo où le Chef se tenait à côté du Grand Patron, lors d’une remise de trophées récompensant la réunion la plus longue jamais tenue.
Le Chef ne mâcha pas ses mots :
« Si je regarde la situation objectivement de mon point de vue, je me suis mis à risque personnellement, il y a un mois, en vous nommant à ces postes respectifs et comment suis-je récompensé ? Je vous le demande ? … Ben par rien, pardi ! Vous êtes témoin (le Chef s’adressait au GISPER), il n’y a pas plus d’innovation qu’avant et quant au projet d’innovation de rupture, parlons-en !
-Le prototype avance, commença à justifier la Bougre Complice tout en sachant qu’elle commettait une erreur, et certaines parties sont porteuses…
-Mais à quel rythme ? Ça n’avance pas !  interrompit le Chef, alors quoi ? Elles sont où vos méthodes miraculeuses ? Hein ?…
-Les méthodes n’ont rien à voir là-dedans, vous le savez comme moi ! Il me faut simplement du temps pour sortir le projet de l’imbroglio administratif dans lequel il a été placé ces derniers mois…
-Quoi ? S’insurgea le GISPEP, non mais dites-donc ! Au moins il était géré le projet de mon temps, il y a avait des rapports conséquents et les dépenses étaient allouées !
-Pendant que vous allouiez les dépenses, le prototype ne se faisait pas, là au moins il avance ! Répliqua la Bougre Complice
-Mais pas assez vite ! Qu’est-ce qu’il vous faut pour le comprendre ?  relança le Chef
-Ce qu’il faut, c’est un processus projet bien défini, linéaire et prédictif, rajouta le GISPEP, c’est ce que je suis en train de mettre en place avec mon équipe et croyez-moi, ça va être fulgurant ! Je ne comprends pas pourquoi le projet de madame n’est pas dans mon portefeuille, d’ailleurs…
-Parce que nous sommes en territoire de rupture ! Votre Business Innovation Technico-Economique nous ramènerait en arrière !  rétorqua la Bougre Complice
-Et puis, je serais vous, je ferais pas le malin, intervint le Chef, qu’est-ce que vous avez produit depuis que je vous ai confié les rênes ? Hein ? Plutôt rien je crois…
-Ce n’est pas vrai ! Nous avons établi l’ensemble des formats des documents permettant d’administrer correctement le processus d’innovation et nous avons lancé une boite à idée, installée à chaque étage du bâtiment…
-Ah c’est ça le truc dans la salle à café !   s’exclama le GISPER, je croyais que c’était pour le courrier à poster…
-Non, non ! C’est pour recueillir les idées d’amélioration des gens, c’est juste qu’on a pas eu le temps de coller les affiches explicatives. On avait confié le design de ces affiches à une agence de comm externe qui a pris plus de temps que prévu… expliqua le GISPEP
-Bon mais c’est pas la question, gronda le Chef, quand est-ce que vous deux allez fournir enfin des résultats ?
-Mais le prototype avance ! J’en fournis, des résultats ! Se plaignit la Bougre Complice
-Pas assez vite, je vous l’ai déjà dit, et puis il serait temps pour vous d’aligner les autres fonctions autour de vous, je commence à en avoir assez de répondre à leurs récriminations…
-Ben… ils se plaignent de quoi ?
-Je sais pas, mais vous savez comme ils sont… Ils sentent une faiblesse alors ils tentent le coup… Je veux bien continuer à vous protéger mais il faudrait me donner de bonnes raisons pour le faire…. Le Chef regarda le GISPEP dans le yeux et compléta : et cela vaut pour vous aussi. Ce MOOC que vous avez suivi était gratuit mais je ne voudrais pas commencer à me dire que c’était encore trop cher… c’est clair ? Alors maintenant je vous laisse retourner à vos affaires et rappelez-vous : c’est au pied du mur… qu’on le voit le mieux, le mur… »

Le Chef fit mine de se lever, la réunion était terminée. Le GISPEP et la Bougre Complice évacuèrent la salle sans demander leur reste, le GISPER resta un peu en retrait :
« Finalement, pourquoi m’avez-vous fait venir ?  demanda-t-il
-Je ne sais pas, répondit le Chef, au moins vous êtes au courant de la situation… »
Le GISPER sortit à son tour, formulant de nouvelles hypothèses sur les intentions réelles du Chef à son égard, sur la géopolitique de l’entreprise et sur son avenir de GISPER dans le long terme.

Ébranlée par cette réunion matinale et austère, la Bougre Complice cherchait support. Le Fourbe semblait absent, elle alla alors voir le Bougre au Stagiaire, qui partageait son bureau avec le Stagiaire :

« Donc voilà, c’est l’horreur, ça tire de partout, je ne vois pas par où commencer ni ce qu’il ne faut pas faire… conclut-elle devant le Bougre au Stagiaire et le Stagiaire
-Ah ben dis-donc, répondit le Bougre au Stagiaire, et qu’est-ce qu’il dit le Fourbe ?
-Ben il dit rien, vu qu’il est pas là, mais toi qu’en penses-tu ? »
Le Bougre au Stagiaire sembla réfléchir profondément, cela sembla durer une éternité durant laquelle la Bougre Complice et le Stagiaire s’interrogèrent du regard.
« J’en dis que t’es dans la mouise et que je voudrais pas être à ta place, dit le Bougre au Stagiaire en relevant enfin la tête
-Merci mais ça m’aide pas vraiment….
-Que veux-tu ? C’est une situation qui me dépasse, il y a trop de facteurs en jeu, les coups peuvent arriver de n’importe où, tu ne peux pas te concentrer sur toutes les menaces à la fois et conduire le projet… je ne vois pas quoi te dire… désolé…
-Dit comme ça, ça me donne une idée, interrompit le Stagiaire, mais bon je n’ai pas votre expérience de l’entreprise…
-Dis toujours, invita la Bougre Complice
-Eh bien voilà, vous avez parlé de coups, de menaces et ça m’a fait penser au combat… ou plutôt aux sports de combat…
-Et ?…
-Je pratique le Kung Fu depuis plus de dix ans et s’il y a une chose que j’ai apprise en combat, c’est qu’il s’agit avant tout de se mettre en posture d’avoir la bonne perception de la situation.
-Jusque là je ne comprends rien, mais vas-y toujours, continue…
-Eh ben, tu vois, les débutants en combat ont tendance à chercher à regarder à la fois les poings, les pieds, les jambes de leur adversaire, ils cherchent à percevoir toutes les menaces potentielles en même temps, et c’est une erreur qu’ils payent très vite : ce n’est pas la bonne perception, ils entrent très vite dans la confusion car il leur devient impossible de tout envisager tout en maitrisant leur propre corps et leur propre tactique de combat…
-Je commence à comprendre, tu veux dire que si je cherche à tout voir pour tout parer, je vais avoir une perception très complexe de la réalité…
-Oui, et en plus, il y a des choses que tu ne VEUX pas voir et avec cette approche il n’y a aucune chance pour que tu les voies. Or ce sont elles les vrais pièges.
-Alors comment tu fais en combat ? Comment tu le prépares ?
-Je ne prépare pas LE combat, je ME prépare au combat
-C’est pas la même chose ?
-Non, dans le premier cas, je vais avoir une vision confuse et je vais chercher à lire l’avenir, dans le second cas, je vais me concentrer, me connecter à mes pratiques mille fois répétées…
-Je vois pas en quoi…
-Laisse-moi finir ! Avant le combat, je vais observer l’adversaire, regarder comment il bouge, évaluer son allonge, son poids et au moment où le combat démarre, je me concentre sur ses yeux, je ne regarde rien d’autre ! Là où un débutant a le regard qui part dans tous les sens, cherchant à capter les mouvements des poings, des pieds et du reste, je me concentre uniquement sur ses yeux, je change ma perception du combat. Ses yeux vont me guider tout au long… Et puis il y a une règle simple, laisse l’autre attaquer et profite de son attaque pour placer la tienne. C’est quand l’autre attaque qu’il est vulnérable.
-Et ça marche ?
-Je suis ceinture noire 4° duan… ça marche pas mal
-Et comment je fais ça moi, dans mon merdier ?
-Par exemple, cartographie la situation. Qui sont les acteurs? Qui s’entend bien avec qui ? Qui peut t’aider ? De qui te méfier ? Ça c’est l’observation
-Pourquoi pas…
-Cartographie aussi ce que tu n’aimes pas chez toi, dans ta pratique, dans tes doutes, c’est aussi la phase d’observation car tu es une actrice du système. Comme en combat, ce que tu fais entraîne des réactions de l’autre.
-Plus dur, mais pourquoi pas ? Et après ?
-Cherche les yeux ! Dans ton cas, cherche le point de vue le plus élevé possible qui te donne d’un coup une idée de ce qui est en train de se produire, ne te focalise pas sur un coup particulier. Et prépare-toi à attaquer pendant chaque attaque de l’autre, jamais avant, ni après car après c’est trop tard, tu risque de recevoir des coups… c’est pendant l’attaque de l’autre qu’on esquive et qu’on attaque en même temps.
-Woaou ! J’aime bien ça, renchérit le Bougre au Stagiaire »
La Bougre Complice semblait perdue dans ses pensées :
« Vous êtes d’accord pour m’aider là-dessus ? Je ne me sens pas de le faire toute seule ?
-Tout à fait ! Ce sera avec plaisir ! Répondirent en coeur le Bougre et son Stagiaire, mais avant, faut nous restaurer, on va manger ?
-Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?
-C’est la semaine ‘La santé malgré vous’, aujourd’hui le Coeur : y a que des plats sans sel et sans gras, à base de brocolis, il parait que c’est super ! »

(°) voir le Glossaire Inique, le lien est ci-après en dessous.

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « S’engage une épreuve de force pour la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juin 102017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Au début de la semaine, le Chef avait été convoqué par les Dirigeants. Il les avait rejoints dans leur salle de réunion qui était appelée la salle du Conseil, parce que c’est là qu’ils en donnaient beaucoup, en recevaient parfois et que jamais, jamais ils n’appliquaient :
« Qu’est-ce que vous maitrisez vraiment dans cette histoire ? interrogea un des Dirigeants,
-La situation est complexe, c’est vrai, d’un autre côté le projet se précise, tenta le Chef,
-Se précise ? Vous rigolez ! Où sont les résultats ? Tout ce que nous voyons, ce sont des dépenses, plus ou moins bien allouées d’ailleurs…
-Je ne suis pas d’accord, contra le Chef tout en prenant conscience du risque qu’il venait de prendre, les coûts sont parfaitement alloués, les derniers rapports le démontrent clairement…
-Et que nous ont rapporté ces dépenses très bien allouées ? questionna  un autre Dirigeant
-…Le prototype devrait démarrer sous peu, il apparait que nous n’avons pas forcément la bonne organisation pour conduire ce projet et je suis en train d’y réfléchir…
-Il serait temps d’agir ! Où en êtes-vous avec ce mec qui a monté ce Club d’innovation pirate ?
-J’essaie de le convaincre de prendre la direction du futur service d’Innovation, mais pour l’instant, il refuse… et puis je me demande vraiment si c’est à moi qu’il devrait rapporter…
-Écoutez, nous n’avons pas de temps à perdre. S’il n’en veut pas, mettez quelqu’un d’autre, démerdez-vous, vous avez deux jours… au-delà, nous pourrions être amenés à douter de votre compétence à tenir ce poste… »
La réunion, en gros, s’était terminée là dessus. Le Chef en sortit fort dépité et ce trouble fut bienvenu car, comprenant qu’il jouait son va-tout, il osa…

A la fin de la semaine, dans deux salles de réunion voisines, se tenaient deux discours d’introduction quasi-simultanément. Deux personnes venaient d’être nommées à leur nouveau poste. Comme le voulait la tradition, elles en étaient apparemment heureuses et du coup partageaient leur enthousiasme avec leur nouvelle équipe.

Dans la première salle de réunion, le projecteur affichait des chiffres, des tendances et surtout un fluxogramme montrant dans le détail un processus d’innovation : le Processus d’Innovation Novatrice de l’Entreprise (un processus apporté par l’approche très à la mode vendue par l’université virtuelle du Dakota du Nord : la Business Innovation Technico-Economique). Près de l’écran, pointeur laser à la main, se tenait le GISPEP, qui terminait son discours d’ouverture de lui personnellement dans sa nouvelle fonction à lui. Son monologue avait commencé 2h45 plus tôt, il était dans les temps, trois heures c’était bien pour une introduction :
« Alors, en conclusion, je résumerai de la façon suivante : Innover c’est d’abord avoir des idées que personne d’autre n’a eues avant nous. Des séances de brainstorming seront donc organisées sur une base régulière et obligatoire afin de récolter de manière spontanée un maximum d’idées. Un Comité des Sages, composé de jeunes car les jeunes ressentent ce qui est innovant, jugera les idées pour n’en garder qu’une : l’idée du mois, qui sera récompensée.  Une fois l’idée du mois sélectionnée, nous lançons le processus d’innovation novatrice de l’entreprise. Il est composé de 14 étapes à mener de façon strictement séquentielle. Pas question de revenir en arrière, ce serait démontrer un échec et nous ne sommes pas là pour échouer, nous sommes là pour être les meilleurs au service de nos clients et le premier service que nous devons leur rendre, c’est de leur demander quels seront leurs besoins futurs. Notre principal driver sera le coût, car nous nous devons d’être rentables sur chaque projet d’innovation… Vive la Business Innovation Technico-économique !…Avez-vous des questions ? »
Pendant que le GISPEP scrutait son auditoire dans l’attente d’une question à esquiver, dans la salle voisine se tenait une autre conférence :
Une dizaine de personnes étaient rassemblées dans une petite salle, il n’y avait pas de projection, mais au centre du cercle informel des personnes se tenait la Bougre Complice, qui concluait son intervention qui avait débuté 10 minutes plus tôt :
« Alors voilà, je suis vraiment à la fois ravie et impressionnée de me voir confié ce projet d’innovation de rupture qui est le nôtre depuis un bon moment maintenant. Nous sommes en plein territoire de rupture, ce qui veut dire que je ne sais pas plus que vous quelles seront les solutions ni les façons de les mettre en œuvre. Mais nous sommes tous en phase sur ce que nous cherchons à atteindre, alors je vais y aller avec vous ! Je serai là pour vous comme vous serez là pour chacun d’entre nous. J’ai deux objectifs pour cette équipe : la coopération et le bien-être, et j’ai la profonde conviction que si nous les atteignons, alors la performance et le succès seront au rendez-vous. Je suis à votre disposition dès maintenant si vous souhaitez en discuter. »

Pendant ce temps, le Chef avait organisé un nouveau rendez-vous secret avec le Fourbe :
« Voilà, c’est fait… c’est fait, je ne sais pas si c’est bien… mais c’est fait, lâcha le Chef
-Et si l’essentiel était d’avoir agi ? demanda le Fourbe, de cette décision va venir de l’information sur laquelle vous pourrez réagir…
-N’empêche, si je me plante, les Dirigeants ne vont pas me louper, il faut vraiment que j’aide les deux nouveaux responsables à réussir…
-Tout à fait ! C’est une étape typique de l’exploration, lorsqu’on est amené à rompre avec le passé pour pouvoir avancer en territoire incertain… Ils sont nouveaux et il est très important pour vous de les choyer, de les soutenir, de les protéger comme on protège de nouvelles pousses au début du printemps…
-Peut-être, mais je suis inquiet… La Bougre Complice tient des propos bizarres que je ne pourrai jamais tenir devant les Dirigeants !
-C’est vrai et il s’agit vraiment de donner une chance au GISPEP comme à la Bougre Complice et c’est maintenant ! Cette phase est transitoire, si vous la ratez, alors il y aura un fort retour en arrière… vous en souffrirez, nous en souffrirons et nous seront revenus à la case départ… ou pire…
-Et si je vous demande ce qui me garantit que ça va marcher ? Vous allez encore me répondre que personne n’en sait rien?
-…
-…Merci… c’est pas confortable mais je peux essayer… après tout…Merci !
-Je vous en prie !
-Dites, ça vous ennuie pas de quitter la salle quelques minutes après que je sois parti ? Je voudrais vraiment pas qu’on nous voit ensemble, mais rien de personnel ! Je vous assure ! »
Là-dessus, le Chef avait quitté la salle après avoir vérifié qu’il n’y avait personne dans le couloir.

Chemin faisant vers son bureau, se faisant discret, il croisa un bouchon :
« Au moins le GISPEP, il sait où il va ! C’est maitrisé, c’est rassurant ! Et puis il fait intervenir les jeunes !
-J’aime bien son Comité des Jeunes pour choisir l’Idée du Mois !
-Ouais ! Et si on disait que l’idée recevant le moins de suffrages sera affichée aux yeux de tous pour bien montrer ce que nous ne cherchons pas ?
-Ah ouais ! Ce serait clair au moins !
-N’empêche, pourquoi le Chef a nommé la Bougre Complice sur un projet de cette importance ? Je comprends pas !
-Ben … pour empêcher le Fourbe d’avoir le poste, tiens ! C’est évident !
-Ah ouais… pas con le Chef quand même !
-On va manger ? Y a quoi aujourd’hui ?
-C’est la semaine de soutien aux EHPAD, y a que des trucs qu’on a pas besoin de mâcher et y a même des bénévoles qui nous font manger si on veut… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef convoque le GISPEP et la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juin 032017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

La réunion mensuelle dite « de suivi de Performance » entrait dans sa quatrième et dernière heure. Les trois premières heures avaient essentiellement consisté en des justifications plus ou moins habiles tentant d’expliquer des résultats éloignés de ceux attendus. Le délice du Chef était alors de démonter ces arguments et de montrer que lui avait la solution, mais qu’il ne pouvait pas non plus tout faire et qu’il aimerait vraiment avoir une équipe à la hauteur, ce qui n’était manifestement pas le cas. Certains, porteurs de résultats tout à fait conformes à l’attendu, avaient cru pouvoir traverser le gué en confiance. Mal leur en avait pris, car le Chef s’était montré d’autant plus exigeant qu’ils avaient réussi et les avait sévèrement tancés de ne pas avoir dépassé leurs objectifs. Le Chef était alors entré dans un monologue managero-philosophique, avec la claire intention de motiver ses troupes, et avait expliqué que les objectifs étaient faits pour être dépassés, que c’était pour cela qu’on les fixait précisément. Il avait alors ajouté que pour dépasser un objectif, il fallait que chacun se dépasse lui-même et que ça, c’était le vrai engagement envers l’entreprise et aussi envers le Chef qui, dans cette salle, représentait les Dirigeants, donc l’Entreprise. Il avait conclu que c’était pour cela que la réussite du groupe était récompensée à titre individuel : si le groupe échouait, tout le monde échouait, sauf celui, ou parfois celle, qui s’était vraiment dépassé : c’était ça l’esprit d’équipe.
Le Bougre au Stagiaire avait tenté d’expliquer que, peut-être, on pouvait considérer que, pour que le groupe réussisse, il fallait que chacun de ses membres réussisse et que donc l’entraide prévalait sur la réussite individuelle, mais le Chef l’avait interrompu en relisant l’agenda de la réunion et en mentionnant que ce point n’y figurait pas et que donc il fallait avancer.
« Il est temps de parler de notre projet-clé, notre innovation de rupture !  coupa donc le Chef, cher GISPEP, où en sommes-nous ?
-Nous sommes en pleine effervescence ! Le réseau des GISPEP bat son plein et les fonctions contribuent de plus en plus efficacement au système.
-Très bien ! Où sont les chiffres ?
-Les voici ! dit le GISPEP en activant le projecteur, le service statistique nous a livré les derniers résultats : le taux de bonne allocation des coûts est maintenant autour de 80% avec un temps de réponse inférieur maintenant à quatre jours en moyenne…
-OK, et concernant le projet ?
-Nous finalisons la mise en oeuvre du nouveau logiciel permettant d’intégrer les sous-projets en projets. C’est une plateforme collaborative qui permet à chaque fonction de faire elle-même le travail des GISPEP, ce qui permet du coup aux GISPEP de travailler sur les futures versions du logiciel, en ajoutant par exemple un service d’email intégré avec une fonction « répondre à tous » automatique et du coup tout le monde aura toute l’info en temps réel !
-Et pour le prototype, on en est où ?  demanda la Bougre Complice avec un sourire en coin,
-Pour le prototype, c’est plus compliqué. A ce stade, nous sommes en train de faire valider par les Hétchares (Note du traducteur : les Hétchares, ou Airaches, étaient des GISPER opérationnels), les fiches descriptives de chaque personne pouvant être potentiellement ressource sur ce projet.
-Mais pourquoi ? En quoi c’est utile pour le prototype ?
-C’est essentiel !  Des fiches validées nous permettront de garantir l’exactitude des coûts horaires de chaque ressource et les coûts exacts pourront bien être ré-alloués; Comme ça, le budget sera sous contrôle…
-Mais en quoi ça fait avancer le prototype ? insista la Bougre Complice dont la voix commençait à monter dans les aigus
-Vous savez, je suis en train de suivre une formation diplômante, c’est un MOOC sur l’innovation rétrograde et ses processus majeurs, c’est passionnant et surtout, c’est rassurant ! Ils montrent bien que ce qui compte, c’est le contrôle ! Car la Confiance n’exclut pas le Contrôle !
-Mais nous sommes en plein territoire de rupture ! Peut-être bien que votre approche n’est pas adaptée !
-Écoutez, interrompit le GISPEP, c’est un diplôme américain que je suis en train de tenter, alors je sais de quoi je parle parce qu’ils savent de quoi ils parlent ! Ils sont en avance eux aussi ! C’est un MOOC, un cours en ligne, donné par la première université virtuelle au monde, au Dakota du Nord. Ils n’ont même pas de locaux et leur profs sont bénévoles, du coup c’est presque gratuit et ils délivrent le diplôme par email avec un fichier pdf ! »
Le Chef, voyant son GISPEP préféré en difficulté, intervint :
« Ça suffit, vous deux ! C’est important de pouvoir mettre sous contrôle tout ce qui peut l’être ! Bon… d’un autre côté… ce serait bien aussi qu’on commence à voir du concret avec ce prototype…
-Surtout qu’au Club, c’est devenu un peu plus compliqué en ce moment.  lâcha le Bougre au Stagiaire
-Oui… bon… c’est entre le Fourbe et moi et ça ne regarde personne d’autre ici ! Maintenant je vais vous dire une chose : vous laissez le GISPEP travailler et vous vous sortez les doigts d’où vous les avez mis pour avancer sur ce prototype ! Il me faut de quoi montrer aux Dirigeants et fissa ! »
Sur ce, le Chef se leva et quitta la salle, la réunion était terminée. La Bougre Complice se leva précipitamment, saisit le Bougre au Stagiaire par la veste et l’entraina dans le couloir vers le local du Fourbe, au fond à droite, après les WC.
« Voilà ce qui vient de se passer… qu’est-ce qu’on fait ? »  interrogea la Bougre Complice, ce à quoi le Fourbe qui lisait la BD de l’Holacratie, répondit :
« Qu’est-ce qui bloque vraiment le système en ce moment ?
-Les conneries du GISPEP !
-Mettons les gens de côté et analysons ce qui se passe, qu’est-ce qui bloque vraiment ?
-Le système lui-même ! Il n’est pas du tout adapté mais ils s’accrochent à lui coûte que coûte parce qu’ils ont l’impression de maitriser quelque chose !
-Pourtant, j’ai l’impression que le Chef commence à faire le constat que ça ne marche pas…
-Je pense, oui, en tout cas il commence à demander du concret sans pour autant arriver à se dépêtrer du système…
-C’est peut-être bien le signe que nous approchons du moment…
-Quel moment ?
-Celui de la rupture avec le passé. Dans les projets d’innovation de rupture, très souvent vient un moment où certaines pratiques du passé sont vraiment bloquantes et il s’agit de s’en séparer pour pouvoir avancer…
-Ah ben c’est pas gagné…
-Non, c’est vrai c’est difficile… une possibilité est de montrer que de quitter l’ancien système de contrôle n’est pas équivalent à entrer dans le chaos, mais à changer ce sur quoi on met du contrôle et surtout dans quel but on met du contrôle…
-Par exemple ?
-Eh bien, dans un territoire incertain, on va plutôt suivre la progression et la manière de progresser, pour les faire évoluer, pour pivoter ou arrêter ou continuer, plutôt que de coller à un plan défini a priori. On peut suivre la vitesse à laquelle l’équipe délivre, on peut suivre l’utilité fournie à chaque étape, on peut à chaque fin d’étape revenir sur ce qui a marché et sur ce qui doit évoluer, etc…
-Compris ! Ce sont des indicateurs du type de ceux du Scrum !
-Par exemple, et il y en a plein d’autres, qu’on se met à voir dès qu’on accepte de progresser dans l’incertain…
-Merci ! Je peux te poser une autre question, demanda timidement la Bougre Complice ?
-Ben oui, pourquoi ?
-Pourquoi tu prends pas la Direction Innovation ? C’est dingue ! C’est un poste fait pour toi !
-…Oui et non, en fait je me suis posé la question d’où se trouverait la valeur maximum pour l’innovation de rupture dans notre boite. Clairement, en prenant la direction de l’innovation, je suis d’emblée englué dans le système existant, alors qu’au Club, je suis déjà de l’autre côté…
-Mais ta carrière ?
-Tu sais… elle est quand même derrière moi ma carrière, c’est ce qui me permet d’ailleurs d’expérimenter des choses en satisfaisant ma curiosité sans risque de regretter quoi que ce soit.
-…
-Allez ! Vous en faites pas ! On va s’éclater, le Club commence à fonctionner, le Chef commence à se rendre compte qu’il y a d’autres façons de faire, même s’il les voit comme un risque, il les voit ! On va manger ? »
Dans le couloir, en chemin pour la cafète, le trio longea discrètement le bouchon habituel :
« Le GISPEP, il est sympa mais quand même, son système…
-D’un autre côté le Fourbe s’est défilé quand on lui a proposé un vrai poste sur l’innovation…
-Il a pas les couilles ! Il est bon pour nous critiquer, c’est tout !
-Et critiquer le Chef aussi !
-Qu’est-ce qu’il y a à la cafète aujourd’hui ?
-C’est la semaine de la BD, aujourd’hui c’est Gaston Lagaffe avec la Morue aux fraises et son gruyère farci aux abricots au jus. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef agit… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mai 272017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Note de l’Institut de Paléographie Managériale :
« Nous rappelons à notre aimable  lecteur que les Chroniques Iniques, dont les Contes de la Connerie Collective font partie, relatent l’histoire d’une société humaine  appartenant à des temps futurs aujourd’hui disparus. Dans cette société humaine, les manuscrits ont montré l’existence d’une classe d’individus étranges et mystérieux : les Skippies (au singulier Skippy). Un Skippy était un homme ou une femme et n’avait aucune caractéristique physique distinctive, être Skippy correspondant plus à un rang. Il est à noter que ceux qui avaient l’étiquette de Skippy n’avaient en général rien demandé mais avaient acquis progressivement, aux yeux de leurs concitoyens, un statut de gourou reconnu : le Skippy était un grand gourou (°). Un Skippy n’entrait en action que si on le sollicitait, il n’était d’aucune aide autrement. Par ailleurs, on reconnaissait souvent un Skippy au fait qu’on avait l’impression de tout comprendre de ce qu’il disait, tant qu’il était là… et que dès qu’il était parti, soit on ne se souvenait plus de ce qu’il avait dit, soit on n’y comprenait plus rien. Cela venait surtout du fait que le Skippy parlait de pratique et non de théorie et que tous ceux qui ne faisaient qu’écouter sans pratiquer, ne pouvaient accéder à la compréhension. Etre en contact avec un Skippy pouvait être très mal vu, car cela pouvait être interprété comme un état de déficience, au même titre que d’avouer qu’être en psycho-thérapie pouvait être associé au fait que vous étiez fou. Du coup, les Skippies étaient surtout rencontrés par des Fourbes qui n’en n’avaient rien à secouer de ce que les autres pensaient, ce qui  faisait des Fourbes des Skippies potentiellement en devenir, d’où l’aversion des Bougres à l’égard des Fourbes. Voilà. »

Le Bougre au Stagiaire et sa Complice prenaient leur déjeuner à la cantine, c’était la journée « Voyage en Enfance » avec steak haché et frites pour tout le monde :
« Dis-donc, tu as vu le Fourbe récemment ?  demanda la Bougre Complice
-Non…
-Je me demande où il est, j’espère qu’il n’est rien arrivé…
-Mais non, t’en fais pas…
-Tu sais où il est ?
-…
-Allez ! Dis-moi !
-Il est allé voir qui tu sais…
-… Qui ?
-Celui dont on tait le nom…
-Voldemort ? Mais il existe pas !
-Mais non ! L’autre !
-Dumbledore ?
-Arrête ! S’exclama le Bougre au Stagiaire en riant, il est allé voir le Skippy
-… Le Fourbe va voir le Skippy ? Mais pourquoi ?
-Comment tu crois qu’il tient et qu’il apprend ?
-Mais c’est qui le Skippy, on le connait ?
-Non, il y a des rumeurs mais personne ne l’a jamais vraiment vu…»

Pendant que les deux complices, potentiels Fourbes en devenir, continuaient leur conversation dans le brouhaha de la cafète, le Fourbe rencontrait son Skippy :
« Alors voilà, dit le Fourbe, merci de me recevoir, j’ai un problème que je ne sais pas résoudre…
-Etonnant le contraire serait…
-…Heu… c’est vrai pourtant, je ne vois pas comment en sortir, il n’y a aucune issue pour moi, chaque solution que j’explore conduit à un problème encore plus grand…
-Et quand le problème tu me diras ?
-… Pourquoi vous me parlez comme ça ?
-Comme quoi ?
-On dirait maitre Yoda…
-Ouais ! Je sais pas… J’aime bien ! Non je déconne ! Raconte-moi…
-Voilà, j’ai beau essayer, me creuser la tête, je ne vois pas comment me sortir de la proposition du Chef…
-Bon je vois, c’est le merdier dans ta tête, et alors ? Réponds à ces deux questions, voici la première : quel est le problème ?
-Ben c’est que je trouve pas de solution
-Non, quel est le problème, que cherches-tu à résoudre ?
-Ah ! En fait, le Chef m’a convoqué hier et m’a fait la proposition suivante : il m’offre la direction d’une équipe dédiée à l’innovation qui serait crée et financée de façon confortable à l’occasion.
-Oui, alors quel est le problème ?
-Ben c’est que pour avoir cela, il me demande d’abandonner le Club que j’ai monté…
-Oui, alors quel est le problème ?
-C’est que je suis très tenté par prendre le poste qu’il me propose, c’est ce dont je rêve depuis toujours et qu’en le faisant je perds le Club, qui est un peu mon bébé.
-Bien, maintenant la deuxième question : en quoi c’est un problème ?
-Si je n’ai pas le Club pour m’appuyer dans ce nouveau poste, je ne pourrai pas vraiment innover car le Club porte la rupture dans les pratiques. Du coup je vais me retrouver à être limité malgré moi et c’est le comble ! D’un autre côté, ne pas accepter reviendrait à renier tout ce que j’ai fait jusque là ! Pour couronner le tout, le Chef m’a dit que si je ne donnais pas réponse d’ici après-demain, il proposait le poste au GISPEP.
-Alors quel est le problème ?
-Ben je vous l’ai déjà dit !
-Pas de façon complète, quel est le problème ?
-Ah !… oui… en fait ça me fait chier de sacrifier le Club, ça me fait chier de sacrifier ma carrière, en plus au profit du GISPEP…
-Nous y voilà ! Tu es face à une double contrainte, aucune solution ne parait gagnante,
-Exactement ! C’est tuant comme situation !
-Sortir d’une double contrainte n’est pas aisé et ne dépend que de toi et de ce que tu es prêt à lâcher pour arriver à changer ta perception du problème…
-Ah mais, je ne lâche rien ! Pourquoi ce serait à moi de lâcher ? C’est le Chef qui m’impose cette connerie, c’est pas moi !
-C’est vrai, pour autant, c’est toi qui es en train de ruminer et de tourner en rond dans ton bocal. Tu peux noter que le Chef n’est pas dans cette pièce à t’imposer des trucs…
-Allez ! Ça recommence, c’est dans ma tête, ça n’existe pas, c’est toujours pareil avec vous… mais ça me donne pas la solution, ça m’aide pas vraiment !
-…
-En fait, je sais pas à quoi me raccrocher, c’est comme s’il n’y avait plus rien sur quoi m’appuyer pour raisonner…
-Qu’est-ce que tu cherches finalement, ce serait quoi ta situation rêvée ?
-Mais je sais pas moi !
-Tu as bien une idée, qu’est-ce qui t’a animé jusque là ?
-L’innovation, sortir des habitudes sclérosantes, respirer, être autonome, sortir des poncifs et des dogmes ignorés mais pourtant bien présents…
-Ça ressemblerait à quoi si tu y arrivais ?
-Les deux systèmes cohabiteraient harmonieusement : le système de gestion du quotidien, avec ses processus imposés, ses rituels tous bien adaptés à la progression en territoire de connaissance, en gérant les risques et en fuyant l’incertain et puis le système d’exploration des territoires inconnus avec leur potentiel d’innovation de rupture, quels qu’en soient les domaines, avec des approches itératives, avec de la coopération vraie, de la confiance basée sur la vulnérabilité acceptée de tous et par tous…
-Et qu’est-ce qui te retient ? Qu’est-ce qui, dans ton passé, te dit « n’y va pas ! Tu as plus à perdre qu’à gagner ! »
-…
-Que te dit ta petite voix intérieure ?
-… Que j’aimerais bien être reconnu pour ça et que pour l’instant c’est pas vraiment le cas… et puis c’est vrai que je suis entré dans cette boite avec des convictions et que j’ai pu progresser, c’est juste maintenant que ça coince…
-À ton avis, qu’est-ce qui serait le plus utile à l’entreprise et à toi, là maintenant ?
-Le Club ! Sans aucun doute !…
-Et…
-Si je choisis le Club, je fais un boulevard au GISPEP…
-Et…
-Ben je sais pas… Ça me fait chier…
-Qu’est-ce que tu recommanderais au Bougre au Stagiaire dans la même situation par exemple ?
-Je ne sais pas… je lui dirais peut-être de ne pas faire d’hypothèses a priori sur le GISPEP ou en tout cas de ne pas en tirer de conclusion sans les avoir… validées… et merde ! J’ai compris…
-Qu’as-tu compris ?
-Que je suis en train de m’accrocher à des pensées directement issues de mon passé, que je suis en train de me construire des scénarios auto-bloquants sans jamais ni regarder la finalité qui me porte, ni vérifier les hypothèses désastreuses qui me viennent à l’esprit et tout cela dans une boucle infernale… Il me reste à lâcher mes pensées du passé, résidus de mon ego d’hier…
-C’est ça une bouteille à mouche ! Et lâcher des pensées qui sont nocives à une intention louable n’a jamais fait tomber quiconque ! Voici un nouveau territoire incertain, rien que pour toi, à explorer !
-…
-On va manger ? C’est journée de l’enfance, il doit bien rester des trucs à colorier… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Couple Complice ne comprends pas le choix du Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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(°) merci aux Inconnus !

Mai 202017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Passé le choc de la semaine dernière, causé par la découverte de l’existence d’un premier élément de prototype réalisé en dehors de toute façon habituelle et validée de l’entreprise, le Chef avait demandé à voir cette première réalisation, dans la plus grande confidentialité et le plus complet anonymat.
La Bougre Complice avait organisé une rencontre dans les locaux du Club du Fourbe, à une heure tardive de façon à ce qu’aucune autre personne que les principaux protagonistes ne puisse les surprendre et propager quelque rumeur que ce soit.
Le Chef avait presque eu l’air intimidé lorsqu’il était entré dans le Club du Fourbe. La salle, prêtée par le responsable du site qui en secret aimait l’innovation de rupture, affichait un désordre complet au premier regard. Mais au second regard, un agencement apparaissait : c’était le bordel, mais un bordel organisé. Il y en avait partout, sur les murs, sur les tables. Les armoires ouvertes révélaient leur contenu d’outils, d’objets divers et incongrus. Dans un coin, sur une petite table, trônait ce qui ressemblait à une maquette qui avait certainement été élaborée par des enfants. Elle était constituée d’éléments disparates, d’anciens jouets, de bout de cartons coloriés, pliés, de ficelle. Il y avait même une coquille saint jacques disposée au sommet d’un rouleau de carton vertical, sans doute un ancien support de papier essuie-tout.
« Ce que vous voyez là est ce qu’on appelle le prétotype, présenta le Fourbe après les formalités de convenance et d’usage,
-Ce truc ? Mais c’est quoi ? »  demanda le Chef dont le regard semblait figé sur le prétotype.
Le Fourbe fit une description décodée de la maquette, expliquant ce que chaque objet symbolisait, ce que l’agencement entre les objets représentait : c’était une description complète, parlante, limpide de cette partie de la solution tant convoitée et inaccessible au Chef par les méthodes classiques.
Le Chef s’étrangla d’émotion :
« Mais bien sûr ! C’est évident comme ça ! Et ça va marcher ?
-En fait, ça marche, répondit le Fourbe, ce n’est que le prétotype et il a été très utile pour coopter les personnes à nous aider à réaliser le prototype correspondant…
-Tout le monde a accepté ?
-Non ! Bien sûr ! Ce qui compte c’est que ceux qui viennent se fassent plaisir ou y trouvent leur intérêt…
-Mais alors, il aurait pu n’y avoir personne !
-Ce n’est pas ce qui est arrivé…
-Mais comment le savoir a priori ?
-On ne peut pas et la réponse ne vient que si on agit, ce qui compte c’est de ne pas miser plus sur cette phase que ce qu’on est prêt à perdre si jamais personne n’était intéressé.
-Et c’était quoi dans votre cas ?
-Une heure pour le prétotype et une demi-heure pour construire le pitch correspondant…
-Et le prototype a marché…
-Voilà les résultats. »
Le Fourbe indiqua un tableau au mur montrant les hypothèses testées, les critères d’évaluation, les seuils d’acceptation et les résultats obtenus sur chaque critère : la plupart étaient satisfaisants, d’autres non. Le Chef s’approcha du tableau et s’intéressa à l’un des critères non satisfaits. Après quelques échanges entre le Chef et le Bougre au Stagiaire qui avait mis en oeuvre la partie du prototype correspondante, le Chef conclut que c’était tout à fait dans sa partie et qu’il voyait comment s’y prendre pour satisfaire ce critère-là.
« Vous venez d’être coopté !  Dit la Bougre Complice qui se détendait,
-C’est drôlement intéressant ! Répondit le Chef, il faut à tout prix surfer là-dessus ! Je réunis l’équipe demain matin en urgence ! »
Sur ce, le Chef prit congé, les sourires partagés allégeaient encore l’ambiance : c’était le pied !
Le lendemain matin, lors de la réunion, que le Chef ouvrit par « Mesdames ! »,  (C’est dire s’il était content), le Chef convainquit le reste de son équipe de faire des prétotypes sur tous les sujets relatifs à la solution de rupture portée par le projet. Bien sûr, il ne cita à aucun moment le Fourbe et son Club maudit, mais il propulsa, bien malgré eux, le Bougre au Stagiaire et sa Complice au rang d’experts absolus du prétotypage.
L’enthousiasme dans la salle était débordant, les propositions, les idées, les engagements allaient bon train. Spontanément les membres du Comité de Direction se mirent à collectionner leurs idées sur des post-it. Il y en avait un mur entier. Le Chef jubilait : c’était parti ! On sortait enfin de l’ornière ! Le groupe, livré à lui-même, ressemblait plus à une meute qu’à autre chose. Les membres du Comité de Direction enchérissaient les uns sur les autres, regroupaient les idées par thèmes, il y en avait partout lorsque le Chef intervint :
« Excellent ! Félicitations à toutes et tous ! Nous sommes prêts, grâce à vous, nous avons identifié tous les prétotypes qu’il nous faut réaliser… »
Le GISPEP intervint :
« Mais cela va consommer des ressources… je ne sais pas si …
-Ce n’est pas la question,  interrompit le Chef, ce qui compte maintenant c’est de faire, d’agir, de les construire, ces prétotypes !
-Si je peux me permettre, intervint le Bougre au Stagiaire, je recommanderai de nous méfier de l’enthousiasme du moment…
-Et quoi alors ? Vous n’êtes jamais content ! Lâchez-vous ! On y va comme vous en avez toujours rêvé !
-Ben… à vrai dire, c’est pas tout à fait ça…
-Ne chipotez pas ! On y va un point c’est tout ! Nous sommes tous convaincus, c’est formidable et on y va ! »
Un Bougre leva la main :
« Alors pour la maquette, je vois bien le principe, mais je n’ai pas le matériel…
-Pareil pour moi, renchérit un autre Bougre, et en plus je pense pas avoir le temps, même si c’est drôlement intéressant…
-Et puis c’est quand même une idée très différente, vous croyez vraiment qu’on va y arriver avec des jouets de gosses ? »
Le Chef regarda son équipe dans un silence qui se rafraichissait jusqu’à devenir glacial, il se tourna vers le GISPEP :
« Vous pouvez m’intégrer ces prétotypes dans le projet et me dire quelles ressources seront nécessaires et pour combien de temps ?
-C’est faisable, donnez-moi deux jours….
-Bon… le Chef semblait perdu dans ses pensées, on fait le point la semaine prochaine à la réunion… »
Le Chef s’approcha du Bougre au Stagiaire :
« C’est bien vos méthodes, mais vous voyez… il faut quand même activer les processus habituels, sinon l’équipe ne suit pas… merci quand même et à la semaine prochaine. » Puis la salle se vida, laissant le Couple Complice sans voix, abattu. Le Fourbe, sur son chemin vers la cantine, s’arrêta sur le pas de la porte :
« Alors ? Comment ça s’est passé ?
-Une catastrophe… répondit la Bougre Complice, pourtant à un moment on y a cru, il y avait un tel enthousiasme, les gens étaient vraiment mobilisés et puis d’un coup, tout s’est arrêté… On se serait cru revenus au tout début (Relire « Premiers Obstacles »)
-Ça arrive, répondit le Fourbe, lorsque l’enthousiasme est juste de l’exaltation et n’est pas placé dans la durée…
-Qu’est-ce que ça veut dire ? Demanda le Bougre au Stagiaire,
-En fait, l’enthousiasme est clé et il s’agit de l’utiliser à la fois en le cadrant et en le nourrissant…
-Cadrer l’enthousiasme ? Ce n’est pas un peu paradoxal ?
-Ça peut le paraitre, c’est vrai… le point c’est surtout de donner un rythme à l’équipe, c’est de se baser sur l’enthousiasme pour engager les plus motivés sur un rythme de rencontres fréquentes et courtes, genre une heure par semaine, toutes les semaines…
-Mais pour faire quoi ?
-C’est l’autre cadre propice à l’enthousiasme : il s’agit de déterminer par quoi commencer parmi toutes les idées et possibilités. Ce qui compte, c’est que la séquence des actions et délivrables ait du sens pour l’équipe. Pour cela, il suffit que cette séquence raconte une histoire, celle du succès à venir.
-Ah oui ! Et on peut la créer en collectif ! Lâcha la Bougre Complice, et du coup on a une histoire qu’on se raconte et qu’on ajuste toutes les semaines !
-Et ça, c’est propice à maintenir l’enthousiasme, pour peu que succès comme échecs soient célébrés…
-Quoi ?
-On verra ça plus tard ! Moi j’ai faim, dit le Fourbe, et c’est tard, on va manger ? »
Ils sortirent dans le couloir, il n’y avait personne.
« Y a quoi aujourd’hui ?
-Je ne sais pas… c’est bien la première fois… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Fourbe est convoqué par le Chef… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mai 132017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

C’était la troisième réunion consécutive, autant qu’improductive, sur le sujet. La salle était silencieuse. Le GISPEP, debout, se tenait près de l’écran. Sur l’écran, des chiffres, des scénarios, des projections. Chacun semblait réfléchir, ou au moins, donnait cette impression, dans une éternité poisseuse d’attente de qui osera placer une remarque ou pire une proposition.
Le GISPEP rompit le silence :
« Alors, si on considère l’analyse de risque demandée par les Dirigeants, on voit clairement que le prototype présente des incertitudes auxquelles il nous faut répondre a priori, avant d’engager quoique ce soit…
-Et où en êtes-vous là-dessus ?  demanda le Chef
-Eh bien, il nous faudrait deux consultants supplémentaires pour travailler ce point : un analyste géo-politique de l’impact du digital dans les départements impairs et un spécialiste en Innovation Rétrograde…
-Ah non ! Pas question de demander d’autres ressources ! Les Dirigeants ont répondu à chacune de nos demandes de ressources par d’autres analyses à mener et maintenant nous sommes en retard sur les analyses que nous devons leur fournir ! rétorqua le Chef,  … c’est quoi l’Innovation Rétrograde ?
-C’est très à la mode en ce moment, ça permet d’innover en recréant ce qui existait avant mais avec d’autres dénominations,
-Et vous êtes sûr que c’est ce qui conviendrait maintenant ?
-Surtout qu’on n’a toujours pas démarré le prototype, intervint le Bougre au Stagiaire
-Et nous ne le démarrerons que quand nous saurons où nous allons !   Qu’est-ce que vous ne comprenez pas là-dedans ? C’est incroyable ! »  hurla le Chef en tapant du poing sur la table.
Le silence profond ré-émergea au sein du groupe, chacun affichant une introspection soudaine et salvatrice.
A nouveau, le GISPEP rompit le silence :
« En fait, ce que montrent les analyses déjà réalisées, c’est que le plan de prototypage doit évoluer, et notamment au niveau des dates jalons. Voici une nouvelle version, les principales dates-jalons ont été repoussées de 2 à 3 mois… ce qui prolonge le projet de 6 mois au total…
-Et en quoi cela résout l’incertitude ou les risques ? Car ce n’est pas la même chose ! demanda la Bougre Complice du Bougre au Stagiaire
-Cela montre surtout que nous sommes Agiles ! Cela montre que nous savons nous adapter en temps réel au contexte !
-Mais c’est pas ça l’Agilité !!! Nous n’avons encore rien produit ! Nous n’avons fait que des suppositions et créé des documents !
-Eh bien nous avons produit ces documents ! Ils représentent un travail énorme et nous permettent de prendre des décisions !
-Mais quelles décisions ? demanda la Bougre Complice, dont la voix montait dans les aigus, traduisant une colère naissante, au bord de l’explosion
-Si vous ne comprenez pas ce que nous faisons, vous n’êtes pas obligée de rester »  lâcha le GISPEP alors que les mouvements désordonnés du point rouge de son pointeur laser traduisaient ses tremblements croissants.
Ça allait péter ! Le Chef s’adossa, prêt au spectacle. La Bougre Complice interrogea du regard le Bougre au Stagiaire, lequel opina du regard. La Bougre Complice prit une profonde inspiration :
« Écoutez… nous perdons notre temps… et j’en ai la démonstration…
-Comment ça?  Interrompit le Chef, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
-Eh bien… nous avons réalisé une partie du prototype, et ça marche…
-Quoi ? Mais avec quelles ressources ?
-Celles que nous avions sous la main et qui avaient envie de le faire…
-Mais… Qui est au courant ?
-Ceux qui y ont travaillé, et maintenant, vous tous…
-Et comment vous avez affecté les coûts ?  demanda le GISPEP
-On ne l’a pas fait… C’était sur le temps libre, le plus souvent au moment du repas, mais sans plateau-repas…
-Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Vous travaillez en cachette maintenant ? Mais vous avez fait ça où ? » La voix du Chef s’était faite glaçante, mordante et correspondait tout à fait au demi-sourire menaçant qui découvrait ses canines symétriques…
La Bougre Complice implora du regard le Bougre au Stagiaire qui prit alors la relève :
« Nous n’avons rien caché, le fait est que personne ne nous a rien demandé… et nous avons travaillé au sein du Club du Fourbe… »
Le silence revint, figeant tout sur son passage.

« Donc, vous avez avancé au mépris de toutes les règles…  observa le Chef,
-Pas du tout ! Nous avons respecté l’ensemble des règles protégeant les personnes et les biens, nous avons respecté l’éthique et les principes permettant de créer de la valeur au service du client, et de cela, rien ne nous fera changer, rétorqua le Bougre au Stagiaire avec calme
-Mais les risques sont là, vous les avez pris sans savoir, nous mettant tous en danger !
-Pas du tout, incertitude n’est pas risque, nous avons choisi un point essentiel à l’existence de notre solution et sur lequel nous ne connaissions rien : ce fut notre point de départ…
– Donc vous ne savez pas où vous allez !
-On le sait mieux aujourd’hui qu’hier ! Les résultats sont là, l’incertitude a diminué et le client est plutôt content…
-Comment ça le client est content ? Vous êtes en contact avec le client ?
-Ben oui, c’est un principe fondamental : créer de la valeur pour le client, et il est donc le mieux placé pour répondre…
-Bon ! Cette réunion est terminée ! » Interrompit le Chef, puis regardant le Couple Complice : « Vous et vous, dans mon bureau, immédiatement ! »  Puis il sortit de la pièce, suivi du Bougre au Stagiaire et de la Bougre Complice sans qu’aucun autre membre du Comité de Direction n’ose ni bouger, ni regarder.

La rencontre dans le bureau du Chef avait été très courte. Le Chef, au bord de l’apoplexie, avait expliqué à quel point ils le mettaient en danger, que c’était de l’ordre de la trahison, lui qui avait tant fait pour eux et leur carrière, c’était inadmissible et que jamais, non jamais cette histoire de prototype pirate ne devait être divulguée telle quelle et que tout cela devait cesser au plus tôt sous peine de vraie sanction. Le Couple Complice avait tenté sans succès de parler puis s’était retiré en suivant l’index du Chef qui montrait la sortie et rappelait l’interdiction.
Les deux complices allèrent directement voir le Fourbe dans son bureau pour lui raconter l’aventure et le stress qu’ils venaient de vivre.
« Eh bien… dit le Fourbe… vous n’y êtes pas allés avec le dos de la cuillère… mais c’est fait, c’est fait ! Qu’en avez-vous appris ?
-Qu’on va se faire virer si on continue comme ça ! dit la Bougre Complice
-Ça je ne sais pas, mais qu’avez-vous appris ? Reprit le Fourbe
-Que c’était pas comme ça qu’il fallait présenter l’affaire… soupira le Bougre au Stagiaire
-Peut-être bien, mais surtout qu’avez-vous appris ? », Insista le Fourbe devant le Couple Complice un peu perdu
« Et si, reprit le Fourbe, vous aviez appris que le Chef fait partie de nos clients et qu’il doit être traité comme tel ? Et si vous aviez appris qu’il doit être coopté, non seulement sur le prototype, mais sur les façons de l’atteindre ? Et si vous étiez en train d’apprendre que rien n’est perdu, que ce qui compte c’est de maintenir à ce stade deux règles inébranlables : produire des délivrables utiles et coopérer avec le client, quel qu’il soit ? »
Le Couple Complice restait muet, le Fourbe compléta :
« Notre souplesse, notre réactivité, nous la tirons du fait que nous sommes inflexibles sur quelques principes fondateurs, comme ceux que je viens de citer. Ce qui compte, c’est de privilégier des processus qui soient au service des personnes, plutôt que des personnes qui soient au service des processus. L’équipe du Chef, en ce moment, est au service du processus projet de l’entreprise, en sortir n’est pas aisé, comme vous avez pu le constater. Maintenant, c’est l’heure d’aller manger, vous devriez y aller, j’ai du boulot moi aussi,  à bientôt. »
Le Fourbe reprit sa lecture, laissant le Couple Complice repartir vers le bouchon dans le couloir qui s’éternisait :
« Non mais c’est incroyable ! Ils vont nous faire couler ces deux-là !
-Et faire couler le Chef aussi ! Qu’est-ce qu’on fait, on l’attend pour manger ?
-Non, je pense pas qu’il mangera
-C’est dommage, aujourd’hui c’est la Journée de la Mer, avec foie gras de morue et son estouffade d’algues vertes de Bretagne, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef organise une rencontre secrète avec le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mai 062017
 

Avertissement
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Cette semaine, la réunion opérationnelle se tenait à une heure inhabituellement tardive, quasiment à l’heure du déjeuner… Ce point n’avait pas manqué d’intriguer, voire d’inquiéter les membres du Comité de Direction : allaient-ils vraiment sauter un repas ? Si oui, il devait y avoir une crise majeure pour que le sujet de la réunion prévale sur le repas.

En entrant dans le salle de réunion, les protagonistes se sentirent soulagés : il y avait des plateaux repas. Soigneusement disposés en face de chaque fauteuil, les boites en carton rigide noires, marquées au sceau du traiteur, avaient le design et la marque de la sophistication et du raffinement. Il y a avait une boite pour chacun.
Le Chef entra alors que les membres du Comité de Direction s’installaient, tentant de déposer leurs affaires, ordinateur, classeur, cahier, sachant que la boite noire occupait la quasi totalité de l’espace disponible sur la table. Certains trouvèrent la solution soit en repoussant la boite devant eux, vers le centre de la table, soit en la déposant au sol derrière eux.
Le Chef s’installa en bout de table, devant sa boite, et comme il n’avait ni cahier, ni ordinateur avec lui, il entreprit d’ouvrir la boite, indiquant ainsi aux autres présents que l’heure était au repas. Du coup, ceux qui s’étaient installés rassemblèrent leurs affaires et les échangèrent avec leurs boites respectives qu’ils avaient pris soin d’éloigner. Ce fut un joli brouhaha bordélique entre ceux qui se levaient pour éloigner leur ordinateur, ceux qui se levaient pour récupérer leur boite, ceux qui se demandaient si c’était bien leur boite et pas celle du voisin, ceux qui cherchaient le pain. Où était le pain ? Il n’y a pas de pain ? Si si, il est dans la boite ! Ah ben non, pas dans la mienne. Le pain arriva, porté dans une petite corbeille en papier par la secrétaire du Chef, toute en excuses de l’avoir laissé sur le charriot à l’extérieur de la salle. Et le vin ? Il y a du vin ? Quoique, à ce qu’on dit, il est pas terrible. Non il n’y a pas de vin, car on est là pour bosser en gagnant du temps sur le repas. Ah bon, ben… bon appétit. Alors que les présents s’apprêtaient à commencer leur repas, le Chef prit la parole, suspendant fourchettes, couteaux et bouchées dans le temps et l’espace :
« Messieurs, nous avons suffisamment progressé dans les tests préliminaires pour pouvoir ouvrir la phase dite « du prototype » comme indiqué dans tout bon traité sur l’innovation…Dans ce même traité, il est bien dit que nous devons considérer le prototype comme un projet et qu’il devra être décrit et maitrisé comme tel… c’est pourquoi j’ai demandé à notre GISPEP d’y travailler et de nous présenter aujourd’hui notre programme des mois qui viennent »
Là-dessus, le GISPEP referma rapidement sa boite et entreprit d’allumer son ordinateur ainsi que le vidéo-projecteur,
« Alors, voilà… je vais vous montrer où nous en sommes dans la définition des étapes clés, des ressources et des risques à maitriser durant cette phase… »
Les membres du Comité de Direction avaient commencé leur repas et considéraient l’ouverture des barquettes de sauce au poivre grand veneur, sans gluten ajouté, plutôt que l’écran qui, au demeurant, restait obstinément bleu.
« Vous n’avez pas branché votre ordinateur au barco, fit remarquer un des Bougres
-Ah merde… pardon… merci, rétorqua le GISPEP en s’employant à la connection, l’image apparut alors,
-C’est flou, dit le Chef, mettez au point ! »
Le GISPEP opérait du plus vite qu’il pouvait, pendant que son auditoire mangeait le plus vite possible, lorsque la porte s’ouvrit et entra le Bougre au Stagiaire :
« Toutes mes excuses pour mon retard… » Le Bougre au Stagiaire considéra la tablée, un peu gêné, et reprit :
« Je ne savais pas qu’il y avait des plateaux repas, j’ai déjà mangé…
– Qu’à cela ne tienne, vous mangerez encore, au prix où sont ces plateaux, je ne veux pas qu’il soit dit que nous gaspillons !  interrompit le Chef »
Le Bougre au Stagiaire s’installa devant la dernière boite libre, interrogeant du regard la Bougre, sa complice au Club du Fourbe, qui fit mine de ne rien remarquer.
Le GISPEP reprit :
« Voici donc le projet tel que décrit à ce jour, à ce stade, nous sommes conscients qu’il s’agit d’un prototype, donc qu’il vise des objectifs clairs, précis, ambitieux, soigneusement positionnés dans le temps. Afin de réduire l’incertitude, nous avons fait une analyse très détaillée des actions à mener, ainsi que des ressources qu’il serait nécessaire d’obtenir pour les réaliser… A l’écran, vous pouvez voir le diagramme de Gantt résultant… »
Il y avait effectivement un diagramme à l’écran, qui comportait tellement de lignes que le texte en était illisible. Chaque ligne, représentant une action, était reliée quasiment à toutes les autres, par des flèches, qui embrouillaient toute tentative de lecture.
« Nous avons identifié 56 objectifs SMART conduisant à 1283 actions en tout, et à 27 dates-jalons qui, si nous les respectons, nous permettront de dire de combien notre projet est en retard…
-Parfait !  S’exclama le Chef, on commence enfin à y voir clair et nos bons vieux outils sont de retour ! Continuez !
-Eh bien, la durée totale estimée est de trois ans, ce qui a demandé un travail accru pour pouvoir allouer les ressources en détail sur les dernières tâches. Nous avons monté pour cela des groupes de travail qui planchent en détail sur ce qui devrait se passer dans 27 mois, au jour le jour, en générant des scénarios concrets…
-Mais pourquoi ? interrogea le Bougre au Stagiaire, dans 27 mois c’est loin dans le futur, il vaudrait mieux nous concentrer sur les premières actions à mener…
-Absolument pas, répondit le GISPEP avec un sourire narquois, vous oubliez que dans un projet, les dernières actions sont les plus importantes, puisque ce sont celles qui vont créer la valeur recherchée !
-Effectivement, c’est bien comme ça que ça marche, reprit le Chef, et quelles ressources sont nécessaires pour avancer dans ce projet ?
-Il nous faudrait trouver 23 personnes qualifiées et un stagiaire, répondit le GISPEP, tout est argumenté, calibré, raisonné.
-Très bien ! Mais comment les trouver ces ressources ? Demanda une Bougre,
-C’est bien l’enjeu du projet, dit le GISPEP
-Ben non ! L’enjeu du projet, c’est de prototyper nos solutions ! Reprit le Bougre au Stagiaire
-Et pour ce faire, il nous faut des ressources ! On tourne en rond avec vos conneries, alors mangez, au moins vous ne parlez pas la bouche pleine, stoppa le Chef, juste une question : quel est le retour sur investissement prévu ?
-En fonction des scénarios, il varie de -60% à +254%…
-Très bien, vous tous : concentrez-vous sur les scénarios supérieurs à 180% de retour sur investissement et préparez les argumentaires pour recruter les ressources nécessaires !  clama le chef en se levant,
-Mais Chef, reprit le Bougre au Stagiaire avec la bouche pleine, pendant ce temps, on ne fait pas progresser le projet, alors qu’il serait possible d’avancer avec ce qu’on a…
-Ce qu’on a ne suffit pas, alors tant qu’on ne l’a pas, on cherche à l’avoir, un point c’est tout ! »
Ceci marqua la fin de la réunion, chacun se levait et essayait de faire tenir dans la boite les reliefs de son repas, car ce qui avait sa place alors que les barquettes étaient pleines, ne tenait plus dans la boite une fois vides… Les boites à moitié ouvertes s’entassaient sur la table, c’est la secrétaire du Chef qui allait être contente…
Le Bougre au Stagiaire resta un moment, la Bougre sa complice le rejoint :
« Tu as mangé avec le Fourbe ?
-Oui, et pour lui la situation est claire, ce n’est pas parce qu’on est capable de prototyper que l’incertitude est moindre, elle est juste différente…
-C’est pour ça que planifier en détail à long terme est inutile,
-Tout à fait, et surtout passer du temps à trouver des ressources sur la base d’hypothèses est le meilleur moyen de ne pas générer de valeur…
-Comment on fait alors ?
-On construit nos objectifs à partir de nos ressources, de façon à être sûrs de pouvoir les mettre en oeuvre : il n’y a pas de trop petit pas, l’important c’est d’avancer et d’apprendre…
-Mais c’est qui nos ressources ?
-Ce qui est amusant, c’est que, à vouloir tout résoudre d’un coup, nous sommes bien souvent aveugles à nos propres ressources. Elles sont : nous-mêmes, les gens qui sont prêts à nous aider et tout ce nous savons ensemble…
-Dis donc ! Tu deviens comme le Fourbe toi, méfie-toi ! Dit la Bougre en riant ; et comment tu gères le risque ?
-Le Fourbe dit de travailler en perte acceptable : comme on ne sait pas vraiment où on s’aventure, il dit de ne jamais miser plus que ce qu’on serait prêt à perdre sur une étape donnée…
-Ben des fois ça sera pas lourd !
-Rappelle-toi, il n’y a pas de trop petit pas ! En fait, c’est du bon sens, il m’a cité un mec de l’école de Palo Alto, un certain Vazyvite, ou Zaquavitt, je ne sais plus…
-Watzlawick ?
-Oui ! C’est çà !  Il aurait dit : « En nous efforçant d’atteindre l’inaccessible, nous rendons impossible ce qui serait réalisable »… c’est bien, non ? Pour moi ça résume bien la démarche…
-Bon là mon gars, faut te calmer ! Ne dis jamais un truc comme ça au Chef ou tu vas finir comme le Fourbe !
-On va le voir demain au Club ? Je pense qu’on peut démarrer ce prototype pendant qu’ils cherchent des ressources…
-C’est bon pour moi, j’y serai et je sais qui inviter à nous rejoindre ! »

Là-dessus le Couple Complice sortit de la salle de réunion et tomba sur l’habituel bouchon dans le couloir :
« Dis-donc pas mal ces plateaux repas !
-Ben oui, et gratuits en plus
-Bon c’est pas vraiment pratique…
-Oui, mais gratuit ! On pourrait se faire des réunions comme ça de temps en temps, en plus ça montre qu’on est vraiment impliqués dans notre boulot, puisqu’on est prêt à sauter un repas…
-Ben on le saute pas, puisqu’on a un plateau repas, et offert par la boite en plus…
-Voilà ! T’as compris ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « L’équipe du Chef patauge dans son Gantt, tandis que la Bougre Complice fait une annonce fracassante… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 292017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

« Messieurs, nous progressons ! » C’est ainsi que le Chef ouvrit la réunion opérationnelle de la semaine.
« Les Dirigeants ont fini par comprendre que nous avons besoin de ressources et ont défini une nouvelle organisation… je vous annonce en avant première qu’une annonce sera faite, dans les heures qui viennent, à ce sujet !
-Que va-t-elle annoncer cette annonce ? demanda un des Bougres
-Je ne peux pas vous le dire, répondit le Chef, le Service de Communication nous a demandé de vous informer qu’une annonce sera faite dans les heures qui viennent…
-Mais vous avez dit que c’est au sujet d’une nouvelle organisation…
-J’ai dit qu’une annonce va être faite ! C’est tout ! Et c’est très important car ainsi vous avez une longueur d’avance sur vos Bougres : vous savez qu’une annonce va être faite !
-Quelle est l’utilité pour nous de cette information ? risqua le Bougre au Stagiaire,
-Eh bien de vous donner une longueur d’avance ! Vous avez une information que n’ont pas vos Bougres, c’est quand même précieux ! Savoir c’est Pouvoir ! »
Les membres du Comité de Direction se regardèrent, se demandant ce qu’ils avaient raté dans cette communication pour ne pas en saisir l’importance, mais le Chef semblait convaincu, cela suffisait pour la plupart.
« Avez-vous des questions ? Reprit-il, montrant ainsi que ce qui compte, c’est de savoir communiquer le « quand » plutôt que le « quoi »
-Ben non… intervint une Bougre, mais quand même, en arriver à une réorganisation juste parce que le projet est différent de d’habitude, je n’arrive toujours pas à y croire…
-Moi, ça me met vraiment en colère ! Reprit le Bougre au Stagiaire, c’est incroyablement con de faire ça maintenant !
-Mais que voulez-vous qu’on y fasse ? Intervint une autre Bougre, on y est… on y est, voilà, c’est tout ! On n’a plus qu’à suivre et puis c’est tout…
-C’est pas faux…
-Vu comme ça…
-C’est effectivement ce que nous avons à faire, reprit le Chef, accepter que c’est comme ça et nous sortir les doigts du cul ! Alors ? Quoi de neuf sur ce projet, notre projet, Le Projet d’avenir que nous allons mener au bout ?
-Eh bien, il avance plutôt bien, maintenant que la plupart ont accepté ou se sont résignés à avancer, mais on a l’impression d’avancer dans un champ de ruines, dit le Bougre au Stagiaire,
-C’est vrai, reprit la Bougre, on a l’impression que chacun dans sa fonction respective essaie de se refaire une santé
-Ah oui, et c’est chiant lâcha un Bougre, ils viennent tous négocier leur bout de gras, nous rappeler à quel point ils sont différents de nous, que chez eux, ça devra se passer différemment…
-Merde ! Mais ça va quand même pas recommencer ! Ponctua le Chef, si ils n’ont pas compris que maintenant on s’aligne et on avance, qu’ils aillent geindre ailleurs !
-D’un autre côté, dit la Bougre, ils ont aussi des remarques intéressantes liées à leurs spécificités. Il y a des points qui seraient utiles au projet ou à notre compréhension…
-Ah non ! On ne va pas remettre en question le projet parce qu’ils ont des états d’âme ! Interrompit le Chef, dans ce projet, on s’aligne ou on le quitte !
-J’ai discuté de la situation avec le Fourbe et pour lui… tenta le Bougre au Stagiaire
-Bordel, mais même à distance il nous emmerde celui-là ! Bloqua le Chef, si je voulais avoir son avis, je l’aurais invité ! Messieurs, voyez-vous le Fourbe autour de cette table ? »
Un silence pesant s’établit, chacun cherchant à voir ses chaussures à travers la table, testant sa vision de superman.
« Non ? Très bien alors ! Alors on fait comme j’ai dit ! Reprenez vos Powerpoint, et repartez convaincre ceux qui sont à convaincre, les autres, qu’ils se démerdent ! »
Là-dessus le Chef se leva et quitta la salle de réunion, indiquant par là-même qu’en toute probabilité, la réunion était terminée.
La Bougre vint voir le Bougre au Stagiaire :
« Qu’est-ce qu’il t’avait dit le Fourbe ?
-Que c’est une phase critique dans la phase dangereuse d’un projet de rupture, une phase où ce qui compte, c’est que chacun se sente reconnu auprès des autres, une phase d’interdépendance plus que d’indépendance…
-Mais on fait ça comment ?
-Il dit qu’il faut sortir de sa tour d’ivoire, même si elle nous a protégés jusque là. Il dit qu’il faut aller à la rencontre du territoire des autres, de leur particularité pour les comprendre et les intégrer…
-Mais on va se faire dézinguer !
-Il va falloir du courage, et surtout de la ténacité, et il dit aussi que l’interdépendance nait des différences acceptées…
-Tu le ferais, toi ? Tu essaierais ?
-Je me dis que si on est plusieurs, on peut essayer. Mais il faut qu’on sorte de nos habitudes,  il nous faudrait un endroit différent de d’habitude pour y travailler…
-On pourrait aller au club du Fourbe !
-Pourquoi pas… quitte à nous faire dézinguer… autant se marrer ! »

Là-dessus, le nouveau binôme constitué de la Bougre et du Bougre au Stagiaire sortit de la salle de réunion et tomba sur le bouchon habituel dans le couloir :
« Dis donc, et les autres qui voudraient négocier et protéger leur cul ouvertement… sur un projet de cette importance ! C’est vraiment comme s’ils cherchaient à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le projet est en passe de devenir vraiment réalisable, comme on a l’habitude de les mener ! »
« On va manger ? C’est la journée Cuisine de Proximité ‘Le tout de mon crû’ , chacun apporte son repas !»

(Note : Pour les lecteurs les moins attentifs, il y a deux contrepèteries dans ce texte.)

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef et ses Bougres s’essaient à une nouvelle forme de réunion, tandis que le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

 

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Avr 222017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Quelques semaines ont passé depuis que les Dirigeants, en répondant aux questions du Chef, avaient permis à l’équipe de réorienter le projet. Beaucoup de choses étaient devenues plus claires, par le simple fait qu’en recueillant les questions des Dirigeants, le Chef avait recueilli leur perception et vision partagée de leurs attentes. Du coup, les explorations se précisaient et les possibilités de solution apparaissaient de manière de plus en plus explicite. Bien que très diverses, ces solutions présentaient toutes un point commun et redouté : elles n’avaient rien à voir avec les pratiques, les savoirs, les marchés, les modèles, la culture de l’entreprise. Certains disaient même que ces solutions allaient à l’encontre des principes fondateurs de l’entreprise. Ces mêmes certains, oubliant qu’il ne s’agissait à ce stade que de possibilités, prenaient les devants en établissant des argumentaires documentés sur Powerpoint (respectant la charte de communication) visant à démontrer que si ça continuait comme çà, il allait falloir que ça cesse et réciproquement.
C’était clair maintenant pour tout le monde que le projet mené par le Chef et son équipe était un projet en totale rupture avec l’histoire de l’entreprise et celle des hommes et femmes qui l’avaient construite, à la sueur de leur front et de leurs congés payés. D’ailleurs, certains avaient du mal à discerner si c’était le projet qui était dangereux ou si c’était le Chef et son équipe qui agissaient en anarchistes provocateurs, oubliant que ces derniers répondaient à une demande expresse des Dirigeants.

Ainsi c’était un joli bordel entre ceux qui avaient peur de comprendre, ceux qui avaient peur de savoir, ceux qui avaient peur d’avoir peur, ceux qui avaient peur de ceux qui avaient peur, ceux qui pensaient savoir, ceux qui savaient et se taisaient, ceux qui essayaient de rassurer ceux qui avaient peur sans savoir, ceux qui montraient leur courage à la cafèt, ceux qui avaient peur à la cafèt, ceux à qui ça coupait l’appétit, ceux qui ne se parlaient plus, ceux qui avaient choisi l’ignorance, ceux qui avaient peur de choisir un camp et ceux qui savaient qu’avoir peur n’était pas bon pour leur carrière. Les débats allaient bon train : le Chef était en train de mettre l’entreprise à risque avec ses conneries et le créateur de l’entreprise, aujourd’hui disparu, devait faire des loopings dans sa tombe dignes de ceux de la patrouille de France au meilleur de sa forme.

Par ailleurs, les Dirigeants avaient gagné en retour une meilleure compréhension du projet. Pour eux aussi, c’était un joyeux bordel entre ceux qui savaient depuis le début que ça ne pouvait pas marcher, ceux qui découvraient, celui qui refusait de comprendre, celui qui attendait une décision, ceux qui exigeaient une décision, celui qui avait peur sans le dire, celui qui disait que les troupes avaient peur, ceux qui accusaient le Chef des Dirigeants dans le couloir en catimini, ceux qui partageaient leur douleur avec leurs équipes, ceux qui exigeaient la confidentialité, ceux qui répondaient aux questions que n’avaient pas posées les troupes, ceux qui faisaient un document « LRQVPPMOSJ » (Les Réponses aux Questions qu’on Vous a Pas Posées, Mais On Sait Jamais) et bien d’autres choses encore. Bref, en gros, c’était la crise, on s’engueulait entre Dirigeants, les egos verrouillaient des positions avec un bon sens paradoxal très personnel, quand soudain un des Dirigeants eut l’Idée…
« C’est le bordel certes ! Ce projet est un projet d’avenir et on est en train de perdre le contrôle ! Le problème, c’est les gens ! Il faut les organiser, ils ont besoin de sentir que l’organisation les protège et là, ils seront de nouveau confiants ! C’est le moment d’activer les GISPER pour faire une enquête auprès de chacun, car nous sommes à l’écoute de tous, puis nous en tirerons un diagnostic et comme ça nous pourrons implanter la nouvelle organisation et du coup les gens seront distraits du projet !
-Vous voulez dire la nouvelle organisation que nous avons définie l’an dernier ?
-Tout à fait ! C’est le moment ! Les gens ont peur, agissons ! Ce projet est une aubaine, surfons dessus : nous renforcerons notre position tout comme la transformation dont nous avons besoin !
-Super idée ! Activez les GISPER ! »

Le GISPER, c’était comme un GISPEP mais pour les gens. Le GISPEP gérait l’intégration des sous-projets en projets, et il faisait des rapports ; le GISPER était le Gestionnaire d’Intégration Systémique des Personnes En Ressources. Il gérait l’intégration des gens en organisations rationnelles et financées, et il faisait des rapports. Le GISPER était souvent partagé et tiraillé entre la dimension humaine de son rôle et la dimension technique de ce même rôle : ne devenait pas GISPER qui voulait mais qui pouvait ou parfois, qui devait ! En général, le Bougre craignait le GISPER, car le GISPER savait pratiquement tout de lui, son histoire, son salaire, ses problèmes professionnels comme personnels. Le GISPER incarnait le pouvoir délégué des Dirigeants : le Bougre était recruté par le GISPER, le Bougre serait viré par le GISPER. Le GISPER était souvent la première et la dernière personne que rencontrait un Bougre dans son histoire professionnelle.

Lors de la réunion hebdomadaire, le Chef entreprit son équipe :
« Messieurs ! Il est très important que chacun de vos Bougres réponde à cette enquête et notre GISPER ici présent est là pour vous en présenter le principe et les obligations.
-Merci, répondit le GISPER, c’est très simple, chacun va recevoir une adresse internet et un mot de passe de 60 caractères afin de se connecter en son nom en tout anonymat. Le questionnaire explore l’ensemble des points nécessaires et comprend deux cents questions, ce qui est tout à fait gérable pour qui veut s’en donner la peine…
-Vous croyez vraiment qu’on a que ça à faire? s’exclama le Bougre au Stagiaire, laissez-nous bosser, au moins on aura un résultat ! »
Les autres Bougres suivirent avec colère :
« Ne comptez pas sur nous !
-J’arrive pas à croire que nous en sommes arrivés là !
-Nous travaillons sur le projet d’avenir, vous l’avez dit, nous continuerons !
-Faites ce que vous voulez sur les autres fonctions, nous vivants vous ne changerez rien ! »
Quarante-cinq minutes plus tard, le GISPER s’enfonçant de plus en plus dans sa chaise, le Chef prit pitié et choisit de s’associer à son équipe :
« Stop ! Désolé monsieur le GISPER, mais je ne peux que m’associer à mon équipe : il faudra nous proposer autre chose !
-Vous vous rendez compte que c’est de l’ordre de la mutinerie ? S’exclama le GISPER, vous en répondrez ! Je vous donne 24h pour changer d’avis ! »
Là-dessus, il se leva et quitta la salle en laissant la porte grande ouverte : la réunion était terminée.
« Je me demande ce qu’aurait dit le Fourbe, s’interrogea le Bougre au Stagiaire …
-Tiens c’est vrai, qu’est-ce qu’il devient celui-là ?
-Je sais pas, je crois qu’il monte un genre de club où les gens pourraient innover quand ils veulent comme ils veulent
-Ah ben c’est bien le moment !
-Mais c’est intéressant ! Mon Stagiaire y va souvent et il revient chaque fois avec des choses intéressantes ! En fait, je vais voir le Fourbe sur le champ !
-C’est çà ! Perdez votre temps ! »
La Bougre au Stagiaire s’en alla consulter le Fourbe dans son nouveau bureau, au fond du couloir :
« …Voilà la situation, ça a vraiment bardé avec le GISPER, mais d’un autre côté on peut pas faire autrement ! Conclut le Bougre au Stagiaire
-Je ne suis pas sûr, répondit le Fourbe, ce que tu décris est typique de la phase dangereuse des projets de rupture. Elle est inévitable et souvent, la meilleure façon de la gérer est de plier sous la tempête. Il vaut mieux être le roseau que le chêne car on ne peut que très peu face à la peur irraisonnée ou raisonnée des gens. Par contre, le repli permet de ne répondre qu’aux points sensés et petit à petit montrer que le danger à ce stade n’est qu’une perception et qu’à ce titre elle peut être modifiée, notamment par la pratique. »
Le Bougre au Stagiaire réfléchit, quitta le Fourbe en le remerciant et rejoint le groupe qui faisait réunion et bouchon dans le couloir :

«Qu’est-ce qu’il a dit le Fourbe ?
-Ben qu’il vaudrait mieux ne pas résister et accompagner les gens jusqu’à ce qu’ils comprennent que ce n’est pas si dangereux
-Tu veux dire qu’il faudrait qu’on ferme notre gueule ?
-Pas tout à fait, il dit de ne pas faire front, d’être plus roseau que chêne…
-Encore sa philo à la con !
-Pensez aux sport de combat, l’esquive est plus puissante que le blocage…
-Bon ça suffit, on a une entreprise et une équipe à protéger… Avec ses conneries, c’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« En tout cas, c’était une bonne réunion , il vont voir de quel bois on se chauffe ! »
« On va manger ? C’est cuisine Zen avec spécialité du Boutant : steak de yack reconstitué avec quinoa au lait de chèvre des montagnes »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le projet renait de ses cendres, pendant que le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 152017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

En se rendant à sa convocation par les Dirigeants, chemin faisant, et comme il avait un peu d’avance, le Chef passa près de l’espace de travail du Stagiaire et lui fit signe de le rejoindre dans le couloir. Le Stagiaire s’exécuta promptement. Le Chef lui tint alors ces propos :
« J’entends beaucoup parler de vous ! Avez-vous une minute ? Demanda le Chef
-Euh… oui, répondit le Stagiaire, en s’approchant, tout intimidé,
-Eh bien vous avez de la chance ! rétorqua le Chef, tout content de son effet et faisant mine de s’en aller, non je rigole ! C’est important de rigoler au boulot, vous trouvez pas ?
-Ben oui, sans doute, répondit le Stagiaire qui ne savait plus sur quel pied vraiment danser
-Très bien ! Dites-moi, que cette conversation reste entre nous, je compte sur vous !
-…
-Je peux compter sur vous ?
-Euh… oui, oui, bien sûr… ça reste entre nous
-Très bien ! Alors voilà, il y aurait des techniques qui permettent d’impliquer des Dirigeants à un projet donné sans leur bouffer du temps, c’est vrai çà ?
-…
-J’en ai entendu parler, en m’intéressant à votre sujet de stage…
-Vous voulez dire sur les nouvelles méthodes de travail ?
-Tout à fait, et notamment sur l’innovation de rupture…
-Alors oui, il y a des approches qui consistent à ne pas perdre de temps en débats, mais à recueillir les doutes et craintes des personnes, seulement sous forme de questions vaches auxquelles on ne répond pas tout de suite : on recueille, on remercie puis on traite une fois au calme…
-Et ça marche vraiment ?
-Ben oui, les gens en général sont contents d’avoir pu exprimer tout ce qu’ils avaient sur le cœur, sachant qu’ils ne seraient ni interrompus ni challengés sur leur point de vue…
-C’est tout ce qu’il me faut, merci ! » conclut le Chef en s’éloignant, laissant le Stagiaire à son impression confuse et à sa promesse de n’en rien dire à personne.
Une semaine après, le Chef, lors de la réunion de Suivi de Performance, présenta les choses comme suit :
« Messieurs- Dames ! (Il faut dire que le Chef était de très bonne humeur) Je dois vous dire que ma dernière audition devant le Comité Exécutif a été très enrichissante ! Le Chef se tut un instant pour mieux observer son effet sur les membres du Comité de Direction puis il reprit : il était très important de faire taire les rumeurs, c’était vrai, mais j’ai aussi réalisé que les impliquer d’une manière ou d’une autre pouvait être aussi très puissant !… Le Chef se tut à nouveau…
-Et qu’est-ce que vous avez fait ?  osa une Bougre
-Eh bien, je leur ai simplement dit que j’étais au courant des rumeurs et que je ne passerais pas de temps à leur donner de l’importance, puis j’ai eu l’idée de leur proposer l’opportunité de me poser toutes leurs questions les plus vaches qu’ils pouvaient se poser au sujet de ce projet…
-Vous avez dû vous faire démolir en moins de deux ! réagit un Bougre
-Pas du tout ! Car je leur ai dit que je recueillais ainsi leurs préoccupations afin de pouvoir les traiter avec vous et revenir vers eux avec des réponses concrètes et constructives… Ils ont été ravis, surtout quand je leur ai dit que l’exercice était d’une durée de cinq minutes seulement !
-Cinq minutes pour faire quoi ?  Demanda un Bougre, devant le sourire du Fourbe qui n’en croyait pas ses oreilles
-Cinq minutes pendant lesquelles j’ai recueilli toutes les leurs questions par écrit, en les remerciant de me les poser. À la fin des cinq minutes, j’ai proposé un débat, ils m’ont répondu que ce n’était pas nécessaire et qu’ils attendaient mon retour avec des réponses claires… Alors je suis parti, en ayant appris de leur part bien plus de choses en cinq minutes qu’en deux heures de réunion-débat ! Voyez, j’ai recueilli trente-cinq questions, les voici, taisez-vous et lisez ! » dit le Chef en les projetant sur l’écran et en se taisant.
Dix minutes plus tard, un des Bougres prit la parole :
« Mais… soit ils n’ont pas compris le projet, soit nous n’allons pas dans la bonne direction !
-Effectivement, sachant qu’ils sont les Dirigeants donc nos donneurs d’ordres, considérons que nous n’allons pas dans la bonne direction, répondit le Chef
-Mais… tout ce temps perdu… ils pouvaient pas nous le dire plus tôt ?
-Ce n’est pas le point, reprit le Chef, maintenant nous le savons alors nous allons corriger le tir…
-On revient à zéro alors ! Et merde, lâcha une Bougre
-Pas du tout ! Intervint le Fourbe, nous ne revenons pas à zéro, nous venons d’avoir une très forte réduction de l’incertitude inhérente au projet, c’est complètement différent !
-Ah oui, et en quoi c’est différent ? demanda le premier Bougre
-Eh bien, cette nouvelle information vient rejoindre tout ce que nous avons déjà appris, nous permettant de réorienter le projet vers des zones d’incertitude plus restreintes, ça s’appelle un pivot… Les Dirigeants sont nos clients, nous connaissons mieux ce qu’ils recherchent et du coup nous réorientons notre projet grâce à une meilleure compréhension : c’est ça ‘pivoter’, en tout cas, c’est typique.
-Tout à fait, mon Stagiaire m’en avait parlé ! S’exclama le Bougre au Stagiaire
-N’empêche, ça ne résout pas tout, c’est presque un nouveau projet, renâcla la Bougre,
-Oui, ça donne cet effet d’apesanteur, reprit le Fourbe, mais ne nous y laissons pas enfermer, c’est un départ d’une toute autre nature et avec bien plus de confiance, car nous savons bien plus de choses, même si nous ne savons pas tout…
-Très bien ! Interrompit le Chef, avant que n’alliez plus loin dans la philosophie, je demande à chacun d’entre vous d’analyser les questions, de proposer des réponses utiles et d’élaborer un nouveau plan du projet ! Cette réunion est close ! Puis le Chef s’adressa au Fourbe, restez un moment, j’ai à vous parler. »
Le Fourbe resta sur sa chaise, le temps que les autres membres du Comité se retirent sans manquer d’observer le Fourbe avec, pour certains, une mimique de compassion. Une fois seuls dans la pièce, le Chef reprit :
« Je dois vous remercier, vos conseils, même s’ils sont le plus souvent obscurs, finalement auront été utiles. »
Le Fourbe regarda dans la salle, cherchant la caméra cachée, sans succès. Le Chef continua : « J’ai donc pris une décision, à compter d’aujourd’hui, vous serez notre coach interne sur les nouvelles méthodes de travail…
-Ah bon ? …. Formidable ! Je ne sais pas quoi dire… répondit le Fourbe
-Ne dites rien, acceptez… de toute façon j’ai déjà informé la hiérarchie…
-Très bien… je vous remercie… je ferai de mon mieux, dit le Fourbe
-Ah oui, interrompit le Chef en classant ses affaires, je suis conscient que c’est une innovation managériale en rupture avec nos pratiques habituelles…
-C’est tout à votre honneur !
-Alors du coup, parce que vos collègues ne sont pas prêts, j’ai décidé que vous ne participerez plus au Comité de Direction, de façon à ne pas être juge et partie… »
Le Fourbe, estomaqué, cherchait ses mots… le Chef reprit :
« Dites-vous bien que cette décision n’est pas facile pour moi, c’est pour le bien de l’équipe et je vous promets que nous vous consulterons chaque fois que nous le jugerons nécessaire… »
Le Fourbe se demandait ce qu’il lui arrivait, sans pour autant réagir.
« Allons ! Ne faites pas cette tête, c’est une formidable opportunité pour vous et une belle innovation pour l’équipe ! Vous venez manger ? Aujourd’hui c’est la journée « tofu ou topafu ?»… que des trucs à base de tofu…il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Les Dirigeants tentent de reprendre le contrôle, le Chef et ses Bougres pataugent alors que le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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