Avr 222017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Quelques semaines ont passé depuis que les Dirigeants, en répondant aux questions du Chef, avaient permis à l’équipe de réorienter le projet. Beaucoup de choses étaient devenues plus claires, par le simple fait qu’en recueillant les questions des Dirigeants, le Chef avait recueilli leur perception et vision partagée de leurs attentes. Du coup, les explorations se précisaient et les possibilités de solution apparaissaient de manière de plus en plus explicite. Bien que très diverses, ces solutions présentaient toutes un point commun et redouté : elles n’avaient rien à voir avec les pratiques, les savoirs, les marchés, les modèles, la culture de l’entreprise. Certains disaient même que ces solutions allaient à l’encontre des principes fondateurs de l’entreprise. Ces mêmes certains, oubliant qu’il ne s’agissait à ce stade que de possibilités, prenaient les devants en établissant des argumentaires documentés sur Powerpoint (respectant la charte de communication) visant à démontrer que si ça continuait comme çà, il allait falloir que ça cesse et réciproquement.
C’était clair maintenant pour tout le monde que le projet mené par le Chef et son équipe était un projet en totale rupture avec l’histoire de l’entreprise et celle des hommes et femmes qui l’avaient construite, à la sueur de leur front et de leurs congés payés. D’ailleurs, certains avaient du mal à discerner si c’était le projet qui était dangereux ou si c’était le Chef et son équipe qui agissaient en anarchistes provocateurs, oubliant que ces derniers répondaient à une demande expresse des Dirigeants.

Ainsi c’était un joli bordel entre ceux qui avaient peur de comprendre, ceux qui avaient peur de savoir, ceux qui avaient peur d’avoir peur, ceux qui avait peur de ceux qui avaient peur, ceux qui pensaient savoir, ceux qui savaient et se taisaient, ceux qui essayaient de rassurer ceux qui avaient peur sans savoir, ceux qui montraient leur courage à la cafèt, ceux qui avaient peur à la cafèt, ceux à qui ça coupait l’appétit, ceux qui ne se parlaient plus, ceux qui avaient choisi l’ignorance, ceux qui avaient peur de choisir un camp et ceux qui savaient qu’avoir peur n’était pas bon pour leur carrière. Les débats allaient bon train : le Chef était en train de mettre l’entreprise à risque avec ses conneries et le créateur de l’entreprise, aujourd’hui disparu, devait faire des loopings dans sa tombe dignes de ceux de la patrouille de France au meilleur de sa forme.

Par ailleurs, les Dirigeants avaient gagné en retour une meilleure compréhension du projet. Pour eux aussi, c’était un joyeux bordel entre ceux qui savaient depuis le début que ça ne pouvait pas marcher, ceux qui découvraient, celui qui refusait de comprendre, celui qui attendait une décision, ceux qui exigeaient une décision, celui qui avait peur sans le dire, celui qui disait que les troupes avaient peur, ceux qui accusaient le Chef des Dirigeants dans le couloir en catimini, ceux qui partageaient leur douleur avec leurs équipes, ceux qui exigeaient la confidentialité, ceux qui répondaient aux questions que n’avaient pas posées les troupes, ceux qui faisaient un document « LRQVPPMOSJ » (Les Réponses aux Questions qu’on Vous a Pas Posées, Mais On Sait Jamais) et bien d’autres choses encore. Bref, en gros, c’était la crise, on s’engueulait entre Dirigeants, les egos verrouillaient des positions avec un bon sens paradoxal très personnel, quand soudain un des Dirigeants eut l’Idée…
« C’est le bordel certes ! Ce projet est un projet d’avenir et on est en train de perdre le contrôle ! Le problème, c’est les gens ! Il faut les organiser, ils ont besoin de sentir que l’organisation les protège et là, ils seront de nouveau confiants ! C’est le moment d’activer les GISPER pour faire une enquête auprès de chacun, car nous sommes à l’écoute de tous, puis nous en tirerons un diagnostic et comme ça nous pourrons implanter la nouvelle organisation et du coup les gens seront distraits du projet !
-Vous voulez dire la nouvelle organisation que nous avons définie l’an dernier ?
-Tout à fait ! C’est le moment ! Les gens ont peur, agissons ! Ce projet est une aubaine, surfons dessus : nous renforcerons notre position tout comme la transformation dont nous avons besoin !
-Super idée ! Activez les GISPER ! »

Le GISPER, c’était comme un GISPEP mais pour les gens. Le GISPEP gérait l’intégration des sous-projets en projets, et il faisait des rapports ; le GISPER était le Gestionnaire d’Intégration Systémique des Personnes En Ressources. Il gérait l’intégration des gens en organisations rationnelles et financées, et il faisait des rapports. Le GISPER était souvent partagé et tiraillé entre la dimension humaine de son rôle et la dimension technique de ce même rôle : ne devenait pas GISPER qui voulait mais qui pouvait ou parfois, qui devait ! En général, le Bougre craignait le GISPER, car le GISPER savait pratiquement tout de lui, son histoire, son salaire, ses problèmes professionnels comme personnels. Le GISPER incarnait le pouvoir délégué des Dirigeants : le Bougre était recruté par le GISPER, le Bougre serait viré par le GISPER. Le GISPER était souvent la première et la dernière personne que rencontrait un Bougre dans son histoire professionnelle.

Lors de la réunion hebdomadaire, le Chef entreprit son équipe :
« Messieurs ! Il est très important que chacun de vos Bougres réponde à cette enquête et notre GISPER ici présent est là pour vous en présenter le principe et les obligations.
-Merci, répondit le GISPER, c’est très simple, chacun va recevoir une adresse internet et un mot de passe de 60 caractères afin de se connecter en son nom en tout anonymat. Le questionnaire explore l’ensemble des points nécessaires et comprend deux cents questions, ce qui est tout à fait gérable pour qui veut s’en donner la peine…
-Vous croyez vraiment qu’on a que ça à faire? s’exclama le Bougre au Stagiaire, laissez-nous bosser, au moins on aura un résultat ! »
Les autres Bougres suivirent avec colère :
« Ne comptez pas sur nous !
-J’arrive pas à croire que nous en sommes arrivés là !
-Nous travaillons sur le projet d’avenir, vous l’avez dit, nous continuerons !
-Faites ce que vous voulez sur les autres fonctions, nous vivants vous ne changerez rien ! »
Quarante-cinq minutes plus tard, le GISPER s’enfonçant de plus en plus dans sa chaise, le Chef prit pitié et choisit de s’associer à son équipe :
« Stop ! Désolé monsieur le GISPER, mais je ne peux que m’associer à mon équipe : il faudra nous proposer autre chose !
-Vous vous rendez compte que c’est de l’ordre de la mutinerie ? S’exclama le GISPER, vous en répondrez ! Je vous donne 24h pour changer d’avis ! »
Là-dessus, il se leva et quitta la salle en laissant la porte grande ouverte : la réunion était terminée.
« Je me demande ce qu’aurait dit le Fourbe, s’interrogea le Bougre au Stagiaire …
-Tiens c’est vrai, qu’est-ce qu’il devient celui-là ?
-Je sais pas, je crois qu’il monte un genre de club où les gens pourraient innover quand ils veulent comme ils veulent
-Ah ben c’est bien le moment !
-Mais c’est intéressant ! Mon Stagiaire y va souvent et il revient chaque fois avec des choses intéressantes ! En fait, je vais voir le Fourbe sur le champ !
-C’est çà ! Perdez votre temps ! »
La Bougre au Stagiaire s’en alla consulter le Fourbe dans son nouveau bureau, au fond du couloir :
« …Voilà la situation, ça a vraiment bardé avec le GISPER, mais d’un autre côté on peut pas faire autrement ! Conclut le Bougre au Stagiaire
-Je ne suis pas sûr, répondit le Fourbe, ce que tu décris est typique de la phase dangereuse des projets de rupture. Elle est inévitable et souvent, la meilleure façon de la gérer est de plier sous la tempête. Il vaut mieux être le roseau que le chêne car on ne peut que très peu face à la peur irraisonnée ou raisonnée des gens. Par contre, le repli permet de ne répondre qu’aux points sensés et petit à petit montrer que le danger à ce stade n’est qu’une perception et qu’à ce titre elle peut être modifiée, notamment par la pratique. »
Le Bougre au Stagiaire réfléchit, quitta le Fourbe en le remerciant et rejoint le groupe qui faisait réunion et bouchon dans le couloir :

«Qu’est-ce qu’il a dit le Fourbe ?
-Ben qu’il vaudrait mieux ne pas résister et accompagner les gens jusqu’à ce qu’ils comprennent que ce n’est pas si dangereux
-Tu veux dire qu’il faudrait qu’on ferme notre gueule ?
-Pas tout à fait, il dit de ne pas faire front, d’être plus roseau que chêne…
-Encore sa philo à la con !
-Pensez aux sport de combat, l’esquive est plus puissante que le blocage…
-Bon ça suffit, on a une entreprise et une équipe à protéger… Avec ses conneries, c’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« En tout cas, c’était une bonne réunion , il vont voir de quel bois on se chauffe ! »
« On va manger ? C’est cuisine Zen avec spécialité du Boutant : steak de yack reconstitué avec quinoa au lait de chèvre des montagnes »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le projet renait de ses cendres, pendant que le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 152017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

En se rendant à sa convocation par les Dirigeants, chemin faisant, et comme il avait un peu d’avance, le Chef passa près de l’espace de travail du Stagiaire et lui fit signe de le rejoindre dans le couloir. Le Stagiaire s’exécuta promptement. Le Chef lui tint alors ces propos :
« J’entends beaucoup parler de vous ! Avez-vous une minute ? Demanda le Chef
-Euh… oui, répondit le Stagiaire, en s’approchant, tout intimidé,
-Eh bien vous avez de la chance ! rétorqua le Chef, tout content de son effet et faisant mine de s’en aller, non je rigole ! C’est important de rigoler au boulot, vous trouvez pas ?
-Ben oui, sans doute, répondit le Stagiaire qui ne savait plus sur quel pied vraiment danser
-Très bien ! Dites-moi, que cette conversation reste entre nous, je compte sur vous !
-…
-Je peux compter sur vous ?
-Euh… oui, oui, bien sûr… ça reste entre nous
-Très bien ! Alors voilà, il y aurait des techniques qui permettent d’impliquer des Dirigeants à un projet donné sans leur bouffer du temps, c’est vrai çà ?
-…
-J’en ai entendu parler, en m’intéressant à votre sujet de stage…
-Vous voulez dire sur les nouvelles méthodes de travail ?
-Tout à fait, et notamment sur l’innovation de rupture…
-Alors oui, il y a des approches qui consistent à ne pas perdre de temps en débats, mais à recueillir les doutes et craintes des personnes, seulement sous forme de questions vaches auxquelles on ne répond pas tout de suite : on recueille, on remercie puis on traite une fois au calme…
-Et ça marche vraiment ?
-Ben oui, les gens en général sont contents d’avoir pu exprimer tout ce qu’ils avaient sur le cœur, sachant qu’ils ne seraient ni interrompus ni challengés sur leur point de vue…
-C’est tout ce qu’il me faut, merci ! » conclut le Chef en s’éloignant, laissant le Stagiaire à son impression confuse et à sa promesse de n’en rien dire à personne.
Une semaine après, le Chef, lors de la réunion de Suivi de Performance, présenta les choses comme suit :
« Messieurs- Dames ! (Il faut dire que le Chef était de très bonne humeur) Je dois vous dire que ma dernière audition devant le Comité Exécutif a été très enrichissante ! Le Chef se tut un instant pour mieux observer son effet sur les membres du Comité de Direction puis il reprit : il était très important de faire taire les rumeurs, c’était vrai, mais j’ai aussi réalisé que les impliquer d’une manière ou d’une autre pouvait être aussi très puissant !… Le Chef se tut à nouveau…
-Et qu’est-ce que vous avez fait ?  osa une Bougre
-Eh bien, je leur ai simplement dit que j’étais au courant des rumeurs et que je ne passerais pas de temps à leur donner de l’importance, puis j’ai eu l’idée de leur proposer l’opportunité de me poser toutes leurs questions les plus vaches qu’ils pouvaient se poser au sujet de ce projet…
-Vous avez dû vous faire démolir en moins de deux ! réagit un Bougre
-Pas du tout ! Car je leur ai dit que je recueillais ainsi leurs préoccupations afin de pouvoir les traiter avec vous et revenir vers eux avec des réponses concrètes et constructives… Ils ont été ravis, surtout quand je leur ai dit que l’exercice était d’une durée de cinq minutes seulement !
-Cinq minutes pour faire quoi ?  Demanda un Bougre, devant le sourire du Fourbe qui n’en croyait pas ses oreilles
-Cinq minutes pendant lesquelles j’ai recueilli toutes les leurs questions par écrit, en les remerciant de me les poser. À la fin des cinq minutes, j’ai proposé un débat, ils m’ont répondu que ce n’était pas nécessaire et qu’ils attendaient mon retour avec des réponses claires… Alors je suis parti, en ayant appris de leur part bien plus de choses en cinq minutes qu’en deux heures de réunion-débat ! Voyez, j’ai recueilli trente-cinq questions, les voici, taisez-vous et lisez ! » dit le Chef en les projetant sur l’écran et en se taisant.
Dix minutes plus tard, un des Bougres prit la parole :
« Mais… soit ils n’ont pas compris le projet, soit nous n’allons pas dans la bonne direction !
-Effectivement, sachant qu’ils sont les Dirigeants donc nos donneurs d’ordres, considérons que nous n’allons pas dans la bonne direction, répondit le Chef
-Mais… tout ce temps perdu… ils pouvaient pas nous le dire plus tôt ?
-Ce n’est pas le point, reprit le Chef, maintenant nous le savons alors nous allons corriger le tir…
-On revient à zéro alors ! Et merde, lâcha une Bougre
-Pas du tout ! Intervint le Fourbe, nous ne revenons pas à zéro, nous venons d’avoir une très forte réduction de l’incertitude inhérente au projet, c’est complètement différent !
-Ah oui, et en quoi c’est différent ? demanda le premier Bougre
-Eh bien, cette nouvelle information vient rejoindre tout ce que nous avons déjà appris, nous permettant de réorienter le projet vers des zones d’incertitude plus restreintes, ça s’appelle un pivot… Les Dirigeants sont nos clients, nous connaissons mieux ce qu’ils recherchent et du coup nous réorientons notre projet grâce à une meilleure compréhension : c’est ça ‘pivoter’, en tout cas, c’est typique.
-Tout à fait, mon Stagiaire m’en avait parlé ! S’exclama le Bougre au Stagiaire
-N’empêche, ça ne résout pas tout, c’est presque un nouveau projet, renâcla la Bougre,
-Oui, ça donne cet effet d’apesanteur, reprit le Fourbe, mais ne nous y laissons pas enfermer, c’est un départ d’une toute autre nature et avec bien plus de confiance, car nous savons bien plus de choses, même si nous ne savons pas tout…
-Très bien ! Interrompit le Chef, avant que n’alliez plus loin dans la philosophie, je demande à chacun d’entre vous d’analyser les questions, de proposer des réponses utiles et d’élaborer un nouveau plan du projet ! Cette réunion est close ! Puis le Chef s’adressa au Fourbe, restez un moment, j’ai à vous parler. »
Le Fourbe resta sur sa chaise, le temps que les autres membres du Comité se retirent sans manquer d’observer le Fourbe avec, pour certains, une mimique de compassion. Une fois seuls dans la pièce, le Chef reprit :
« Je dois vous remercier, vos conseils, même s’ils sont le plus souvent obscurs, finalement auront été utiles. »
Le Fourbe regarda dans la salle, cherchant la caméra cachée, sans succès. Le Chef continua : « J’ai donc pris une décision, à compter d’aujourd’hui, vous serez notre coach interne sur les nouvelles méthodes de travail…
-Ah bon ? …. Formidable ! Je ne sais pas quoi dire… répondit le Fourbe
-Ne dites rien, acceptez… de toute façon j’ai déjà informé la hiérarchie…
-Très bien… je vous remercie… je ferai de mon mieux, dit le Fourbe
-Ah oui, interrompit le Chef en classant ses affaires, je suis conscient que c’est une innovation managériale en rupture avec nos pratiques habituelles…
-C’est tout à votre honneur !
-Alors du coup, parce que vos collègues ne sont pas prêts, j’ai décidé que vous ne participerez plus au Comité de Direction, de façon à ne pas être juge et partie… »
Le Fourbe, estomaqué, cherchait ses mots… le Chef reprit :
« Dites-vous bien que cette décision n’est pas facile pour moi, c’est pour le bien de l’équipe et je vous promets que nous vous consulterons chaque fois que nous le jugerons nécessaire… »
Le Fourbe se demandait ce qu’il lui arrivait, sans pour autant réagir.
« Allons ! Ne faites pas cette tête, c’est une formidable opportunité pour vous et une belle innovation pour l’équipe ! Vous venez manger ? Aujourd’hui c’est la journée « tofu ou topafu ?»… que des trucs à base de tofu…il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Les Dirigeants tentent de reprendre le contrôle, le Chef et ses Bougres pataugent alors que le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 082017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Afin de diminuer la pression qu’il recevait des Dirigeants, assoiffés de résultats tangibles et rapides, le Chef avait pris la décision de proposer à ces mêmes Dirigeants de réduire le projet d’innovation de rupture aux seuls éléments qui correspondaient au savoir-faire et aux pratiques du moment. Fort de sa dernière expérience avec le Comité Exécutif, le Chef préféra consulter au préalable un ami à lui siégeant dans ce Comité. Le Chef avait tendance à considérer comme ami, toute personne d’un grade supérieur au sien qui lui adressait la parole normalement. Il va sans dire que la réciprocité de cette notion d’amitié était pure hypothèse, mais le Chef n’en avait cure : le « paraître » était pour lui l’égal de l’  « être ».
Bien lui en avait pris de consulter cet « ami » qui avait fait deux choses en retour :
1. Il lui avait rappelé que le Chef avait déjà tenté une fois de stopper le projet sans succès. Du coup, revenir maintenant pour en proposer une version dégradée était à ses risques et périls,
2. Il lui avait ouvert les yeux : les rumeurs allaient bon train et certains patrons des autres fonctions, court-circuitant le Chef, informaient le Comité Exécutif de certains aspects des ruptures liées au projet qui étaient à même de surprendre, voire d’inquiéter les membres du Comité.
En conclusion, l’  « ami » avait dit au Chef que la rupture, c’était bien, mais qu’il fallait pas déconner non plus et que pour se rassurer, les membres du Comité Exécutif pensaient convoquer le Chef assez rapidement pour qu’il s’explique sur ces rumeurs et autres fantaisies. L’ « ami » avait ensuite reconduit le Chef dans le couloir en lui recommandant audace et prudence.
Le Chef s’en trouva fort dépourvu et avant que la bise fut venue, convoqua son Comité de Direction.
« Messieurs, j’aimerai comprendre de quelle manière vous gérez les informations au sein de notre projet ! Vous le savez, il s’agit d’un projet sensible car potentiellement en rupture avec les pratiques de notre entreprise, et pourtant les rumeurs courent ici et là montrant votre inconscience voire votre irresponsabilité à conduire un pareil enjeu ! »
Les membres du Comité de Direction se regardèrent, partageant sans voix une incompréhension totale et une confusion naissante. Devant le silence pesamment installé, le Chef poursuivit :
« Heureusement, par mes réseaux, je suis bien informé, moi ! Et depuis quelques temps, je suis l’évolution de rumeurs concernant votre projet et il est manifeste maintenant que certains patrons des autres fonctions nous sabotent auprès du Comité Exécutif ! »
-Comment ça nous sabotent ? Interrogea un des Bougres
-En racontant à des membres du Comité Exécutif que vos explorations de solutions très inhabituelles pourraient être dangereuses à terme pour l’entreprise et sa culture, et du coup, ils prennent la trouille car, selon moi, ils ont l’impression qu’ils perdent le contrôle !
-Mais notre collaboration avec les autres fonctions est tout à fait correcte ! s’exclama le GISPEP qui était maintenant invité à toutes les réunions du Comité de Direction, nous avons même formé un Think Tank des GISPEP où nous réfléchissons aux meilleures méthodes d’implication des salariés dans la collecte de données propres à élaborer les meilleurs rapports !
-Je le sais et c’est très bien ! réconforta le Chef, mais ce genre d’info n’est pas ce qui remonte par la bande au membres du Comité Exécutif  et nous devons faire cesser cela au plus vite ! Ces rumeurs propagées sont un vrai problème !
S’en suivit un débat sur les rumeurs en entreprise et sur la façon dont chacun ici présent ne se laissait jamais prendre et surtout ne les propageait jamais, citant Platon, Machiavel et GALA qu’ils ne lisaient que chez le coiffeur, d’un œil lointain et hautain. Quarante-cinq minutes plus tard :
-En sommes-nous bien sûrs ? interrompit le Fourbe
-Sûrs de quoi ?
-Que c’est le vrai problème ces rumeurs ? Que c’est le problème qui, lorsqu’il sera traité, éliminera vraiment la peur du Comité Exécutif ?
-En tout cas, tant qu’il y aura des rumeurs, nous sommes en danger ! intervint un Bougre
-Et les supprimer ne serait pas une garantie de confort pour l’exécutif, rétorqua le Fourbe, je ne vois pas les choses comme ça…
-Et comment les voyez-vous ? Demanda le Chef dans une expiration de lassitude, c’est notre quart d’heure de philosophie…
Le Fourbe, surpris par cette ouverture, fit un tour de table du regard et se lança :
-Eh bien voilà, nos Dirigeants représentent la force la plus puissante de l’entreprise et du coup peuvent être perçus comme un danger. S’ils ont peur, même de façon non raisonnée, ils peuvent stopper le projet voire nous en punir… Les rumeurs ne font qu’attiser cette peur, nous le savons, le projet est en territoire d’incertitude et il semble qu’il soit en train d’entrer dans sa phase dangereuse, où les gens prennent peur…
-Ca c’est sûr, même pour nous, lâcha une Bougre
-Chut ! Laissez-le parler, tança le Chef
Le Fourbe reprit :
-Ce que je me dis, c’est que les rumeurs sont en train de réveiller le tigre que représentent les Dirigeants, une puissance imposante et dangereuse à la fois. Si nous nous y prenons mal, nous risquons de marcher sur la queue du tigre et de nous faire déchiqueter.
-Et qu’est-ce que vous proposez ?
-De ne pas laisser parler le tigre qui est en nous et qui peut se sentir agressé. Le mieux serait de rassurer directement les Dirigeants, sans tenter de les convaincre, sans se plaindre des rumeurs, mais en les faisant participer directement au projet, ainsi ils auraient la possibilité de mieux comprendre et de voir qu’ils ont un impact sur le projet…
-Autant j’aime bien votre idée de phase dangereuse, autant votre idée de faire participer les Dirigeants… vous croyez qu’ils ont que ça à foutre ? Si ils voulaient le faire eux-mêmes, ils nous auraient pas demandé de le prendre ce projet ! balança le Chef
-Il y a des techniques très brèves qui permettent de faire monter les gens à bord d’un projet, c’est ce que me dit le Stagiaire ! intervint le Bougre au Stagiaire
-Ah ben, si le Stagiaire le dit !… Bon on arrête les conneries, chacun d’entre-vous, vous contactez les patrons des différentes fonctions et vous montrez les griffes, qu’ils sachent qu’ils sont en train de prendre des risques inconsidérés à propager des rumeurs à la con ! Et moi, je me charge de montrer au Comité Exécutifs qu’ils sont en train de se faire berner, mais pas par nous ! Cette réunion est terminée, je ne veux plus rien entendre, exécution ! »
Sur ce, le Chef se leva et quitta la salle.
La réunion prit fin à la satisfaction générale sauf trois.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez raison Chef, défendons-nous et convainquons les Dirigeants d’abord. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait faire bosser les Dirigeants, en leur racontant des trucs pour les faire patienter… sur un projet de cette importance ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le projet est en passe de devenir vraiment réalisable, comme on a l’habitude de les mener ! »
« On va manger ? C’est « Cuisine Corse », on a l’après-midi pour manger ! (°) »
(°) Bibliographie : Asterix

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « L’équipe apprend des Dirigeants que… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Avr 012017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

L’ambiance était morose dans la salle de réunion du Comité de Direction.
Pourtant la réunion avait plutôt bien commencé, les tests en cours progressaient et bon nombre d’hypothèses s’affinaient montrant que le projet pouvait aboutir sur quelque chose de vraiment intéressant et aussi de vraiment différent.
Le projet commençait à intéresser certaines fonctions. Il y avait déjà EVE (Espaces Verts et Environnement) et API (Administrative Processes Industrialization), et dernièrement, l’Association Des Anciens Managers (ADAM) avait frappé à la porte du Chef pour apporter son soutien. Elle avait été mise en relation par le Stagiaire, dont l’oncle était un Ancien Manager. Bien sûr, le Chef se montrait très hésitant à accueillir les membres de cette association car le GISPEP ne voyait pas comment affecter des coûts gratuits, ni comment les intégrer dans ses différents rapports dont les listes prédéfinies n’intégraient pas l’Association. Du coup, le GISPEP avait contacté le service informatique afin de voir s’il serait possible d’ajouter un élément à la liste dans le menu déroulant de l’interface et il avait reçu instantanément et pour toute réponse que sa demande avait bien été prise en considération et qu’une information sur la faisabilité de sa demande lui viendrait dans un futur proche bien qu’indéterminé. Cette vitesse de réponse n’était possible que par l’utilisation d’un robot générant des réponses automatiques par emails, auxquels il était bien sûr demandé de ne pas répondre, et montrant que le service informatique était bien à la pointe du progrès.
Fort de ces progrès, le Chef avait expliqué qu’il se trouvait dans une situation très difficile car il voyait effectivement que le projet avait un très fort potentiel et pour autant, il n’avait rien de concret pour le démontrer. Pourtant, le système fonctionnait : les ré-allocations de coûts allaient bon train et les comptes étaient bien tenus. Mais la pression des Dirigeants ne faisait que s’accroitre, et alors qu’ils étaient les demandeurs de ce projet, c’était finalement d’eux que le Chef recevait le plus de critiques. Cette injustice était également perçue par les autres membres du Comité de Direction car les fonctions qui coopéraient, à part EVE, API et ADAM, étaient leur principale source de critiques et de bâtons dans les roues. Bref, le Comité était dans une situation injuste à la mords-moi le noeud.
Le Fourbe rompit le silence :
« Et si nous profitions de la situation pour resserrer les liens avec ceux qui y croient, à ce projet ? Nous sentons tous que nous sommes prêts du moment où nous aurons des choses concrètes  à montrer, des pépites, ne nous laissons pas distraire par ceux qui ont peur du projet ou qui n’y comprennent rien !
-Mais ceux qui en ont peur ou qui n’y comprennent rien, ce sont nos Dirigeants ! aboya le Chef, vous êtes obtus ou quoi ?
-Dirigeant ou pas, reprit le Fourbe, ce projet est tellement différent qu’à part ceux qui y bossent activement, personne ne peut vraiment comprendre son potentiel, c’est toute la difficulté des projets en territoire incertain.
-Eh bien notre rôle, mon rôle c’est de leur apporter les informations dont ils ont besoin pour comprendre, et pour l’instant nous ne les avons pas, c’est comme si elle n’existaient pas se plaignit  le Chef
-Mais ces informations existent, c’est juste qu’elles ne sont pas compatibles avec le format et surtout avec le type de raisonnement auxquels les Dirigeants sont habitués, intervint le Fourbe, rappelez-vous qu’ils sont là pour gérer un business et pas pour explorer l’incertain ! Et incertitude n’est pas risque !
-C’est vrai, reprit le Bougre au Stagiaire, c’est ce que dit mon Stagiaire : les raisonnements dans l’incertain sont presque le contraire des raisonnements dans le certain et que sans changer de raisonnement, on peut freiner sinon stopper un projet d’innovation de rupture …
-Ce n’est pas le moment de faire de la philo, vous ne croyez pas ? Interrompit le Chef, vous me voyez aller dire aux Dirigeants qu’ils sont le premier frein à ce projet parce qu’ils ne raisonnent pas de la bonne façon ?
-Ben ce n’est pas très loin de la vérité, reprit le Fourbe, si ils continuent comme ça, ils vont le tuer ce projet.
-C’est tout ce que vous avez à proposer ? Le Chef laissait monter sa colère, Vous me voyez vraiment aller leurs raconter ça ? Jamais de la vie ! Je vais leur expliquer que le projet est trop ambitieux et qu’il serait prudent de le limiter à ce qu’on sait faire aujourd’hui !
-Mais ce serait effectivement tuer le projet ! Intervint le Bougre au Stagiaire, ce serait dommage, on est si prêt du but !
-Ce serait bien plus sage d’utiliser cette période pour avancer en silence, aidés par nos alliés, en faisant patienter les Dirigeants… Nous sommes coincés, c’est vrai, c’est pas confortable, c’est vrai mais le jeu en vaut vraiment la chandelle ! Continuons sans faire de vague, affinons ce projet, ce que nous savons, et nous avons à portée de main la possibilité de montrer toute la puissance du projet et donc d’influer vraiment sur le cours des choses…
-Ça y est ! Il est reparti dans ses illusions, interrompit le Chef, mais vous vous rendez compte que c’est ma tête qui est en jeu ? Non je ne crois pas ou alors vous vous en foutez, ce qui est pire ! Bon… ça suffit ! Je vous demande à tous d’extraire de ce projet les éléments de solutions que nous saurions mettre en oeuvre tout de suite !
-Mais ça va réduire ce projet de rupture à un projet classique sans grand intérêt… tenta une Bougre
-Je m’en fous ! Ce qui compte c’est de sortir de ce merdier la tête haute ! S’exclama le Chef
-Il y a d’autres moyens, marmonna le Fourbe…
-Je n’ai rien entendu, stoppa le Chef, vous avez mes consignes, appliquez-les et j’irai voir les Dirigeants »
Sur ce, le Chef se leva et quitta la salle.
La réunion prit fin à la satisfaction générale sauf trois.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez raison Chef, les Dirigeants d’abord. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous faire bosser en cachette des Dirigeants, en leur racontant des trucs pour les faire patienter… sur un projet de cette importance ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le projet est en passe de devenir vraiment réalisable, comme on a l’habitude de les mener ! »
« On va manger ? C’est « Découverte des Légumes Moches », avec panais aux deux noisettes et son coulis d’ail  !»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Il semblerait qu’avec l’implication des autres fonctions, les rumeurs aillent bon train, et pas forcément en faveur du Chef… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Les Contes de la Connerie Collective

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Mar 252017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

« Messieurs, nous progressons ! » C’est ainsi que le Chef ouvrit la réunion opérationnelle de la semaine,
« les Dirigeants ont fini par comprendre que nous avons besoin de ressources et voici les instructions qu’ils ont partagées avec tous les Directeurs… »
Les Bougres firent silence et tous les regards se tournèrent vers le Chef, heureux de son effet et de son rang. Puis, lisant sur son écran, le Chef poursuivit :
« En synthèse, voici ce qu’ils disent… je résume car il y en a huit pages… alors…bla bla…oui…bla bla bla…voilà ! En gros, les Dirigeants demandent aux fonctions d’agir en partenaires actifs de notre projet d’innovation de rupture. Ils disent que c’est une opportunité d’éliminer les silos entre fonctions et fixent les trois conditions suivantes, je lis :
1.Le succès lié à la contribution de chacune des fonctions devra être factuellement et quantitativement mesuré, de façon à reconnaitre les performances respectives
2.Les rôles et responsabilités de chaque fonction devront être clairement établis et statués de façon à pouvoir identifier les responsables en cas de difficulté,
3.Le projet d’innovation de rupture devra intégrer pleinement les processus directeurs de chaque fonction de façon à ce que son suivi soit optimal…
-Génial ! s’exclama un des Bougres, on va pouvoir avancer et ils vont arrêter de se foutre de notre gueule !
-Tout à fait ! Il va falloir intégrer tout cela dans notre projet, je convoque le GISPEP sur le champ ! » répondit le Chef en se saisissant du téléphone et en appelant le GISPEP.

Le GISPEP, Gestionnaire de l’Intégration des Sous-Projets En Projets, frappa et entra dans la salle de réunion vingt-huit secondes après la fin du coup de fil. C’était pour lui un rôle d’importance car élaboré et confié par le Chef à qui du coup il rapportait directement. Le Chef lui avait vanté l’importance de ce rôle et lui avait dit qu’il comptait sur lui. Le GISPEP n’avait pas osé demander ce que le Chef attendait exactement de ce rôle car cela aurait montré une potentielle incompétence à comprendre ce rôle donc à le tenir. Du coup, le GISPEP, qui était observateur, s’était dit que ce qui intéressait le Chef, c’était des rapports qui lui montreraient à quel point les sous-projets étaient bien intégrés au Projet. Ainsi, depuis plusieurs semaines, le GISPEP harcelait les équipes pour obtenir des données fiables afin de les transformer en rapports. Et comme le Chef ne lui donnait aucun feedback, le GISPEP prenait sur lui, en déduisait que ce n’était sans doute pas suffisant et faisait des rapports qu’il considérait de plus en plus complets en demandant de plus en plus de données aux équipes.
« Alors ? Où en êtes-vous ? demanda le Chef au GISPEP, montrant ainsi que le GISPEP était dans une confidence à laquelle les membres du Comité de Direction n’avaient pas accès,
-Eh bien, j’ai fait le tour des popottes, comme vous me l’avez demandé la semaine dernière et toutes les fonctions sauf deux m’ont expliqué que comme ce projet n’avait pas été prévu dans leur budget, ils demandaient à ce que les coûts associés à ce projet au sein de leur fonction nous soit attribué…
-Quoi ? s’étrangla le Chef, mais il n’était pas à mon budget non plus !
-Je sais et je le leur ai dit, répondit le GISPEP, mais ils disent que c’est ça ou rien et comme ça vient des Dirigeants, ils vont le faire, ils sont d’ailleurs en train de nommer des GISPEP dans leurs fonctions respectives pour pouvoir gérer ça…
-Tant que j’ai l’information et le pouvoir de décision sur ce qu’ils font, ça me va, dit le Chef sentant une opportunité de puissance sur ses pairs des autres fonctions, je veux que chaque intervention de notre part en réponse à leurs questions leur soit facturée aussi, quelque soit l’intervention !
-Nous allons droit vers une usine à gaz, intervint le Fourbe, où se trouve le projet d’innovation dans tout ça ?
-Il se trouve que les Dirigeants ont demandé et que nous exécutons ! C’est un beau geste de leur part que de nous offrir cette opportunité !
-Peut-être, mais nous pourrions agir autrement… Quelles sont les deux fonctions qui n’ont pas réagi comme les autres ? Demanda le Fourbe au GISPEP
-Ce sont deux fonctions qui m’ont dit être très intéressées par ce projet auquel elles sont prêtes à contribuer…
-Quelles sont elles ?
-Il y a la fonction « Espaces Verts et Environnement » et la fonction « Administrative Processes Industrialization »…
-Pourquoi c’est en Angliche ?
-Ça sonne mieux qu’Industrialisation des Processus Administratifs …
-Attendez ! intervint le Chef, ce sont deux fonctions mineures de l’entreprise à côté des fonctions de poids comme la Recherche-Développement, l’Industriel ou les Services Commerciaux…
-Sans compter le Marketing, la Finance, le Contrôle de Gestion, renchérit une Bougre
-Et la Comptabilité ! surenchérit un autre Bougre
-Non…pas la Compta… reprit la Bougre, mais les autres oui… »
S’en suivit un débat sur l’importance relative et la criticité des différentes fonctions dans l’entreprise.

Quarante-cinq minutes plus tard, le Fourbe reprit :
« Et si nous commencions en impliquant les fonctions qui en ont envie ? Tout ce qu’elles apporteront sera utile et…
-Non mais tactiquement ce n’est pas possible ! Interrompit le Chef, vous me voyez défendre le projet en disant que les principales ressources sont les Espaces Verts ?
-Je ne vois pas en quoi cela est gênant : toutes les ressources volontaires sont bonnes à prendre et en plus cela pourrait donner envie à d’autres fonctions de nous rejoindre… ça s’appelle de la cooptation…On partirait d’abord avec ceux pour qui ce projet présente une utilité et on foutrait la paix à ceux qui n’en n’ont pas besoin… Rappelez-vous, nous sommes en plein territoire de rupture et donc d’incertitude !
-Bon ! Ça suffit ! Je suis le responsable de ce projet devant nos Dirigeants : toutes les fonctions doivent contribuer et les GISPEP sont là pour garantir que les frais occasionnés sont bien imputés sur les bons centres de coût ! Chacun son domaine et les vaches seront bien gardées ! «  Conclut le Chef en se levant.
La réunion prit fin à la satisfaction générale sauf un.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez raison Chef, les bons comptes font les bons amis. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous faire bosser avec les fonctions mineures… sur un projet de cette importance ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le projet est en de bonnes mains maintenant, avec quatorze GISPEP supplémentaires ! »
« On va manger ? C’est « cuisines du monde », avec spécialités ardéchoises aujourd’hui !»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode :  » Avec les autres fonctions, le projet avance, mais où sont les résultats !? Le Chef reçoit des attaques en règle, la pression des Dirigeants s’accroit… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mar 182017
 

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n’engage que son lecteur et réciproquement. »

La dernière réunion « Suivi de Performance » fut très animée : le projet d’innovation ne semblait avoir que des indicateurs au rouge. Que ce soit sur la NPV (Net Present Value), sur le ROI (Return on Investment), sur l’OTIF (On Time In Full), rien n’allait correctement. Le Chef en était très en colère :
« Mais c’est incroyable ! Vous n’avez aucune maitrise de ce que vous faites ! Nous sommes les premiers à explorer un tel projet, j’en attends donc quelque chose de mirobolant car nous ouvrons des territoires entiers d’innovation, et qu’est-ce que dit l’indicateur ? C’est presque négatif ! Vous êtes en train de me dire qu’on devrait perdre de l’argent ?
-Non, enfin oui Chef… tenta un Bougre, en fait on a du mal à nous prononcer sur des chiffres…
-C’est bien ce que je dis : vous ne maitrisez pas votre sujet !
-Ce n’est pas ça, s’essaya une autre Bougre, sur le terrain, les équipes avancent et les hypothèses se précisent, mais il y a tellement de possibilités  qu’un seul scénario est difficile à construire…
-Eh bien, construisez-en plusieurs, comme ça on pourra les comparer et je vous dirai quoi faire !
-Ca ne fonctionne pas comme ça, intervint le Fourbe, dans les projets d’innovation de rupture. Leur première caractéristique est l’incertitude prédominante. Or, notre activité habituelle est située dans un domaine où l’incertitude peut être présente, mais de façon réduite. Du coup, nous pilotons notre activité avec des indicateurs construits avec l’hypothèse de base que nos connaissances excèdent nos incertitudes, c’est ce qui fait qu’ils ne marchent pas pour ce projet. Vous pouvez tous les tester, ils ne marcheront pas…
-Et quoi alors ? On pilote pas le projet ? Je suis payé pour reporter aux Dirigeants les progrès et surtout les promesses de gains, de retour sur investissement et ce en maitrisant les risques liés au projet. Je constate que vous êtes incapables de me fournir ces informations, c’est tout.
-Et si nous proposions d’autres informations à nos Dirigeants ? Le projet avance bien, les explorations apportent chaque semaine leur lot de connaissances nouvelles, ce qui renforce à chaque fois la motivation des équipes. La connaissance, en territoire d’incertitude est une valeur comme une autre…
-OK, OK, OK… interrompit le Chef, c’est reparti pour la théorie… je vous demande des chiffres, des projections, du concret quoi ! Vous dites que le projet avance bien, eh bien faites-le aller plus vite !
-Justement Chef, se lança un Bougre, nous avons identifié des zones d’incertitude où clairement nous n’avons pas de compétences dans l’équipe, il nous faudrait des ressources extérieures pour nous faire gagner du temps…
-Et puis aussi, il nous faudrait plus de monde pour mener à bien les explorations, on sent qu’on est pas loin mais on peut pas être au four et au moulin, surtout avec la préparation du budget annuel… »
Un autre Bougre se lâcha :
« D’ailleurs, nous n’avons pas de réponse aux demandes d’intérimaires que nous vous avons fait passer le mois dernier…
-Parce que vous croyez que je fais ce que je veux quand il s’agit d’embaucher ? Interrompit le Chef, ce n’est pas moi qui décide… enfin si mais il faut que nos Dirigeants soient d’accord…
-Mais en début d’année, nos Dirigeants ont annoncé qu’ils lançaient un grand programme d’  « empowerment » des employés de façon à nous responsabiliser et à libérer le potentiel d’initiatives de l’entreprise, risqua une Bougre, et puis vous aviez dit qu’on avait toute délégation de leur part pour conduire ce projet très innovant…
-Ce n’est pas aussi simple, soupira le Chef, nos Dirigeants souhaitent être informés en temps réel et connaitre les décisions qui sont en passe d’être prises et pour cela, j’ai des nouveaux rapports à fournir, et lorsque le rapport est accepté, je peux prendre les décisions en question…
-Ca veut dire qu’on n’est pas sûrs d’avoir les ressources qu’on demande ? reprit la Bougre, alors comment on fait pour avancer ?
-Fournissez-moi des faits tangibles, des projections claires qui montrent bien que l’investissement dans de nouvelles ressources sera payant ! répondit le Chef en se redressant.
-On pourrait faire appel à des consultants, les Dirigeants aiment bien car souvent ça les rassure de savoir que le savoir vient de l’extérieur, surtout sur ce qu’ils considèrent être des changements, proposa un Bougre
-Ah oui, ils travaillent toujours avec les mêmes, on pourrait proposer de travailler avec eux, renchérit un autre Bougre
-Mais enfin, ce sont des consultants en stratégie, ils ne sont pas du tout spécialisés en innovation de rupture, précisa le Fourbe que la conversation commençait à irriter
-Ce n’est pas grave ! Ce qui compte c’est d’avoir les ressources, charge à eux de nous conseiller correctement s’ils acceptent !
-Il y a une autre solution, reprit le Fourbe, c’est d’offrir la possibilité à tous ceux dans l’entreprise qui sont intéressés et motivés par ce projet, de nous rejoindre, à la hauteur de leur disponibilité : on pourrait les coopter en quelque sorte…
-Parce que vous croyez qu’ils n’ont que ça à foutre ! s’imposa le Chef, vous  pensez vraiment que les gens vont vous dire : « ah ben c’est vrai, je m’ennuyais en ce moment, je rejoins votre projet ! »
-On pourrait par exemple leur montrer à quel point ce projet nous passionne, toute la richesse en opportunités qu’il contient et ainsi susciter des vocations… insista le Fourbe
-Mais les gens n’ont pas le temps ! s’exclama un Bougre ou alors un quart d’heure par ci par là !
-Eh bien voyons ce qu’ils pourraient nous apporter pendant ce quart d’heure, ce sera toujours ça de gagné et en cumulant les quart d’heures, nous obtiendrons des heures ! répondit le Fourbe
-Bon ça suffit avec vos délires, c’est peut-être possible dans votre monde, mais dans le nôtre, c’est du fantasme ! J’imagine bien la tête des autres Chefs apprenant que leurs gars viennent passer du temps chez nous au lieu de parfaire ce qu’ils sont payés pour fournir… Vous tous, apportez-moi des chiffres, des projections, n’importe, pourvu que je puisse en faire un rapport pour recruter le consultant des Dirigeants… en plus ça leur montrera qu’on sait utiliser les ressources déjà disponibles dans la société ! »
La réunion prit fin à la satisfaction générale sauf un.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez raison Chef, il nous faut un regard extérieur avec des consultants, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait piquer des ressources aux autres! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’entreprise ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et travailler quart d’heure par quart d’heure, vous vous rendez compte la gestion des ressources et des budgets ? Incroyable qu’il est ce Fourbe ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le projet est en de bonnes mains maintenant ! »
« On va manger ? C’est tartiflette au saumon aujourd’hui !»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Les Dirigeants semblent avoir entendu le Chef et le projet serait sur un nouveau départ, à moins que… mais ça, c’est une autre histoire ! »

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Mar 112017
 

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n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef, lors de la dernière réunion, avait pris la décision de proposer aux Dirigeants de stopper le projet. Son argument principal était que l’incertitude liée au projet en constituait le risque majeur et que poursuivre eût été une erreur.
Il présenta alors sa proposition lors d’une réunion du Comité Exécutif. Le Comité Exécutif, en quelque sorte, était le Comité de Direction des Comités de Direction. Du coup, les réunions étaient très longues, car il y avait beaucoup de décisions très importantes à prendre à partir de données consolidées collectées dans les nombreux rapports mensuels, trimestriels, semestriels et annuels.  Le tout afin de les communiquer, ces décisions, aux différents Comités de Direction, qui en feraient bien ce qu’il pourraient.
Le Chef, après avoir présenté sa proposition de stopper le projet, reçut un accueil plus que mitigé. Pourtant, sa présentation PowerPoint était parfaite :
✓    pas moins de vingt slides,
✓    des tableaux de chiffres à chaque page, montrant à la fois la complexité et la précision des  projections,
✓    et surtout des bullet points, plein, qui permettaient de structurer des pages de texte (police verdana 10, conforme à la charte de communication), donnant ainsi de quoi lire aux membres du Comité Exécutif que le discours du Chef n’intéressait pas.
Il avait également lu consciencieusement l’écran afin de ne pas être pris en défaut sur une improvisation malheureuse.
A l’issue de la présentation, après quelques questions, un des membres du Comité Exécutif exprima au Chef son mécontentement et lui indiqua que si le Chef ne se sentait pas capable de mener à bien ce projet aussi innovant que stratégique, le Comité le confierait à un autre Directeur, plus compétent.
Le Chef se défendit en expliquant que lui s’en sortirait très bien mais que son équipe n’était pas forcément à la hauteur et que c’était pour lui une forme de double peine. Le Comité Exécutif lui laissa une dernière chance, en lui expliquant que l’arrêt de ce projet n’était pas une option.
La réunion se termina là-dessus, le Chef sortit avec un poids certain sur les épaules. Il fallait qu’il s’en décharge le plus vite possible, le mieux était de convoquer son équipe, ce qu’il fit dans l’instant.
Vingt minutes plus tard, les membres du Comité de Direction étaient tous réunis autour de la table de la salle de réunion.
« Messieurs ! Je reviens de la réunion du Comité Exécutif et nous allons devoir nous battre ! Après mûre reflexion, suite à notre dernière réunion, j’avais choisi de présenter au Comité Exécutif une image objective de notre projet. Les membres du Comité ont été impressionnés par le côté risqué du projet et ils souhaitaient quasiment l’arrêter. À ce moment, j’ai senti que j’avais foi en ce projet et surtout en notre équipe, je leur ai donc dit que j’étais prêt à relever ce défi et surtout avec vous car nous étions les seuls à pouvoir réussir… Ils ont accepté, mais attention, ils ne nous rateront pas ! Je compte donc sur vous pour faire beaucoup mieux que votre performance passée ! »
Les membres du Comité de Direction se regardèrent, à la foi investis d’une mission toute à leur honneur et remplis d’une peur certaine, car eux savaient les premiers résultats obtenus.
« Alors ? Où en sommes-nous ? Qu’avez-vous obtenu ? Que proposez-vous ?
-Eh bien, répondit une des Bougres dont l’équipe travaillait sur un des ensembles de tests les plus avancés, on a les premiers résultats et ce n’est pas tout à fait ce qu’on attendait…
-Quoi ? On est plantés ? s’inquiéta le Chef
-Non ! Pas plantés, c’est juste qu’on est surpris par les résultats, notre première piste n’a pas l’air d’être aussi prometteuse qu’espéré.
-Activez les autres pistes alors !
-On y travaille, c’est en cours
-Le problème, c’est surtout pour nos Bougres respectifs, lâcha un autre Bougre
-Qu’est-ce qu’il se passe ? répondit le Chef
-Eh bien, les autres ont tendance à se foutre d’eux…
-Comment ça ?
-On est les farfelus qui travaillent sur le projet débile
-C’est tout à fait ça ! renchérit un autre Bougre, personne comprend ce qu’on fait et certains disent même qu’on nous a confié ce projet parce qu’il fallait bien nous occuper ! Du coup, c’est même parfois difficile de trouver des gens qui nous aident dans les autres fonctions…
-QUOI ? s’étrangla le Chef, non mais attendez, il nous faut réagir, ça va pas se passer comme ça, on va frapper un grand coup !
-Peut-être pas, risqua le Fourbe, c’est une caractéristique connue des projets très innovants, en période de très grande incertitude, que de paraitre ridicules à ceux qui en sont spectateurs.
-Mais il n’est pas question un instant que je sois ridicule ! répliqua le Chef
-Ce n’est pas vous, mais l’idée du projet qui parait ridicule, c’est un signe que nous sommes potentiellement sur une innovation de rupture. »
Un autre Bougre prit la parole :
« On voit bien que ce n’est pas vous qui êtes moqué par les autres ! Ce n’est pas le projet qui les fait rire, c’est nous !
-Je vais stopper ceci immédiatement, lâcha le Chef entre ses dents, eux aussi ont des failles et nous allons leur en mettre plein la gueule !
-À votre place, je choisirais une autre stratégie, dit le Fourbe, les attaquer ne ferait que durcir la situation ou pire, leur confirmerait que leurs attaques sont justifiées. En fait, c’est juste parce qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Je proposerais plutôt de regarder les choses de loin, de respecter nos détracteurs en leur apportant plus d’information sur l’intention du projet, les valeurs potentielles recherchées, les pépites trouvées dès que nous en aurons trouvées…
-Alors vous vraiment, je ne vous ai rien demandé ! Je ne vais pas me laisser marcher sur les pieds et ce ne sont pas vos pépites à la con qui vont y changer quelque chose… et puis arrêtez avec votre jargon, on n’y comprend rien ! »
Le Fourbe s’adossa dans son fauteuil, préférant le retrait à la confrontation.
« Ma décision est prise, reprit le Chef, fournissez-moi tout ce que vous avez qui nous aidera à nous défendre et rappelez-vous, la meilleur défense, c’est l’attaque ! J’attends vos éléments sur mon bureau ce soir. »
La réunion se termina là-dessus, à la satisfaction générale sauf un.

À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez raison Chef, il faut contre-attaquer, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous faire passer pour des cons et des trouillards ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’équipe ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et l’entreprise est à risque avec des gens comme çà, ce sont vraiment des Fourbes dont il faut nous méfier à l’avenir ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et on va leur en faire baver, il fallait pas nous chercher ! »
« On va manger ? Y a quoi le vendredi ? »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Sur le terrain, le projet avance mais les compétences et les ressources manquent… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mar 042017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef avait convoqué le Comité de Direction en dehors de toutes les réunions habituelles. Il avait insisté sur le fait qu’il s’agissait d’une convocation et non d’une invitation. Il s’était bien gardé de dire le sujet faisant l’objet de cette réunion, ce qui fit que chaque membre du Comité arrivait dans la salle de réunion à la fois inquiet et interrogateur :
« Savez-vous ce qui se passe ?
-Non, on a juste reçu la convocation
-Vous allez voir, c’est une nouvelle annonce de ré-organisation !
-Non… d’habitude on a l’info dans les couloirs bien avant l’annonce officielle…
-Oui, ça c’est pour ceux qui ne sont pas concernés par la ré-organisation, mais généralement, le premiers concernés sont les derniers au courant… »
Une onde d’inquiétude parcourut le groupe
« Si ça ce trouve, on est les derniers au courant…
-Arrêtez vos conneries, le Chef va arriver, on va bientôt savoir
-N’empêche j’aimerais bien savoir et en tout cas j’aurais aimé qu’il nous en parle avant !
-Oui ! C’est toujours la même chose, ils décident dans notre dos et nous on exécute ! Y en a marre de cette boite ! »
Sur ces mots, le Chef entra dans la salle de réunion. Sans prendre le temps de saluer, il ouvrit la réunion :

« Messieurs ! » Il y avait pourtant deux femmes dans le Comité de Direction, mais le Chef, dans les moments graves, s’adressait au Comité par « Messieurs ».
« Messieurs, continua-t-il, je vous ai convoqués car nous ne sommes pas à la hauteur. Nous nous sommes engagés, à la demande des Dirigeants, sur ce projet d’innovation et à cette heure, vous n’avez produit aucun résultat.
J’ai reçu ce matin un email de la part d’un de nos Dirigeants me demandant de montrer que notre projet d’innovation avance bien comme prévu et aussi ce que nous pourrions faire pour l’accélérer : messieurs, je vous écoute, soyez brefs, clairs et précis. »
Le membres du Comité se regardèrent, un peu soulagés car il ne s’agissait pas d’une ré-organisation et inquiets car il s’agissait maintenant de savoir qui prendrait la parole en premier au risque de se faire laminer. Le silence sembla s’éterniser.
« On ne va pas y passer la journée ! J’entends bien pouvoir répondre aux Dirigeants avant ce soir avec des faits positifs, concrets et rassurants… je vous écoute !
-Eh bien, de mon côté, un ensemble de tests a été lancé, c’est en cours et nous devrions avoir les premiers résultats la semaine prochaine… osa un des Bougres autour de la table
-La semaine prochaine, il sera trop tard ! Qu’est-ce que vous pouvez produire tout de suite ? demanda le Chef
-À ce stade, je peux vous fournir le plan d’action en cours et les probabilités de succès associées à chaque étape… hésita le Bougre
-Et elles sont de combien ?
-Elles sont toutes de l’ordre de 50%…
-Vous vous foutez de moi ? Vous êtes en train de lancer des pièces à pile ou face sur un projet de cette envergure ?
-En fait, le projet est vraiment très nouveau, tout ce qu’on peut faire, c’est tester pour avancer et du coup…
-Bon, qui d’autre aurait quelque chose d’intéressant à me donner ? interrompit le Chef »
Le silence s’épaissit jusqu’à devenir douloureux, la tension s’installa, la pression bondit et tous les manomètres intérieurs se bloquèrent dans la zone rouge, ça allait péter.
« Je vous le demande encore : qui a un résultat, quel qu’il soit, à me donner ? réclama le Chef
-En fait, répondit le Fourbe, nous sommes dans une phase bien décrite des projets très innovants, la phase d’incertitude pendant laquelle la tactique est de progresser par des tests et avec patience…
-Alors vous, je ne vous ai rien demandé ! Merde ! Ce n’est pas le moment de faire de la théorie, je veux des faits, des résultats !… Et vous ? dit le Chef en pointant un des Bougres, où en est ce partenariat juteux censé nous faire gagner du temps ?
-C’est en cours… c’est un peu compliqué parce que le partenaire s’est montré très intéressé mais il ne répond plus à nos appels. Et quand on arrive à le joindre, il est toujours très intéressé et pourtant ça n’avance pas…
-Non mais c’est incroyable ! Qu’est-ce que vous foutez ! Vous vous rendez compte ? Tout ce que j’ai à fournir aux Dirigeants, c’est que non seulement on n’a rien mais qu’en plus on ne sait pas ce qu’on va avoir !
-Vraiment, tenta à nouveau le Fourbe, cette zone d’incertitude peut se traiter avec réalisme, même avec les Dirigeants, j’ai une proposition à faire. »
Le Chef s’adossa dans son fauteuil, montrant toute la lassitude qui était la sienne,
« Eh bien, allez-y, de toute façon il n’y a rien d’autre…
-Les Dirigeants peuvent comprendre qu’il y a de l’incertitude forte au début d’un tel projet. Ce dont ils ont besoin, c’est de savoir qu’on l’explore correctement, par exemple en leur expliquant clairement quelles hypothèses sont en cours de test, quels sont les critères et tests qui nous permettront de valider ou d’invalider telle ou telle hypothèse et à quelle date. Il s’agit de montrer toute la cohérence de la démarche d’exploration de cette zone d’incertitude. Ce sont des éléments suffisants qui leur permettront de décider de l’avenir du projet.»
Le Chef réfléchit alors profondément. Un des Bougres prit la parole :
« Si on fait ça, on va simplement leur montrer qu’on est paumés et qu’on cherche à gagner du temps !
-Tout à fait, rétorqua un autre Bougre, regardons les choses en face, ce projet est en lui-même une élucubration, un rêve !
-C’est tout à fait çà ! Regardez nous ! Nous n’avons rien alors que nous cumulons des années de pratique et d’experience ! »
Le Fourbe intervint :
« Mais c’est justement parce que ce projet est très innovant que nos expériences ne servent à rien pour le mener comme nous avons mené tous les autres !
-Non, c’est parce que nos expériences nous disent qu’il n’y a pas d’information que ce projet ne sert à rien ! »
« Je suis d’accord, interrompit le Chef, ce que je vais répondre aux Dirigeants, c’est que nos tentatives montrent plus d’incertitude que de faits et donc qu’il serait trop risqué de poursuivre ce projet…
-Mais incertitude n’est pas risque ! S’exclama le Fourbe, c’est surtout une opportunité d’apprendre…
-Si je voulais apprendre, je retournerais à l’école ! hurla le Chef, nous sommes ici pour faire notre métier, pas pour risquer l’avenir de l’entreprise, je vais donc proposer, sur la base de votre absence crasse de résultats, d’arrêter ce projet avant d’y avoir trop engagé de ressources !
-Tout à fait d’accord ! répondit un Bougre, rejoint par toute l’assemblée, sauf un. »
La réunion se termina ainsi, avec un soulagement généralisé.

À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez eu raison de stopper ce rêve absurde, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous renvoyer à l’école ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’équipe ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et l’entreprise est à risque avec des gens comme çà, ce sont vraiment des Fourbes dont il faut nous méfier à l’avenir ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le débat que nous avons eu nous a permis de sauver l’entreprise d’une aventure périlleuse! »
« On va manger ? Le Lundi, y a des frites…»

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Les Dirigeants vont-ils écouter le Chef dans sa grande sagesse ou bien… ? Mais ça, c’est une autre histoire ! »

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Fév 252017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le principal souci de la dernière réunion de Suivi de Performance était ce projet d’innovation, qui s’avérait être un bien étrange objet aux yeux des membres du Comité de Direction.
Il régnait une atmosphère à la fois d’enthousiasme, de curiosité et aussi de crainte voire d’anxiété.
Un des membres du Comité prit la parole :
« Suite à la dernière réunion et les difficultés rencontrées, je me suis permis d’aller en parler au jeune qui est en contrat d’alternance chez moi.
-Quel est le rapport ?
-Eh bien c’est un jeune qui fait un mastère sur les nouvelles méthodes de travail…
-Un mystère ?
-Non , un mastère, un diplôme qu’il fait en alternance chez nous avec son école et …
-De toutes façons, les nouvelles méthodes de travail, voilà bien un mystère qui occupe bien des rêveurs, rétorqua un des membres influent du Comité »

S’en suivit un débat sur ces phénomènes de mode d’aller toujours chercher des méthodes soi-disant nouvelles qui n’avaient de valeur que pour ceux qui les vendaient, ce qui ouvrit un débat sur le rôle questionnable des sociétés de consulting, outil des Dirigeants pour acheter ce qu’on savait déjà.

Quarante-cinq minutes plus tard, celui qui voulait partager au sujet des nouvelles méthodes de travail réussit à retrouver la parole :

« Alors en fait, son diplôme concerne les méthodes de travail utiles sur les projets soit à très forte incertitude, soit à très grande contrainte de temps, et comme j’ai l’impression que nous vivons les deux, je me suis dit qu’il avait peut-être des informations utiles pour nous.
-Et que vous a-t-il dit, le jeunot ?
-Eh bien, il m’a expliqué que la plupart des entreprises qui mènent avec succès ce type de projet sont dites agiles, capables de s’ajuster en continu aux aléas du contexte ou du client et…
-Ben nous sommes agiles ! Regardez, on s’en sort toujours et pourtant des fois c’est vraiment le bordel, mais on s’en est toujours sortis : nous sommes agiles !
-J’en ai entendu parler, effectivement, dit le Chef, et je pense qu’il y a quelque chose à en tirer. Ce qui compte effectivement c’est la flexibilité. Pour devenir agile, vraiment, il nous faut devenir flexibles de manière contrôlée.
-Alors, ce n’est pas vraiment ce que dit le stagiaire, tenta le membre du Comité, en fait il dit que la flexibilité est le résultat mais pas l’objectif…
-Eh bien voyons ! S’écria le Chef, voilà qui est cohérent, le résultat n’est pas l’objectif ! Donc on l’obtiendrait sans y travailler ! Quel age il a votre stagiaire ?
-Je ne sais pas, dans les vingt-quatre, vingt-cinq ans…
-Je vois…encore les conneries de la nouvelle génération ! S’écria le Chef en prenant à témoin le Comité dont les réactions ne se firent pas attendre :
-Ah ceux-là, moins ils en font, mieux ils se portent !
-Ils passent leur temps sur leur téléphone, ils n’ont aucun sens des réalités !
-Et plus aucun respect pour la hiérarchie !
S’en suivit un débat sur la difficulté d’héberger des ados à la maison et encore pire, d’héberger des post-ados en entreprise et sur qui allait payer les retraites et comment.
Quarante-cinq minutes plus tard, le sujet de la discussion revint enfin sur l’agilité :
« Alors, ce qu’il dit mon stagiaire, c’est qu’être agile c’est de se focaliser en permanence à fournir des choses concrètes, utiles au client, à qualité requise et à la date de besoin précisément.
-Ben c’est bien ce que l’on fait ! D’ailleurs…
-Pas tout à fait, interrompit le Fourbe, nous avons tendance à fournir des trucs, pas toujours concrets, pas toujours utiles, sans vraiment pré-définir le niveau de qualité requise et nous le fournissons à la date qui nous semble tenable, pas à la date de besoin…
-Comment pouvez-vous dire çà ? Nous faisons notre travail en professionnels et personne ne s’en plaint, ni nos dirigeants, ni nos clients !
-Sans doute parce nous ne parlons jamais à nos clients… pourtant, la plupart de nos projets sont en retard…
-Parce qu’il y a des imprévus et que nous sommes là pour les gérer, s’il n’y avait pas de problèmes, on n’aurait pas besoin de nous ! »
Le Chef, sentant venir un débat qui ne lui plaisait pas vraiment, sans qu’il sache pourquoi, préféra intervenir :
« Ce n’est pas un jeune con qui va nous apprendre notre métier ! Ce que je retiens et qui me plait, c’est cette notion de flexibilité : je vous demande à tous de travailler à établir un ensemble de processus harmonisés qui nous permettront d’être flexibles en toutes circonstances et à ressources constantes. Une fois flexibles, il nous restera à devenir agiles mais ce sera facile. »
À l’exception du Fourbe et de celui qui hébergeait le stagiaire, tous les membres du Comité approuvèrent en hochant la tête d’un air entendu et concentré.
La réunion se termina ainsi, avec des sourires entendus partagés… sauf deux.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez eu raison de stopper les élucubrations du stagiaire comme les critiques injustes du Fourbe, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous faire croire qu’on travaille comme des cons ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’équipe ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et l’entreprise est à risque avec des gens comme çà, ce sont vraiment des Fourbes dont il faut nous méfier à l’avenir ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le débat que nous avons eu nous a permis de préserver l’entreprise d’idées prétendues révolutionnaires et dangereuses ! »
« On va manger ? »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

La semaine prochaine :
« Le Chef et son équipe sont sous pression car les Dirigeants demandent des résultats que l’équipe n’a pas encore obtenus… Mais ça, c’est une autre histoire ! »

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Fév 182017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

La semaine dernière, lors de la réunion opérationnelle hebdomadaire, le Chef prit une décision importante : le lancement d’un projet d’innovation que lui avaient imposé les Dirigeants. Le Comité de Direction fut partagé entre l’enthousiasme et la crainte. Il s’agissait du premier projet qui soit vraiment d’innovation, dans le sens où il ne consistait pas en améliorer l’existant, mais en proposer de nouvelles solutions qui n’existaient pas encore dans l’entreprise.
Les membres du Comité de direction accueillirent cette nouvelle essentiellement par des questions car si le Chef prenait cette décision, c’était forcément parce qu’il avait la solution.
« C’est vraiment très intéressant ! fit l’un d’entre eux, par quoi commencerons-nous ? »
Ce à quoi le Chef tenta de répondre pour maintenir sa position de Chef :
« Nous commencerons par le début, car c’est ce que préconisent tous les traités sur l’innovation. Il importe que nous suivions un processus défini et régulé par des réunions d’étapes régulières. Notre devoir est de réussir et donc nous suivrons ce processus de A jusqu’à Z sans jamais nous retourner. »
Un autre réagit aussitôt :
« Qui dit processus dit ressource, il nous faut alors définir précisément l’objectif à atteindre, ce qui nous permettra d’en déduire le plan d’action et donc les ressources nécessaires à chaque étape »
Cette réflexion obtint l’approbation de l’ensemble du Comité à l’exception du Fourbe :
« Ce serait le cas, si nous avions la connaissance de ce que nous cherchons et surtout de comment l’obtenir…
– Mais c’est le cas ! Sinon la direction ne nous confierait pas ce projet, c’est bien parce que les dirigeants reconnaissent en nous l’expertise et l’expérience qui sont les nôtres qu’ils nous confient cette tâche !
– Ce que je veux dire, rétorqua le Fourbe, c’est que dans ce cas précis, il y a plus d’incertitude que de connaissance dans ce projet et que du coup nous ne pourrons pas nous projeter à long terme comme d’habitude »
Le Chef interrompit la conversation :
« Les Dirigeants ne nous demandent pas d’être innovants sur nos méthodes, mais sur ce projet, et c’est ce que nous ferons ! »
La réunion se termina pratiquement là-dessus, chacun se congratulant d’être l’équipe innovante de pointe de l’entreprise.
Lors de la réunion suivante, les premières difficultés, inattendues, se révélèrent . Tous les membres du Comité de Direction, sauf un, avaient engagé d’eux-mêmes des actions visant à avancer sur le projet d’innovation. Certains avaient communiqué entre eux, car c’est ce que le Chef demandait. D’autres avaient avancé seuls, montrant ainsi leur autonomie et engagement. L’idée initiale était devenue un imbroglio de tâches, de sous-projets, inter-reliés ou non. L’enthousiasme était grand, aussi grand que le chaos résultant. Le chaos était à la mesure du nombre d’opinions, compréhensions et interprétations différentes de l’innovation recherchée.
Le Chef se sentit pris au dépourvu et surtout ne voulait pas démotiver son équipe qu’il reconnaissait à peine. Il congratula chacun pour son engagement tout en les invitant à structurer leurs efforts.
« Nous devons maintenant faire tenir tout ce que vous avez fait dans notre processus d’innovation. La complexité de la tâche montre bien l’importance de l’enjeu. Nous allons donc dédier une ressource à plein temps pour intégrer les différents plannings dans le processus. »
« Excellent ! C’est effectivement indispensable d’avoir un gestionnaire d’intégration des sous-projets en projet, on l’appellerait le GISPEP. »
« Le GISPEP ? »
« Oui, le Gestionnaire d’Intégration des Sous-Projets En Projet,  le GISPEP. »
« Parfait ! S’exclama le Chef, clairement nous avançons ! »
Puis il se tourna vers le seul membre du Comité de Direction qui n’avait pas agi, il s’agissait bien sûr du Fourbe :
« Et vous ? Vous n’êtes pas intéressé par cette aventure ?
– Ah si ! répondit le Fourbe, elle me passionne et je me dis que vu la diversité des points de vue et actions, il serait intéressant de préciser l’intention de notre projet : que cherchons-nous à créer en terme d’utilité par exemple ou de valeur ? »
Un éclat de rire général secoua le groupe
« Vous n’avez donc rien compris ! » S’exclama l’un d’eux « ce qui compte, c’est d’avancer, pas de gamberger sur les détails. Le Chef nous a donné une direction et une directive : on fonce »
Le Fourbe fit une tentative :
« Pour autant, nous sommes en train de nous concentrer sur autant de projets qu’il y a de personnes, au moins pourrions-nous en retirer la perception commune, leurs liens, complémentarité. Quelles hypothèses sont-ils en train d’explorer ?
– Bon cela suffit, coupa le Chef, au lieu de nous faire perdre notre temps, je vous recommande de revenir la semaine prochaine avec la démonstration que vous contribuez vraiment à cette innovation ! »
L’approbation unanime à cette interruption invita le Fourbe à se taire en s’adossant à son fauteuil de membre du Comité de Direction.
« Chef, j’ai fait une maquette de ce que pourrait être ma solution, j’ai pris sur mon temps libre le weekend dernier. On pourrait l’exposer dans une salle pour que les gens voient qu’on avance et qu’on est innovants »
« Excellente initiative ! répondit le Chef en regardant le Fourbe, trouvez une salle disponible pour en faire une exposition.
– Ben c’est ça le problème, toutes les salles de réunion sont prises, la seule qui reste libre est la pire de toute : il n’y a pas de vidéo-projecteur »
À cette nouvelle, l’enthousiasme du Comité baissa.
« C’est un sacré problème cette saturation des salles de réunion…
– Et quand je pense que toutes ne sont pas équipées »
S’en suivit un débat sur le caractère indispensable de bonnes salles de réunion à la performance de l’entreprise, doublé d’un débat d’information sur les nouveaux vidéo-projecteurs.
Quarante-cinq minutes plus tard, le Fourbe tenta un retour:
« Mais en fait, on se fiche du décor, ce qui compte pour vous c’est de la montrer cette maquette, ce serait aussi  la possibilité d’inviter d’autres personnes à nous donner des idées…
– Mais vous n’y êtes pas du tout ! Le décorum, l’ambiance sont des atouts primordiaux pour la communication !
– Et puis il est hors de question que je montre ma maquette dans un lieu inapproprié !
– Et surtout c’est notre projet ! Pourquoi demander leur avis à d’autres ? Ça reviendrait à dire qu’on sait pas où on veut aller ! Pas question ! »
Le Chef alors trancha comme il savait le faire :
« Très bien ! Nous n’exposerons la maquette que lorsque nous aurons trouvé ou un lieu existant disponible, ou un budget permettant de louer un lieu digne de ce nom. De plus, il s’agit de notre projet, nous demanderons leur avis aux autres lorsqu’il sera terminé, peaufiné et vendable, j’ai dit! »
La réunion se termina ainsi, avec des sourires entendus partagés… sauf un.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez eu raison de stopper les élucubrations du Fourbe, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef ! »
« Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous faire essayer des trucs comme si on y connaissait rien ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’équipe ! »
« Et déstabiliser le Chef aussi ! »
« Et l’entreprise est à risque avec des gens comme çà, ce sont vraiment des Fourbes dont il faut nous méfier à l’avenir ! «
« En tout cas, c’était une bonne réunion et le débat que nous avons eu nous a permis de sauver l’entreprise d’une aventure périlleuse! »
« On va manger ? »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

La semaine prochaine : « Il y aurait un stagiaire en alternance chez un des membres du Comité de Direction, il fait un Master en Agilité et tiendrait des propos révolutionnaires… mais ça c’est une autre histoire ! »

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