Juil 222017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Ce matin-là, le Chef avait convoqué le GISPEP dans son bureau. Le GISPEP s’y était rendu accompagné de son dossier détaillant toutes les actions en cours. Il était confiant car il y avait plein d’actions en cours, ce qui témoignait de l’énergie qu’il consacrait à l’entreprise. Par ailleurs, l’autre avantage à avoir plein d’actions en cours était, en cas d’échec, de pouvoir montrer qu’on avait tout tenté et donc de se dégager d’une quelconque responsabilité sur les résultats.
En marchant dans le couloir, le GISPEP eut d’ailleurs une pensée aussi fugace que désagréable : « quels résultats ont-ils obtenus par les actions que j’ai lancées ? ». Le fait était que la réponse à cette question était inaccessible au GISPEP et il chassa cette inquiétude naissante en frappant à la porte du Chef.
Le Chef était ce bonne humeur ce matin. Les piles sur son bureau n’avaient pas bougé, nota intérieurement le GISPEP, la rumeur était donc peut-être vraie… Il refusait d’y croire… et pourtant…
Le Chef accueillit le GISPEP avec sérieux :
« Nous avons du travail, tous les deux…
-Je vous ai apporté des rapports, parce que les discours c’est périssable,
-Très bien ! Mais ce n’est pas de cela que je veux vous parler, je veux vous parler de la situation actuelle
-Je vous écoute, mais j’ai déjà tout mis dans les rapports…
-Ecoutez-moi ! interrompit le Chef, où en êtes-vous dans ce cycle de conférences « Je dépasse mes limites » ?
-Eh bien, nous avons fait 2 conférences avec un marathonien de haut niveau…
-J’en ai entendu parler, mais plutôt en termes ironiques…
-Ben faut dire que les champions qu’on a contactés en leur expliquant notre contexte n’ont rien compris. Ils ont tous refusé en disant que les phases de repos servaient au repos. Le seul qui a finalement accepté avait gagné le marathon senior de Sainte Bernique du Touchey en 1996. La première conférence s’est bien passée, mais à la deuxième il a fait un malaise… du coup, ça la foutait mal pour notre projet de dynamisation…
-Effectivement… ça ne vous est pas venu à l’idée qu’un vieux gâteux ne soit pas des plus motivants ?
-Au contraire ! Il montrait l’exemple des anciens, de l’expérience, de la connaissance de soi… mais c’est vrai, faire une conférence de 2 heures avec un respirateur, ce doit être fatiguant…
-Et quoi d’autre ?
-Juste un respirateur…
-Non ! Je veux dire : quoi d’autre dans le même registre ? Vous avez des résultats ? »
Le GISPEP ne put réprimer un frisson glacé qui lui descendait lentement de la nuque au sacrum. Il feuilleta son dossier de rapports avant de répondre :
« Ben en fait, pas grand chose… Vous savez ce sont des actions qui prennent du temps…
-Pas de résultats donc…
-Pourtant, on sent qu’il y a à nouveau de l’intérêt au travail, on voit que les équipes ont tendance à se réveiller…
-Ce n’est pas faux, j’ai moi aussi cette impression, et surtout dans l’équipe qui travaille sur notre innovation de rupture… et j’aimerais voir ça aussi sur les autres équipes…
-En fait, l’équipe de la Bougre Complice est la seule à m’avoir écrit pour me remercier des conférences avec Papython comme ils l’ont appelé…
-Bon passons ! L’énergie revient, c’est sûr, qu’est-ce qu’on fait ?
-Alors voilà, j’ai préparé un nouveau cycle de conférences sur l’éveil et le retour à la vie. Je suis en contact avec un rescapé sorti de 8 ans de coma, il s’exprime en morse en clignant de l’oeil gauche… non droit… non, je sais plus. Et puis j’ai aussi un ancien taulard, accusé à tort d’avoir lacéré son patron, qui est en cours de ré-insertion…
-Stop ! stoppa le Chef avec une colère montante, mais vous n’apprenez rien de rien, vous ! Vous ne voyez pas que ça ne sert à rien ? Je vous pose la question autrement : qu’est-ce qu’elle fait la Bougre Complice ? Comment elle gère ce retour ?
-Mais je ne sais pas moi !
-Eh bien trouvez ! Je veux savoir !
-On a qu’à le lui demander…
-Jamais de la vie ! Ce serait reconnaitre qu’elle pourrait avoir raison et vous savez comme moi que ce n’est pas possible. Il y a un vice caché dans ses approches et je le trouverai ! Mais pour autant, il nous faut savoir ce qu’elle prépare… Discrètement…
-L’idéal serait de pouvoir poser la question à quelqu’un qui sait et qui n’est pas elle…
-Le Fourbe ? Vous rigolez ! Ils sont toujours ensemble ! Ah ! Je vois la tête du Fourbe si on y allait maintenant…
-Je ne pensais pas au Fourbe, effectivement il est trop proche de la Bougre Complice…
-Ben à qui pensez-vous, alors ?
-… Je pense… et ne le prenez pas mal, je partage juste une idée !
-Allez ! Crachez votre Valda !
-Ben je pense qu’on pourrait… aller voir… mais en secret ! Ça je peux organiser un rendez-vous secret et je pense qu’il viendrait…
-Mais qui bordel ! On va voir QUI ?
-Le Skippy… on pourrait aller voir le Skippy…
-…
-En fait, je peux organiser un rendez-vous secret et en plus si ça se savait, personne ne le croirait…
-Ça… je ne le crois pas moi-même… dit le Chef en déplaçant légèrement la pile de dossiers à sa droite,
-Et pourtant… lui a certainement les réponses… »
Le Chef réfléchit très longtemps devant le GISPEP qui attendait nerveusement le verdict.
Le verdict tomba :
« Ok, organisez ce rendez-vous secret… mais si il y a la moindre merde, c’est vous qui en découdrez, je vous le garantis ! »
La réunion s’était terminée là et le GISPEP avait organisé un rendez-vous secret avec le Skippy trois jours plus tard et dans un bâtiment isolé et désert.
À la date convenue, le Chef et le GISPEP s’étaient rendus au rendez-vous avec une légère appréhension, que le Skippy dissipa assez vite. La réunion avait duré plus d’une heure, le Chef et le GISPEP buvant les paroles du Skippy. Ils avaient quitté le Skippy en le remerciant et en lui demandant de ne quitter la salle que 10 minutes après leur sortie, ce que le Skippy promit.

Le Chef et le GISPEP marchaient sur le chemin du retour vers leurs bureaux :
« Finalement, qu’est-ce qu’il a dit de faire ? demanda le Chef
-Ben je me souviens plus trop… sur le coup, j’avais l’impression de tout comprendre et maintenant, je ne suis plus sûr…
-Moi aussi, j’ai la même impression…
-Remarquez, il nous avait prévenus, il a dit qu’il nous emmenait dans un monde qu’on ne connait pas alors forcément quand on revient dans le nôtre, on ne rapporte que des fragments…
-Oui, mais quand même… il a dit quoi ?
-Il a dit qu’après cette période de grande fatigue, où presque tout s’est arrêté, un peu comme en hiver, il y a une période où rien n’est déterminé, rien n’est certain et qui annonce la reprise, le retour, l’éveil…
-Ah oui ! Et il a dit que l’erreur serait de se disperser
-Quelque chose comme ça. Il a dit qu’il fallait ‘veiller à ne pas forcer le mouvement car les choses sont en état de potentialité’… putain… j’ai rien compris …
-Non ! C’est pas con ! Il dit en gros qu’on est au tout début du printemps et qu’il vaut mieux protéger les germes et les pousses plutôt que leur tirer dessus pour les faire pousser plus vite !
-Ah oui, c’est vrai, il a dit ça aussi… mais je vois pas ce qu’on pourrait en faire…
-Et si on s’assurait juste que les ressources aient ce qu’il faut pour redémarrer, et qu’on leur foute la paix sur le court terme ?
-…
-On garde et on renforce la vision de l’Entreprise, que tout le monde ait bien ça à l’esprit et on s’assure juste que les ressources ont ce qu’il faut pour redémarrer, et puis, on leur fout la paix sur le court terme…
-Ça c’est vous qui voyez… Je fais ce que vous me dites de faire…
-Eh ben on va faire ça, mais si ça plante, je compte sur vous pour rétablir l’ordre, la planification et la discipline… Rappelez-vous que c’est vous qui avez voulu que je rencontre le Skippy alors assumez maintenant ! En plus, c’est sans doute le moyen de montrer l’imposture de ces méthodes, c’est inespéré, nous allons tous les avoir… alors ne flanchez pas !
-…
-Allez ! Faites pas cette tête, on dirait Papython ! On va manger ?
-…
-C’est la journée des Gastro-Entérologues, y a tripes et panse de brebis farcie, le tout sans gras et sans cholestérol ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « L’Institut de Paléographie Managériale est en vacances… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juil 152017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Il faisait froid ce jour de Novembre. Le vent soufflait en rafales. Les nuages, gris et bas, comme honteux, descendaient dans le midi, espérant sans doute un temps plus clément. De temps en temps, des gouttes de pluie, en groupe serré, frappaient au carreau, rythmant le silence plombé régnant dans la salle de réunion.
Il faisait gris dans cette salle, personne n’avait pensé à rallumer les lumières après la projection de la vidéo vantant les derniers exploits du GISPEP. Chacun semblait chercher un truc à dire. Rien ne venait. Rien.
Il faut dire qu’elle n’était pas jojo, la dernière vidéo. Même le GISPEP semblait s’en rendre compte : c’était dire.
Autour de la table, tous semblaient fatigués, désabusés. La Bougre Complice, assise aux côtés du Bougre au Stagiaire, semblait relire les notes qu’elle n’avait pas prises.
« Je ne comprends pas, dit le GISPEP en cassant l’ambiance, il y a encore deux semaines, la salle était comble à mes réunions d’information. Hier, il n’y avait que deux personnes… dont une est partie avant la fin…
-Faut dire aussi qu’on est crevés, lâcha un Bougre, et puis cette manie à vouloir à tout prix nous faire cracher des idées…
-Justement !  interrompit le Chef, c’est ça la dynamique d’innovation et d’empowerment ! Le Bottom-Up comme ils disent !
-Empowerment ou pressurisation ?  risqua le Bougre, parce que nous n’en avons aucun retour…
-Non mais c’est incroyable ! Vous êtes incroyables tous autant que vous êtes ! Vous passez votre temps à réclamer plus de responsabilité, d’autonomie et quand on vous les donne, ça ne va pas, ça ne va jamais !  dit le Chef avec sa grosse voix
-Ce n’est pas de l’autonomie, toutes les idées sont criblées par les Dirigeants et ce sont eux qui décident quelle idée pourrait devenir un projet
-Mais c’est pour votre propre sécurité ! Les Dirigeants sont là pour vous protéger de vos propres erreurs ! Et sans eux, dieu sait quelle absurdité aurait été développée ! En un mot comme en cent : les Dirigeants sont les timoniers de l’Innovation Rétrograde, vous en êtes les rameurs et le GISPEP donne le rythme… Voilà ! C’est ça une équipe ! »
Les participants n’osaient plus regarder où que ce soit, ce qui se traduisait par des attitudes corporelles étonnantes de contorsion des doigts et des nuques. Les regards tentaient de fuir et se heurtaient sans cesse aux mêmes parois invisibles.
La Bougre Complice rompit le silence :
« Nous avons un phénomène semblable de fatigue autour du projet d’innovation de rupture. Cela pourrait conduire à du découragement puis à des abandons qui seraient nuisibles au projet. C’est un problème porté par chaque membre de l’équipe. Je propose qu’on réduise la voilure et qu’on se concentre uniquement sur les points critiques, le temps de recharger les batteries…
-Ben voyons ! Avouons-nous vaincus pendant que vous y êtes !  jeta le GISPEP, il n’en est pas question !  Si les gens s’ennuient, c’est qu’il faut diversifier nos actions !
-Mais ils sont crevés ! Nous sommes crevés ! Et vous voulez en rajouter ?
-Non ! Je veux diversifier ! Je vais lancer un concours sur le thème de l’endurance au travail et comment faire pour l’entretenir… vous voyez ? On pourrait faire intervenir un marathonien de haut niveau qui viendrait expliquer comment il fait pour se préparer et durer…
-Ce n’est pas ça qui va les reposer !
-C’est vrai, mais ils ne pourront pas dire qu’on ne les a pas écoutés ! Nous sommes là pour eux et s’ils n’appliquent pas les conseils que nous leur prodiguons, ils ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes… »
Le Bougre au Stagiaire et la Bougre Complice se regardèrent, hésitant entre fou-rire et larmes. La Bougre Complice craqua la première :
« Ce n’est pas vrai… vous n’avez pas dit ça…
-Je le dis et je m’en félicite ! Moi, je garde la dynamique et dans les moments de fatigue, je motive, je ventile, j’abreuve de nouveaux sujets à creuser tout en aidant… je fais mon boulot, moi, et on dirait qu’on ne peut pas dire ça de tout le monde.
-Non mais dites donc…
-Ça suffit, intervint le Chef en regardant fixement la Bougre Complice, je ne veux pas en entendre plus, cela pourrait jouer sur votre entretien de fin d’année. Ce qui compte pour moi, ce sont les résultats. Vous voulez vous planter ? Je m’en lave les mains ! Vous voulez l’autonomie ? Prenez-la avec la solitude qui va avec ! Personnellement, je trouve l’approche du GISPEP en phase avec les besoins de l’Entreprise. Quant à votre approche… ma foi…vous vous complaisez dans la rupture… restez-y, mais à la première connerie vous en rendrez compte directement aux Dirigeants ! Moi j’ai fait mon boulot en vous prévenant ! »
Sur ce il se leva, la réunion était finie. Dehors, la pluie et le vent redoublaient sans qu’on puisse déterminer s’ils approuvaient ou rejetaient ce qui venait de se passer.
La Bougre Complice et le Bougre au Stagiaire retrouvèrent le Fourbe, alors en pleine conversation avec le Stagiaire.

« Bonjour ! accueillit le Fourbe, venez vous réchauffer !
-On en a besoin, dit la Bougre Complice, et faut dire qu’avec ce temps, il n’y a rien de mieux pour plomber l’ambiance…
-Il vaut mieux qu’il pleuve aujourd’hui plutôt qu’un jour où il fait beau ! lâcha le Stagiaire goguenard, … pardon… mais c’est pas de moi c’est de Pierre Dac ! »
Les trois autres le regardèrent comme les trois ours considérèrent Boucle d’Or. Le Stagiaire s’assit et plongea dans son écran aussi loin qu’il le pût.
Le Bougre au Stagiaire résuma ce qu’il venait de se passer, soulageant ainsi la Bougre Complice qui était encore en train de se confronter à sa colère.
« Très intéressant !  conclut le Fourbe, et je partage votre avis : dans ces circonstances, il s’agit de s’économiser et de se reposer.
-Mais ce n’est pas un risque pour le projet ? Les gens pourraient se désintéresser… questionna la Bougre Complice,
-C’est un risque, c’est vrai mais bien moindre que celui de se disperser ! Nous sommes en plein territoire de rupture et le pire serait de gaspiller nos dernières forces dans des explorations incertaines. C’est un autre moment où l’Effectuation rend service…
-Définir nos objectifs à partir de nos ressources !..
-Exactement ! Et en ce moment les ressources sont fatiguées, ce qui revient à avoir moins de ressources…
-Donc on recentre nos objectifs sur l’essentiel et on les dimensionne à ce qu’on est capable d’accomplir…
-Voilà ! Et de cette façon le projet continuera d’avancer sur le fond, plus lentement mais résolument et sûrement !  conclut le Fourbe
-Alors que le GISPEP tente d’avancer sur la forme ! Il risque de disperser les gens comme leur énergie,  intervint le Bougre au Stagiaire
-Ne vous laissez pas distraire par ce que font les autres, concentrez-vous sur l’essentiel du projet : vous aussi vous êtes fatigués… intervint le Fourbe en souriant,
-Justement, intervint le Stagiaire, on va manger ? C’est la semaine « Votre Santé malgré Vous », aujourd’hui c’est la journée des Proctologues…
-…
-Ben oui… des bagels, des donuts, des macaronis…. que des trucs avec des trous, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le GISPEP et le Chef ont un plan machiavélique… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juil 082017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Il était clair, depuis plusieurs semaines, que le GISPEP connaissait un franc succès avec sa Business Innovation Technico-Economique. Le secret de ce succès était avant tout basé sur une communication très efficace, notamment sur le dispositif que le GISPEP et son équipe étaient en train de mettre en place. Il était vrai aussi que cela permettait d’occuper le terrain, de montrer une intense activité que seuls une loyauté et un engagement sincères envers l’Entreprise pouvaient expliquer. Le GISPEP communiquait entre autres sur deux points précis :
Le premier point était un processus de formation et certification de futurs utilisateurs permettant à ces derniers d’accéder à toutes les fonctionnalités de la Business Innovation Technico-Economique. Il l’avait appelé processus d’ Accréditation des Nouveaux Utilisateurs Spécialisés. Ce processus, qui n’avait encore jamais été testé, était maintenant décrit par le menu et comportait une cinquantaine de documents enregistrés dans le système Qualité comme gage de leur efficacité et de crédibilité. Une newsletter, des spots vidéos à la cafétéria et des rencontres régulières ouvertes à tous entre midi et deux, permettaient au GISPEP de présenter ce processus, sa rigueur et donc son efficacité potentielle car tout était sous contrôle.
Le second point était un concours ouvert à toutes et tous (car le GISPEP était conscient qu’il fallait respecter aussi bien les femmes que les hommes pour qu’une communication soit efficace). Ce concours était un concours d’inventions, qu’elles soient techniques ou organisationnelles, et la participation à ce concours était libre, sans engagement aucun. Il avait dénommé ce concours le Concours Libre d’Inventions Technico-Organisationnelles. Le récompense promise à la meilleure idée d’invention était une prime conséquente, calculée en pourcentage du salaire de celui ou celle qui avait émis l’idée. Le jury était composé par les Dirigeants, choix politique habile du GISPEP qui donnait le contrôle absolu sur les résultats du concours dans un esprit ouvert et visionnaire. À chaque idée émise, le GISPEP s’assurait de la propagation de la nouvelle avec emphase et sérieux : l’entreprise devenait innovante, puisqu’on y avait des idées et en plus, c’était grâce à lui. Bien sûr, il s’agissait surtout de récolter des idées et pas de les mettre en oeuvre, car ce qui comptait, c’était de voir ce qui serait possible dans l’absolu et surtout d’évaluer et maitriser les risques avant toute chose.
Clairement, le GISPEP était l’homme de la situation et il siégeait maintenant à la droite du Chef lors des réunions opérationnelles hebdomadaires. D’ailleurs, lors d’une de ces réunions, le Chef avait tancé la Bougre Complice car personne ne savait ce qu’il se passait dans le projet d’innovation de rupture. La Bougre Complice avait tenté d’expliquer qu’elle préférait communiquer sur des résultats innovants tangibles plutôt que sur des promesses. Le Chef l’avait rembarrée en lui montrant que le GISPEP, lui, travaillait en toute transparence, et qu’en tant que Chef, il attendait la même chose de la Bougre Complice. Cette dernière tenta de parler de Valeur, d’Utilité et tenta d’expliquer que les délivrables attendus feraient l’objet de communication une fois réceptionnés et validés. Rien n’y fit, le Chef et le GISPEP contrèrent systématiquement ses propos avec un seul leitmotiv : « vous n’êtes pas transparente, vous cachez des choses, vous êtes sur la mauvaise pente.»
La Bougre Complice sortit de cette réunion un peu perdue, car elle n’avait pas vu venir le coup. Elle avait besoin de soutien et se dirigea vers le bureau du Fourbe, entrainant avec elle le Stagiaire qui glandait dans un couloir.

« Voilà où nous en sommes, résuma-t-elle, on dirait que ce qui compte le plus, c’est de faire du bruit sur ce qui n’existe pas encore, ou pire, sur ce qui existe mais qui ne sert pas vraiment à grand chose… J’en ai marre ! Il n’est pas question que je me mette à faire ce genre de connerie !
-Pourtant le Chef n’a pas tort sur tous les points, rétorqua le Fourbe
-Mais enfin ! Tu me vois ouvrir un concours de la rupture ? Et puis quoi encore ?
-Ce n’est pas ce que je veux dire, interrompit le Fourbe qui veillait à ce que la colère naissante de la Bougre Complice ne vienne pas lui brouiller l’écoute, ce que je veux dire, c’est que communiquer est un bon moyen d’exister au sein d’une entreprise…
-Ah là c’est sûr, le GISPEP existe ! Mais tu as vu ce qu’il ose appeler Innovation ? Tu as vu ce que gobent les Dirigeants ? Un concours d’invention ! Le message même du type « Soyez Spontanés ! » Et ils y vont ! Eh bien, pas moi !
-Et comment comptes-tu obtenir l’attention des Dirigeants au sujet de ton projet de rupture ?
-Ce sont eux qui m’y ont mise, ils sont au courant !
-Peut-être, et c’est une hypothèse… comment sais-tu qu’elle est vraie ?
-J’en sais rien ! Ce qui compte c’est que le projet avance et eux viennent m’emmerder avec de la comm… j’ai pas que ça à foutre !
-Pourtant, il semble qu’ils sont en train de t’attaquer sur ce point, tu vas laisser le projet s’enfoncer dans l’anonymat ? Comment, lorsqu’il y aura effectivement de la nouveauté, t’y prendras-tu pour à la fois informer, former, convaincre et faire changer les choses ?
-Mais je vais leur rentrer dans le chou ! Voilà ! Ils me cherchent, ils me trouvent !
-Si je peux me permettre, intervint le Stagiaire, rappelle-toi ce que nous nous sommes dit la dernière fois au sujet des tactiques de combat…
-Ouais, faut que je cogne fort pendant leur attaque, répondit la Bougre Complice
-Pas tout à fait, corrigea le Stagiaire alors que le Fourbe se mettait en retrait, ce qui compte ce n’est pas de frapper, ce qui compte c’est d’abord esquiver ou détourner le coup et en même temps de porter une attaque qui va rééquilibrer l’échange…
-…
-Si tu utilises la tactique du GISPEP pour contrer le GISPEP, tu te goures car tu te retrouves sur son terrain. Non ! Il vaut mieux feinter et te concentrer sur ce qui a de la valeur pour toi dans cet échange.
-Là je ne vois pas mais alors pas du tout ! »
Le Fourbe intervint :
« En fait le GISPEP est en train d’utiliser la communication pour que son projet existe mais, et c’est ça qui te mets en boule, il communique sur le superficiel, sur le déjà visible, il fait des effets d’annonce basés sur des faits qui existent sans être matérialisés, comme des idées par exemple
-C’est pas faux, lâcha la Bougre Complice
-D’un autre côté, il est vrai que tu ne communiques pas sur ce projet de rupture et que c’est un tort, car les gens se posent des questions, imaginent des choses, ou encore t’oublient et tout cela c’est un risque pour la survie du projet : l’entreprise n’aime pas l’incertain en son sein, alors surtout n’incarne pas cet incertain !
-Mais c’est la nature même de mon projet !
-Ce qui compte, c’est que tu communiques, mais de telle façon que tu ne tombes pas dans le piège dans lequel est en train de tomber le GISPEP. Une bonne Comm met en lien ce qui brille sur la façade avec ce qui ne se voit pas, elle fait le lien entre le visible et le caché…
-On arrête la fumette ? Parce que j’y comprends rien !
-Calme ! Le GISPEP ne communique que sur les apparences, du coup c’est ludique, distrayant et attractif, mais c’est creux. Sur la durée, il s’essoufflera et le retour de flamme sera cuisant. Tu as l’opportunité de voir ce qu’il fait et de t’en inspirer pour prendre ce qui t’est utile…
-Accompagne le coup ! C’est ça l’esquive, utilise son énergie, utilise les mêmes outils de comm que lui, il a déblayé le terrain, intervint le Stagiaire
-Exactement, compléta le Fourbe, ne t’oppose pas mais surfe sur la vague qu’il a créée, personne ne pourra te le reprocher, et va plus loin, fais une Comm qui parle de l’intérieur, de ce qui ne se voit pas à la surface…
-C’est ça la contre-attaque ! … Pardon, lâcha le Stagiaire
-Merci, dit le Fourbe, qu’est-ce qui motive l’équipe ? En quoi tu crois sur ce projet ? Comment vous travaillez ? Quelles avancées avez-vous obtenues et surtout pourquoi vous ne communiquez pas là-dessus !
-Je fais de la Comm sur pourquoi je ne communique pas ? s’étonna la Bougre Complice
-Pas tout à fait, tu communiques par exemple sur vos méthodes de travail, qui sont en elles-mêmes une innovation de rupture dans l’entreprise, de façon à expliquer et à permettre à chacun de comprendre pourquoi tu ne communiqueras jamais sur un délivrable non achevé ou non validé. Communique et communique sur le fond, pas sur la forme, utilise les forums du GISPEP pour partager vos trucs et astuces pour avancer dans l’incertain en équipe. En gros, fais une communication utile aux autres plutôt que faire une comm utile à toi, tu verras, le retour sera bien plus puissant.
-Wow ! C’est pas con ! Dit la Bougre Complice en se détendant
-Merci, répondit le Fourbe
-On va manger ? demanda le Stagiaire, c’est la semaine ‘la Santé Malgré Vous’, aujourd’hui c’est le jour des Dermato : y a que des trucs en croûte ou à peler, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef aussi aimerait bien acculer la Bougre Complice dans un coin… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juil 012017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Au lendemain de sa rencontre houleuse avec le Chef, et après mûre réflexion, la Bougre Complice avait pris la parole lors de la réunion tactique quotidienne de l’équipe travaillant sur le projet d’innovation de rupture  : « Nous n’allons pas assez vite aux yeux du Chef et des Dirigeants. Il semble que les autres fonctions nous cassent du sucre sur le dos, mais ce n’est qu’une hypothèse. Donc vigilance ! On se rapproche des fonctions, on connecte bien avec eux et surtout on ne prend plus de gants sur les résultats, on avance, on gère, ce qui compte c’est l’utilité apportée au bon moment, quel que soit le changement que cela demande ou que cela génère.
-Ça va être coton d’embarquer tout le monde, rétorqua un des membres de l’équipe
-Sans doute, donc nous irons à l’essentiel : cooptation à fond ! On avance le plus loin possible avec tous ceux qui ont envie de nous accompagner. Et pour être sûrs d’avoir du monde, on pitche à tous vents, c’est notre priorité.
-On met les prototypes en suspens ?
-Oui. Que pouvons-nous nous permettre en terme de temps passé sur la cooptation plutôt que sur les prototypes, sans avoir de regrets si nous nous plantons ?
-Je dirais un jour pour tous, répondit le gestionnaire du portefeuille projet
-Bien : Nous utilisons la journée de demain pour pitcher aux 4 vents et tentons de coopter un maximum de monde. Nous ferons un point du résultat demain soir. »

Un mois plus tard, la Bougre Complice était à nouveau convoquée par le Chef pour « faire un point ». Elle s’y était rendue avec confiance car la décision prise un mois plus tôt avait été la bonne et les prototypes avançaient à grande vitesse, engendrant des changements parfois impressionnants surtout dans l’état d’esprit des personnes. Elle allait vite découvrir que c’était une erreur…
« Installez-vous » dit le Chef sans lever la tête car il lisait un document d’importance, la newsletter de la cafétéria, lorsque la Bougre Complice entra après avoir longuement frappé. La Bougre Complice s’assit et put constater que les piles sur le bureau du Chef n’avaient pas bougé d’un poil, confirmant la rumeur. À l’issue d’un silence gênant, le Chef releva la tête, fixa ses yeux dans ceux de son interlocutrice et lâcha :
« Quand, il y a un mois, je vous demande d’accélérer, je ne vous demande pas de faire n’importe quoi !
-Mais…
-Laissez-moi parler ! C’est incroyable votre manie d’interrompre les gens ! Est-ce que vous vous rendez compte du bordel que vous êtes en train de semer ? Vous appelez ça de l’innovation ? C’est n’importe quoi, oui ! Il y a des changements partout ! On ne sait plus à quel saint se vouer ! Ils ne sont pas coordonnés, vous n’êtes pas foutue de nous donner des projections à cinq ans et les fonctions prennent en charge maintenant leurs propres coûts associés à leur partie du prototype, du coup on ne sait même plus combien vous nous coutez !!! Ça va beaucoup trop vite ! Je vous demande d’arrêter immédiatement ! » La newsletter de la cafétéria tremblait un peu, traduisant l’énervement du Chef qui s’en rendit compte et la posa vivement sur la table. La Bougre Complice, abasourdie, cherchait ses mots :
« Vous voulez dire que les résultats ne sont pas ceux que vous attendiez ?
-… Si , ce n’est pas là le problème…
-Nous consommons trop de ressources ? Parce que les fonctions sont toutes volontaires et ça ne semble pas leur poser de problème, mais…
-Non ! Ce ne sont pas les ressources le problème… Je vais vous le dire, le problème, puisque vous ne le voyez pas : le problème c’est que vous faites trop changer les choses !
-… Mais les résultats sont très vite transformés en bénéfices pour les personnes, les clients…
-Oui ! C’est vrai, mais il y a trop de changements à la fois, c’est de la turbulence, pas de la transformation !
-Mais chacun agit à son rythme et crée les choses qui lui sont utiles au bon moment…
-Oui ! Mais c’est trop hétéroclite, ça change trop vite, les Dirigeants ont du mal à suivre et ils n’aiment pas ça… pas ça du tout…
-…
-Ce qu’il faudrait, l’idéal… et j’ai bien envie de vous fixer cela comme un objectif personnel… ce serait de conduire cette innovation de rupture en ne changeant pratiquement rien… vous voyez ? L’entreprise, ses Dirigeants, moi, nous obtiendrions les bénéfices de cette innovation de rupture tout en faisant comme on a toujours fait…
-…
-Je me rends compte que c’est un vrai challenge et peut-être ne serez-vous pas à la hauteur, mais je suis un entrepreneur dans l’âme, je prends le risque : ne me décevez pas !
-…Mais vous êtes en train de demander de faire changer les choses sans les changer … C’est comme me demander d’avancer en reculant… C’est impossible !
-Taratata ! D’autres y arrivent ! Tenez, regardez le GISPEP, eh bien on peut dire qu’avec sa Business Innovation Technico-Economique, il avance et il recule, et tout le monde est content ! C’est vraiment super cette innovation rétrograde ! Je ne vois pas pourquoi vous ne feriez pas comme lui ! »
La réunion , en gros, s’était terminée là-dessus et la Bougre Complice s’était ruée chez le Fourbe qui, heureusement, était dans son bureau :
« Ça s’appelle une double contrainte, lui dit le Fourbe après que la Bougre Complice eut achevé son récit, on peut dire que c’est une forme de nœud gordien…
-Et j’en sors comment ?
-Dans le cas présent, il s’agit de sortir du système qui génère la double contrainte…
-Il s’agit juste du Chef et des Dirigeants ! s’exclama la Bougre Complice avec un sourire triste
-Cherche d’autres alliés qui auraient envie de créer autre chose. Le problème est que le projet d’innovation de rupture, par ses changements induits, est vu par certains comme une menace. Et réciproquement, l’Entreprise, avec ses processus rodés du quotidien représente une menace pour le projet, en le paralysant. C’est exactement ce que tu es en train de vivre… Ce qu’il te faudrait, ce sont des acteurs extérieurs, qui ne sont pas des concurrents, qui pourraient t’aider à mener les prototypes sans trop impacter l’entreprise… »

Trois semaines après cette entrevue, la Bougre Complice rejoint le Fourbe, accompagnée du GISPER et de l’oncle du Stagiaire, celui qui était membre d’ADAM, l’association des anciens managers :
« Alors voilà, avec le GISPER et ADAM, nous sommes en train de monter un Club comme le tien qui sera ouvert sur l’innovation de rupture, mais avec le bénéfice d’un réseau externe compétent. On a décidé de l’appeler ‘le Rupture Club’ … Le projet de rupture ne serait plus un projet de l’Entreprise, mais un projet du ‘Rupture Club’, comme ça s’il échoue, cela n’impacte pas l’Entreprise, mais aussi l’Entreprise aura beaucoup moins d’influence restrictive sur son avancée et ses méthodes…
-C’est aussi une formidable possibilité de formation et pourquoi pas de mobilité de nos troupes, reprit le GISPER, c’est vraiment une super opportunité pour vous, pour moi…
-Et le réseau ADAM est enthousiaste car toutes ces expériences et savoirs réunis, provenant de plus de vingt entreprises et universités, sont désormais utiles à autre chose que des repas nostalgiques ! ajouta l’Oncle,
-Voilà, on voudrait savoir si ça t’intéresse de nous rejoindre, on s’est dit qu’avec le Club, il y aurait de super synergies… »
Le Fourbe fit mine de réfléchir et accepta sur le champ, restait à mettre le Chef au courant :
« Ça, je m’en occupe !  dit le GISPER, je pense que j’aurai le support d’au moins un Dirigeant !
-Comme quoi, en tranchant dans le vif, nous rassemblons, lâcha le Fourbe, le regard dans le vague. On va manger ?
-Oui ! J’ai faim ! C’est quoi aujourd’hui ?
-Ils refont une semaine de la Santé Malgré Vous, aujourd’hui je crois que c’est la journée des Oto-rhinos, que des trucs à la moutarde forte ou au wasabi et qui croustillent, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le GISPEP accule la Bougre Complice dans un coin… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juin 172017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Ce matin-là, dans le bureau du Chef, l’ambiance était plutôt tendue. Le Chef avait convoqué le GISPER (°), le GISPEP ainsi que la Bougre Complice pour faire un point. Il faut dire que lorsque vous étiez convoqué pour « faire un point » avec le Chef, cela avait l’odeur du soufre et le goût du sang. La Bougre Complice s’y était rendue tendue et avait préparé plein d’informations qu’elle s’imaginait utiles à cette rencontre. Le GISPEP, lui, était convaincu qu’il allait récupérer la Bougre Complice dans son équipe, ce qui était enfin normal, vu qu’il était le patron de l’innovation et que le GISPER était présent. Le GISPER ne savait pas pourquoi il était là et avait échafaudé nombre d’hypothèses mais aucune n’apportait réponse satisfaisante à ses yeux, alors il les avait combinées en une seule : cela devait être très important, sinon il n’aurait pas été invité.
Tous, sauf le Chef, étaient inconfortablement installés autour du grand bureau parfaitement rangé du Chef. Si la partie face au Chef était dégagée, les côtés de part et d’autre du Chef étaient bordés par des piles parfaitement ajustées de dossiers. La hauteur des piles témoignait de l’importance du travail du Chef, leur alignement parfait témoignait de sa totale maitrise de son environnement, le nombre de piles montrait l’étendue et la diversité de ses responsabilités. Mais quiconque passait régulièrement dans le bureau du Chef avec un quelconque sens de l’observation pouvait remarquer que ces piles ne variaient pour ainsi dire pas. En fait le rôle principal de ces piles de dossiers était d’éviter que les Bougres ne posent quoi que ce soit sur le bureau du Chef, ce qui aurait été de l’ordre du sacrilège : seul le Chef touche au bureau du Chef.
Derrière le Chef, il y avait un meuble bas sur lequel on pouvait voir les photos qui lui étaient chères. C’était surtout des photos issues de séminaires, sur lesquelles le Chef trônait au centre de ses équipes. Il y avait aussi une photo où le Chef se tenait à côté du Grand Patron, lors d’une remise de trophées récompensant la réunion la plus longue jamais tenue.
Le Chef ne mâcha pas ses mots :
« Si je regarde la situation objectivement de mon point de vue, je me suis mis à risque personnellement, il y a un mois, en vous nommant à ces postes respectifs et comment suis-je récompensé ? Je vous le demande ? … Ben par rien, pardi ! Vous êtes témoin (le Chef s’adressait au GISPER), il n’y a pas plus d’innovation qu’avant et quant au projet d’innovation de rupture, parlons-en !
-Le prototype avance, commença à justifier la Bougre Complice tout en sachant qu’elle commettait une erreur, et certaines parties sont porteuses…
-Mais à quel rythme ? Ça n’avance pas !  interrompit le Chef, alors quoi ? Elles sont où vos méthodes miraculeuses ? Hein ?…
-Les méthodes n’ont rien à voir là-dedans, vous le savez comme moi ! Il me faut simplement du temps pour sortir le projet de l’imbroglio administratif dans lequel il a été placé ces derniers mois…
-Quoi ? S’insurgea le GISPEP, non mais dites-donc ! Au moins il était géré le projet de mon temps, il y a avait des rapports conséquents et les dépenses étaient allouées !
-Pendant que vous allouiez les dépenses, le prototype ne se faisait pas, là au moins il avance ! Répliqua la Bougre Complice
-Mais pas assez vite ! Qu’est-ce qu’il vous faut pour le comprendre ?  relança le Chef
-Ce qu’il faut, c’est un processus projet bien défini, linéaire et prédictif, rajouta le GISPEP, c’est ce que je suis en train de mettre en place avec mon équipe et croyez-moi, ça va être fulgurant ! Je ne comprends pas pourquoi le projet de madame n’est pas dans mon portefeuille, d’ailleurs…
-Parce que nous sommes en territoire de rupture ! Votre Business Innovation Technico-Economique nous ramènerait en arrière !  rétorqua la Bougre Complice
-Et puis, je serais vous, je ferais pas le malin, intervint le Chef, qu’est-ce que vous avez produit depuis que je vous ai confié les rênes ? Hein ? Plutôt rien je crois…
-Ce n’est pas vrai ! Nous avons établi l’ensemble des formats des documents permettant d’administrer correctement le processus d’innovation et nous avons lancé une boite à idée, installée à chaque étage du bâtiment…
-Ah c’est ça le truc dans la salle à café !   s’exclama le GISPER, je croyais que c’était pour le courrier à poster…
-Non, non ! C’est pour recueillir les idées d’amélioration des gens, c’est juste qu’on a pas eu le temps de coller les affiches explicatives. On avait confié le design de ces affiches à une agence de comm externe qui a pris plus de temps que prévu… expliqua le GISPEP
-Bon mais c’est pas la question, gronda le Chef, quand est-ce que vous deux allez fournir enfin des résultats ?
-Mais le prototype avance ! J’en fournis, des résultats ! Se plaignit la Bougre Complice
-Pas assez vite, je vous l’ai déjà dit, et puis il serait temps pour vous d’aligner les autres fonctions autour de vous, je commence à en avoir assez de répondre à leurs récriminations…
-Ben… ils se plaignent de quoi ?
-Je sais pas, mais vous savez comme ils sont… Ils sentent une faiblesse alors ils tentent le coup… Je veux bien continuer à vous protéger mais il faudrait me donner de bonnes raisons pour le faire…. Le Chef regarda le GISPEP dans le yeux et compléta : et cela vaut pour vous aussi. Ce MOOC que vous avez suivi était gratuit mais je ne voudrais pas commencer à me dire que c’était encore trop cher… c’est clair ? Alors maintenant je vous laisse retourner à vos affaires et rappelez-vous : c’est au pied du mur… qu’on le voit le mieux, le mur… »

Le Chef fit mine de se lever, la réunion était terminée. Le GISPEP et la Bougre Complice évacuèrent la salle sans demander leur reste, le GISPER resta un peu en retrait :
« Finalement, pourquoi m’avez-vous fait venir ?  demanda-t-il
-Je ne sais pas, répondit le Chef, au moins vous êtes au courant de la situation… »
Le GISPER sortit à son tour, formulant de nouvelles hypothèses sur les intentions réelles du Chef à son égard, sur la géopolitique de l’entreprise et sur son avenir de GISPER dans le long terme.

Ébranlée par cette réunion matinale et austère, la Bougre Complice cherchait support. Le Fourbe semblait absent, elle alla alors voir le Bougre au Stagiaire, qui partageait son bureau avec le Stagiaire :

« Donc voilà, c’est l’horreur, ça tire de partout, je ne vois pas par où commencer ni ce qu’il ne faut pas faire… conclut-elle devant le Bougre au Stagiaire et le Stagiaire
-Ah ben dis-donc, répondit le Bougre au Stagiaire, et qu’est-ce qu’il dit le Fourbe ?
-Ben il dit rien, vu qu’il est pas là, mais toi qu’en penses-tu ? »
Le Bougre au Stagiaire sembla réfléchir profondément, cela sembla durer une éternité durant laquelle la Bougre Complice et le Stagiaire s’interrogèrent du regard.
« J’en dis que t’es dans la mouise et que je voudrais pas être à ta place, dit le Bougre au Stagiaire en relevant enfin la tête
-Merci mais ça m’aide pas vraiment….
-Que veux-tu ? C’est une situation qui me dépasse, il y a trop de facteurs en jeu, les coups peuvent arriver de n’importe où, tu ne peux pas te concentrer sur toutes les menaces à la fois et conduire le projet… je ne vois pas quoi te dire… désolé…
-Dit comme ça, ça me donne une idée, interrompit le Stagiaire, mais bon je n’ai pas votre expérience de l’entreprise…
-Dis toujours, invita la Bougre Complice
-Eh bien voilà, vous avez parlé de coups, de menaces et ça m’a fait penser au combat… ou plutôt aux sports de combat…
-Et ?…
-Je pratique le Kung Fu depuis plus de dix ans et s’il y a une chose que j’ai apprise en combat, c’est qu’il s’agit avant tout de se mettre en posture d’avoir la bonne perception de la situation.
-Jusque là je ne comprends rien, mais vas-y toujours, continue…
-Eh ben, tu vois, les débutants en combat ont tendance à chercher à regarder à la fois les poings, les pieds, les jambes de leur adversaire, ils cherchent à percevoir toutes les menaces potentielles en même temps, et c’est une erreur qu’ils payent très vite : ce n’est pas la bonne perception, ils entrent très vite dans la confusion car il leur devient impossible de tout envisager tout en maitrisant leur propre corps et leur propre tactique de combat…
-Je commence à comprendre, tu veux dire que si je cherche à tout voir pour tout parer, je vais avoir une perception très complexe de la réalité…
-Oui, et en plus, il y a des choses que tu ne VEUX pas voir et avec cette approche il n’y a aucune chance pour que tu les voies. Or ce sont elles les vrais pièges.
-Alors comment tu fais en combat ? Comment tu le prépares ?
-Je ne prépare pas LE combat, je ME prépare au combat
-C’est pas la même chose ?
-Non, dans le premier cas, je vais avoir une vision confuse et je vais chercher à lire l’avenir, dans le second cas, je vais me concentrer, me connecter à mes pratiques mille fois répétées…
-Je vois pas en quoi…
-Laisse-moi finir ! Avant le combat, je vais observer l’adversaire, regarder comment il bouge, évaluer son allonge, son poids et au moment où le combat démarre, je me concentre sur ses yeux, je ne regarde rien d’autre ! Là où un débutant a le regard qui part dans tous les sens, cherchant à capter les mouvements des poings, des pieds et du reste, je me concentre uniquement sur ses yeux, je change ma perception du combat. Ses yeux vont me guider tout au long… Et puis il y a une règle simple, laisse l’autre attaquer et profite de son attaque pour placer la tienne. C’est quand l’autre attaque qu’il est vulnérable.
-Et ça marche ?
-Je suis ceinture noire 4° duan… ça marche pas mal
-Et comment je fais ça moi, dans mon merdier ?
-Par exemple, cartographie la situation. Qui sont les acteurs? Qui s’entend bien avec qui ? Qui peut t’aider ? De qui te méfier ? Ça c’est l’observation
-Pourquoi pas…
-Cartographie aussi ce que tu n’aimes pas chez toi, dans ta pratique, dans tes doutes, c’est aussi la phase d’observation car tu es une actrice du système. Comme en combat, ce que tu fais entraîne des réactions de l’autre.
-Plus dur, mais pourquoi pas ? Et après ?
-Cherche les yeux ! Dans ton cas, cherche le point de vue le plus élevé possible qui te donne d’un coup une idée de ce qui est en train de se produire, ne te focalise pas sur un coup particulier. Et prépare-toi à attaquer pendant chaque attaque de l’autre, jamais avant, ni après car après c’est trop tard, tu risque de recevoir des coups… c’est pendant l’attaque de l’autre qu’on esquive et qu’on attaque en même temps.
-Woaou ! J’aime bien ça, renchérit le Bougre au Stagiaire »
La Bougre Complice semblait perdue dans ses pensées :
« Vous êtes d’accord pour m’aider là-dessus ? Je ne me sens pas de le faire toute seule ?
-Tout à fait ! Ce sera avec plaisir ! Répondirent en coeur le Bougre et son Stagiaire, mais avant, faut nous restaurer, on va manger ?
-Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?
-C’est la semaine ‘La santé malgré vous’, aujourd’hui le Coeur : y a que des plats sans sel et sans gras, à base de brocolis, il parait que c’est super ! »

(°) voir le Glossaire Inique, le lien est ci-après en dessous.

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « S’engage une épreuve de force pour la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juin 102017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Au début de la semaine, le Chef avait été convoqué par les Dirigeants. Il les avait rejoints dans leur salle de réunion qui était appelée la salle du Conseil, parce que c’est là qu’ils en donnaient beaucoup, en recevaient parfois et que jamais, jamais ils n’appliquaient :
« Qu’est-ce que vous maitrisez vraiment dans cette histoire ? interrogea un des Dirigeants,
-La situation est complexe, c’est vrai, d’un autre côté le projet se précise, tenta le Chef,
-Se précise ? Vous rigolez ! Où sont les résultats ? Tout ce que nous voyons, ce sont des dépenses, plus ou moins bien allouées d’ailleurs…
-Je ne suis pas d’accord, contra le Chef tout en prenant conscience du risque qu’il venait de prendre, les coûts sont parfaitement alloués, les derniers rapports le démontrent clairement…
-Et que nous ont rapporté ces dépenses très bien allouées ? questionna  un autre Dirigeant
-…Le prototype devrait démarrer sous peu, il apparait que nous n’avons pas forcément la bonne organisation pour conduire ce projet et je suis en train d’y réfléchir…
-Il serait temps d’agir ! Où en êtes-vous avec ce mec qui a monté ce Club d’innovation pirate ?
-J’essaie de le convaincre de prendre la direction du futur service d’Innovation, mais pour l’instant, il refuse… et puis je me demande vraiment si c’est à moi qu’il devrait rapporter…
-Écoutez, nous n’avons pas de temps à perdre. S’il n’en veut pas, mettez quelqu’un d’autre, démerdez-vous, vous avez deux jours… au-delà, nous pourrions être amenés à douter de votre compétence à tenir ce poste… »
La réunion, en gros, s’était terminée là dessus. Le Chef en sortit fort dépité et ce trouble fut bienvenu car, comprenant qu’il jouait son va-tout, il osa…

A la fin de la semaine, dans deux salles de réunion voisines, se tenaient deux discours d’introduction quasi-simultanément. Deux personnes venaient d’être nommées à leur nouveau poste. Comme le voulait la tradition, elles en étaient apparemment heureuses et du coup partageaient leur enthousiasme avec leur nouvelle équipe.

Dans la première salle de réunion, le projecteur affichait des chiffres, des tendances et surtout un fluxogramme montrant dans le détail un processus d’innovation : le Processus d’Innovation Novatrice de l’Entreprise (un processus apporté par l’approche très à la mode vendue par l’université virtuelle du Dakota du Nord : la Business Innovation Technico-Economique). Près de l’écran, pointeur laser à la main, se tenait le GISPEP, qui terminait son discours d’ouverture de lui personnellement dans sa nouvelle fonction à lui. Son monologue avait commencé 2h45 plus tôt, il était dans les temps, trois heures c’était bien pour une introduction :
« Alors, en conclusion, je résumerai de la façon suivante : Innover c’est d’abord avoir des idées que personne d’autre n’a eues avant nous. Des séances de brainstorming seront donc organisées sur une base régulière et obligatoire afin de récolter de manière spontanée un maximum d’idées. Un Comité des Sages, composé de jeunes car les jeunes ressentent ce qui est innovant, jugera les idées pour n’en garder qu’une : l’idée du mois, qui sera récompensée.  Une fois l’idée du mois sélectionnée, nous lançons le processus d’innovation novatrice de l’entreprise. Il est composé de 14 étapes à mener de façon strictement séquentielle. Pas question de revenir en arrière, ce serait démontrer un échec et nous ne sommes pas là pour échouer, nous sommes là pour être les meilleurs au service de nos clients et le premier service que nous devons leur rendre, c’est de leur demander quels seront leurs besoins futurs. Notre principal driver sera le coût, car nous nous devons d’être rentables sur chaque projet d’innovation… Vive la Business Innovation Technico-économique !…Avez-vous des questions ? »
Pendant que le GISPEP scrutait son auditoire dans l’attente d’une question à esquiver, dans la salle voisine se tenait une autre conférence :
Une dizaine de personnes étaient rassemblées dans une petite salle, il n’y avait pas de projection, mais au centre du cercle informel des personnes se tenait la Bougre Complice, qui concluait son intervention qui avait débuté 10 minutes plus tôt :
« Alors voilà, je suis vraiment à la fois ravie et impressionnée de me voir confié ce projet d’innovation de rupture qui est le nôtre depuis un bon moment maintenant. Nous sommes en plein territoire de rupture, ce qui veut dire que je ne sais pas plus que vous quelles seront les solutions ni les façons de les mettre en œuvre. Mais nous sommes tous en phase sur ce que nous cherchons à atteindre, alors je vais y aller avec vous ! Je serai là pour vous comme vous serez là pour chacun d’entre nous. J’ai deux objectifs pour cette équipe : la coopération et le bien-être, et j’ai la profonde conviction que si nous les atteignons, alors la performance et le succès seront au rendez-vous. Je suis à votre disposition dès maintenant si vous souhaitez en discuter. »

Pendant ce temps, le Chef avait organisé un nouveau rendez-vous secret avec le Fourbe :
« Voilà, c’est fait… c’est fait, je ne sais pas si c’est bien… mais c’est fait, lâcha le Chef
-Et si l’essentiel était d’avoir agi ? demanda le Fourbe, de cette décision va venir de l’information sur laquelle vous pourrez réagir…
-N’empêche, si je me plante, les Dirigeants ne vont pas me louper, il faut vraiment que j’aide les deux nouveaux responsables à réussir…
-Tout à fait ! C’est une étape typique de l’exploration, lorsqu’on est amené à rompre avec le passé pour pouvoir avancer en territoire incertain… Ils sont nouveaux et il est très important pour vous de les choyer, de les soutenir, de les protéger comme on protège de nouvelles pousses au début du printemps…
-Peut-être, mais je suis inquiet… La Bougre Complice tient des propos bizarres que je ne pourrai jamais tenir devant les Dirigeants !
-C’est vrai et il s’agit vraiment de donner une chance au GISPEP comme à la Bougre Complice et c’est maintenant ! Cette phase est transitoire, si vous la ratez, alors il y aura un fort retour en arrière… vous en souffrirez, nous en souffrirons et nous seront revenus à la case départ… ou pire…
-Et si je vous demande ce qui me garantit que ça va marcher ? Vous allez encore me répondre que personne n’en sait rien?
-…
-…Merci… c’est pas confortable mais je peux essayer… après tout…Merci !
-Je vous en prie !
-Dites, ça vous ennuie pas de quitter la salle quelques minutes après que je sois parti ? Je voudrais vraiment pas qu’on nous voit ensemble, mais rien de personnel ! Je vous assure ! »
Là-dessus, le Chef avait quitté la salle après avoir vérifié qu’il n’y avait personne dans le couloir.

Chemin faisant vers son bureau, se faisant discret, il croisa un bouchon :
« Au moins le GISPEP, il sait où il va ! C’est maitrisé, c’est rassurant ! Et puis il fait intervenir les jeunes !
-J’aime bien son Comité des Jeunes pour choisir l’Idée du Mois !
-Ouais ! Et si on disait que l’idée recevant le moins de suffrages sera affichée aux yeux de tous pour bien montrer ce que nous ne cherchons pas ?
-Ah ouais ! Ce serait clair au moins !
-N’empêche, pourquoi le Chef a nommé la Bougre Complice sur un projet de cette importance ? Je comprends pas !
-Ben … pour empêcher le Fourbe d’avoir le poste, tiens ! C’est évident !
-Ah ouais… pas con le Chef quand même !
-On va manger ? Y a quoi aujourd’hui ?
-C’est la semaine de soutien aux EHPAD, y a que des trucs qu’on a pas besoin de mâcher et y a même des bénévoles qui nous font manger si on veut… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef convoque le GISPEP et la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Juin 032017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

La réunion mensuelle dite « de suivi de Performance » entrait dans sa quatrième et dernière heure. Les trois premières heures avaient essentiellement consisté en des justifications plus ou moins habiles tentant d’expliquer des résultats éloignés de ceux attendus. Le délice du Chef était alors de démonter ces arguments et de montrer que lui avait la solution, mais qu’il ne pouvait pas non plus tout faire et qu’il aimerait vraiment avoir une équipe à la hauteur, ce qui n’était manifestement pas le cas. Certains, porteurs de résultats tout à fait conformes à l’attendu, avaient cru pouvoir traverser le gué en confiance. Mal leur en avait pris, car le Chef s’était montré d’autant plus exigeant qu’ils avaient réussi et les avait sévèrement tancés de ne pas avoir dépassé leurs objectifs. Le Chef était alors entré dans un monologue managero-philosophique, avec la claire intention de motiver ses troupes, et avait expliqué que les objectifs étaient faits pour être dépassés, que c’était pour cela qu’on les fixait précisément. Il avait alors ajouté que pour dépasser un objectif, il fallait que chacun se dépasse lui-même et que ça, c’était le vrai engagement envers l’entreprise et aussi envers le Chef qui, dans cette salle, représentait les Dirigeants, donc l’Entreprise. Il avait conclu que c’était pour cela que la réussite du groupe était récompensée à titre individuel : si le groupe échouait, tout le monde échouait, sauf celui, ou parfois celle, qui s’était vraiment dépassé : c’était ça l’esprit d’équipe.
Le Bougre au Stagiaire avait tenté d’expliquer que, peut-être, on pouvait considérer que, pour que le groupe réussisse, il fallait que chacun de ses membres réussisse et que donc l’entraide prévalait sur la réussite individuelle, mais le Chef l’avait interrompu en relisant l’agenda de la réunion et en mentionnant que ce point n’y figurait pas et que donc il fallait avancer.
« Il est temps de parler de notre projet-clé, notre innovation de rupture !  coupa donc le Chef, cher GISPEP, où en sommes-nous ?
-Nous sommes en pleine effervescence ! Le réseau des GISPEP bat son plein et les fonctions contribuent de plus en plus efficacement au système.
-Très bien ! Où sont les chiffres ?
-Les voici ! dit le GISPEP en activant le projecteur, le service statistique nous a livré les derniers résultats : le taux de bonne allocation des coûts est maintenant autour de 80% avec un temps de réponse inférieur maintenant à quatre jours en moyenne…
-OK, et concernant le projet ?
-Nous finalisons la mise en oeuvre du nouveau logiciel permettant d’intégrer les sous-projets en projets. C’est une plateforme collaborative qui permet à chaque fonction de faire elle-même le travail des GISPEP, ce qui permet du coup aux GISPEP de travailler sur les futures versions du logiciel, en ajoutant par exemple un service d’email intégré avec une fonction « répondre à tous » automatique et du coup tout le monde aura toute l’info en temps réel !
-Et pour le prototype, on en est où ?  demanda la Bougre Complice avec un sourire en coin,
-Pour le prototype, c’est plus compliqué. A ce stade, nous sommes en train de faire valider par les Hétchares (Note du traducteur : les Hétchares, ou Airaches, étaient des GISPER opérationnels), les fiches descriptives de chaque personne pouvant être potentiellement ressource sur ce projet.
-Mais pourquoi ? En quoi c’est utile pour le prototype ?
-C’est essentiel !  Des fiches validées nous permettront de garantir l’exactitude des coûts horaires de chaque ressource et les coûts exacts pourront bien être ré-alloués; Comme ça, le budget sera sous contrôle…
-Mais en quoi ça fait avancer le prototype ? insista la Bougre Complice dont la voix commençait à monter dans les aigus
-Vous savez, je suis en train de suivre une formation diplômante, c’est un MOOC sur l’innovation rétrograde et ses processus majeurs, c’est passionnant et surtout, c’est rassurant ! Ils montrent bien que ce qui compte, c’est le contrôle ! Car la Confiance n’exclut pas le Contrôle !
-Mais nous sommes en plein territoire de rupture ! Peut-être bien que votre approche n’est pas adaptée !
-Écoutez, interrompit le GISPEP, c’est un diplôme américain que je suis en train de tenter, alors je sais de quoi je parle parce qu’ils savent de quoi ils parlent ! Ils sont en avance eux aussi ! C’est un MOOC, un cours en ligne, donné par la première université virtuelle au monde, au Dakota du Nord. Ils n’ont même pas de locaux et leur profs sont bénévoles, du coup c’est presque gratuit et ils délivrent le diplôme par email avec un fichier pdf ! »
Le Chef, voyant son GISPEP préféré en difficulté, intervint :
« Ça suffit, vous deux ! C’est important de pouvoir mettre sous contrôle tout ce qui peut l’être ! Bon… d’un autre côté… ce serait bien aussi qu’on commence à voir du concret avec ce prototype…
-Surtout qu’au Club, c’est devenu un peu plus compliqué en ce moment.  lâcha le Bougre au Stagiaire
-Oui… bon… c’est entre le Fourbe et moi et ça ne regarde personne d’autre ici ! Maintenant je vais vous dire une chose : vous laissez le GISPEP travailler et vous vous sortez les doigts d’où vous les avez mis pour avancer sur ce prototype ! Il me faut de quoi montrer aux Dirigeants et fissa ! »
Sur ce, le Chef se leva et quitta la salle, la réunion était terminée. La Bougre Complice se leva précipitamment, saisit le Bougre au Stagiaire par la veste et l’entraina dans le couloir vers le local du Fourbe, au fond à droite, après les WC.
« Voilà ce qui vient de se passer… qu’est-ce qu’on fait ? »  interrogea la Bougre Complice, ce à quoi le Fourbe qui lisait la BD de l’Holacratie, répondit :
« Qu’est-ce qui bloque vraiment le système en ce moment ?
-Les conneries du GISPEP !
-Mettons les gens de côté et analysons ce qui se passe, qu’est-ce qui bloque vraiment ?
-Le système lui-même ! Il n’est pas du tout adapté mais ils s’accrochent à lui coûte que coûte parce qu’ils ont l’impression de maitriser quelque chose !
-Pourtant, j’ai l’impression que le Chef commence à faire le constat que ça ne marche pas…
-Je pense, oui, en tout cas il commence à demander du concret sans pour autant arriver à se dépêtrer du système…
-C’est peut-être bien le signe que nous approchons du moment…
-Quel moment ?
-Celui de la rupture avec le passé. Dans les projets d’innovation de rupture, très souvent vient un moment où certaines pratiques du passé sont vraiment bloquantes et il s’agit de s’en séparer pour pouvoir avancer…
-Ah ben c’est pas gagné…
-Non, c’est vrai c’est difficile… une possibilité est de montrer que de quitter l’ancien système de contrôle n’est pas équivalent à entrer dans le chaos, mais à changer ce sur quoi on met du contrôle et surtout dans quel but on met du contrôle…
-Par exemple ?
-Eh bien, dans un territoire incertain, on va plutôt suivre la progression et la manière de progresser, pour les faire évoluer, pour pivoter ou arrêter ou continuer, plutôt que de coller à un plan défini a priori. On peut suivre la vitesse à laquelle l’équipe délivre, on peut suivre l’utilité fournie à chaque étape, on peut à chaque fin d’étape revenir sur ce qui a marché et sur ce qui doit évoluer, etc…
-Compris ! Ce sont des indicateurs du type de ceux du Scrum !
-Par exemple, et il y en a plein d’autres, qu’on se met à voir dès qu’on accepte de progresser dans l’incertain…
-Merci ! Je peux te poser une autre question, demanda timidement la Bougre Complice ?
-Ben oui, pourquoi ?
-Pourquoi tu prends pas la Direction Innovation ? C’est dingue ! C’est un poste fait pour toi !
-…Oui et non, en fait je me suis posé la question d’où se trouverait la valeur maximum pour l’innovation de rupture dans notre boite. Clairement, en prenant la direction de l’innovation, je suis d’emblée englué dans le système existant, alors qu’au Club, je suis déjà de l’autre côté…
-Mais ta carrière ?
-Tu sais… elle est quand même derrière moi ma carrière, c’est ce qui me permet d’ailleurs d’expérimenter des choses en satisfaisant ma curiosité sans risque de regretter quoi que ce soit.
-…
-Allez ! Vous en faites pas ! On va s’éclater, le Club commence à fonctionner, le Chef commence à se rendre compte qu’il y a d’autres façons de faire, même s’il les voit comme un risque, il les voit ! On va manger ? »
Dans le couloir, en chemin pour la cafète, le trio longea discrètement le bouchon habituel :
« Le GISPEP, il est sympa mais quand même, son système…
-D’un autre côté le Fourbe s’est défilé quand on lui a proposé un vrai poste sur l’innovation…
-Il a pas les couilles ! Il est bon pour nous critiquer, c’est tout !
-Et critiquer le Chef aussi !
-Qu’est-ce qu’il y a à la cafète aujourd’hui ?
-C’est la semaine de la BD, aujourd’hui c’est Gaston Lagaffe avec la Morue aux fraises et son gruyère farci aux abricots au jus. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef agit… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mai 272017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Note de l’Institut de Paléographie Managériale :
« Nous rappelons à notre aimable  lecteur que les Chroniques Iniques, dont les Contes de la Connerie Collective font partie, relatent l’histoire d’une société humaine  appartenant à des temps futurs aujourd’hui disparus. Dans cette société humaine, les manuscrits ont montré l’existence d’une classe d’individus étranges et mystérieux : les Skippies (au singulier Skippy). Un Skippy était un homme ou une femme et n’avait aucune caractéristique physique distinctive, être Skippy correspondant plus à un rang. Il est à noter que ceux qui avaient l’étiquette de Skippy n’avaient en général rien demandé mais avaient acquis progressivement, aux yeux de leurs concitoyens, un statut de gourou reconnu : le Skippy était un grand gourou (°). Un Skippy n’entrait en action que si on le sollicitait, il n’était d’aucune aide autrement. Par ailleurs, on reconnaissait souvent un Skippy au fait qu’on avait l’impression de tout comprendre de ce qu’il disait, tant qu’il était là… et que dès qu’il était parti, soit on ne se souvenait plus de ce qu’il avait dit, soit on n’y comprenait plus rien. Cela venait surtout du fait que le Skippy parlait de pratique et non de théorie et que tous ceux qui ne faisaient qu’écouter sans pratiquer, ne pouvaient accéder à la compréhension. Etre en contact avec un Skippy pouvait être très mal vu, car cela pouvait être interprété comme un état de déficience, au même titre que d’avouer qu’être en psycho-thérapie pouvait être associé au fait que vous étiez fou. Du coup, les Skippies étaient surtout rencontrés par des Fourbes qui n’en n’avaient rien à secouer de ce que les autres pensaient, ce qui  faisait des Fourbes des Skippies potentiellement en devenir, d’où l’aversion des Bougres à l’égard des Fourbes. Voilà. »

Le Bougre au Stagiaire et sa Complice prenaient leur déjeuner à la cantine, c’était la journée « Voyage en Enfance » avec steak haché et frites pour tout le monde :
« Dis-donc, tu as vu le Fourbe récemment ?  demanda la Bougre Complice
-Non…
-Je me demande où il est, j’espère qu’il n’est rien arrivé…
-Mais non, t’en fais pas…
-Tu sais où il est ?
-…
-Allez ! Dis-moi !
-Il est allé voir qui tu sais…
-… Qui ?
-Celui dont on tait le nom…
-Voldemort ? Mais il existe pas !
-Mais non ! L’autre !
-Dumbledore ?
-Arrête ! S’exclama le Bougre au Stagiaire en riant, il est allé voir le Skippy
-… Le Fourbe va voir le Skippy ? Mais pourquoi ?
-Comment tu crois qu’il tient et qu’il apprend ?
-Mais c’est qui le Skippy, on le connait ?
-Non, il y a des rumeurs mais personne ne l’a jamais vraiment vu…»

Pendant que les deux complices, potentiels Fourbes en devenir, continuaient leur conversation dans le brouhaha de la cafète, le Fourbe rencontrait son Skippy :
« Alors voilà, dit le Fourbe, merci de me recevoir, j’ai un problème que je ne sais pas résoudre…
-Etonnant le contraire serait…
-…Heu… c’est vrai pourtant, je ne vois pas comment en sortir, il n’y a aucune issue pour moi, chaque solution que j’explore conduit à un problème encore plus grand…
-Et quand le problème tu me diras ?
-… Pourquoi vous me parlez comme ça ?
-Comme quoi ?
-On dirait maitre Yoda…
-Ouais ! Je sais pas… J’aime bien ! Non je déconne ! Raconte-moi…
-Voilà, j’ai beau essayer, me creuser la tête, je ne vois pas comment me sortir de la proposition du Chef…
-Bon je vois, c’est le merdier dans ta tête, et alors ? Réponds à ces deux questions, voici la première : quel est le problème ?
-Ben c’est que je trouve pas de solution
-Non, quel est le problème, que cherches-tu à résoudre ?
-Ah ! En fait, le Chef m’a convoqué hier et m’a fait la proposition suivante : il m’offre la direction d’une équipe dédiée à l’innovation qui serait crée et financée de façon confortable à l’occasion.
-Oui, alors quel est le problème ?
-Ben c’est que pour avoir cela, il me demande d’abandonner le Club que j’ai monté…
-Oui, alors quel est le problème ?
-C’est que je suis très tenté par prendre le poste qu’il me propose, c’est ce dont je rêve depuis toujours et qu’en le faisant je perds le Club, qui est un peu mon bébé.
-Bien, maintenant la deuxième question : en quoi c’est un problème ?
-Si je n’ai pas le Club pour m’appuyer dans ce nouveau poste, je ne pourrai pas vraiment innover car le Club porte la rupture dans les pratiques. Du coup je vais me retrouver à être limité malgré moi et c’est le comble ! D’un autre côté, ne pas accepter reviendrait à renier tout ce que j’ai fait jusque là ! Pour couronner le tout, le Chef m’a dit que si je ne donnais pas réponse d’ici après-demain, il proposait le poste au GISPEP.
-Alors quel est le problème ?
-Ben je vous l’ai déjà dit !
-Pas de façon complète, quel est le problème ?
-Ah !… oui… en fait ça me fait chier de sacrifier le Club, ça me fait chier de sacrifier ma carrière, en plus au profit du GISPEP…
-Nous y voilà ! Tu es face à une double contrainte, aucune solution ne parait gagnante,
-Exactement ! C’est tuant comme situation !
-Sortir d’une double contrainte n’est pas aisé et ne dépend que de toi et de ce que tu es prêt à lâcher pour arriver à changer ta perception du problème…
-Ah mais, je ne lâche rien ! Pourquoi ce serait à moi de lâcher ? C’est le Chef qui m’impose cette connerie, c’est pas moi !
-C’est vrai, pour autant, c’est toi qui es en train de ruminer et de tourner en rond dans ton bocal. Tu peux noter que le Chef n’est pas dans cette pièce à t’imposer des trucs…
-Allez ! Ça recommence, c’est dans ma tête, ça n’existe pas, c’est toujours pareil avec vous… mais ça me donne pas la solution, ça m’aide pas vraiment !
-…
-En fait, je sais pas à quoi me raccrocher, c’est comme s’il n’y avait plus rien sur quoi m’appuyer pour raisonner…
-Qu’est-ce que tu cherches finalement, ce serait quoi ta situation rêvée ?
-Mais je sais pas moi !
-Tu as bien une idée, qu’est-ce qui t’a animé jusque là ?
-L’innovation, sortir des habitudes sclérosantes, respirer, être autonome, sortir des poncifs et des dogmes ignorés mais pourtant bien présents…
-Ça ressemblerait à quoi si tu y arrivais ?
-Les deux systèmes cohabiteraient harmonieusement : le système de gestion du quotidien, avec ses processus imposés, ses rituels tous bien adaptés à la progression en territoire de connaissance, en gérant les risques et en fuyant l’incertain et puis le système d’exploration des territoires inconnus avec leur potentiel d’innovation de rupture, quels qu’en soient les domaines, avec des approches itératives, avec de la coopération vraie, de la confiance basée sur la vulnérabilité acceptée de tous et par tous…
-Et qu’est-ce qui te retient ? Qu’est-ce qui, dans ton passé, te dit « n’y va pas ! Tu as plus à perdre qu’à gagner ! »
-…
-Que te dit ta petite voix intérieure ?
-… Que j’aimerais bien être reconnu pour ça et que pour l’instant c’est pas vraiment le cas… et puis c’est vrai que je suis entré dans cette boite avec des convictions et que j’ai pu progresser, c’est juste maintenant que ça coince…
-À ton avis, qu’est-ce qui serait le plus utile à l’entreprise et à toi, là maintenant ?
-Le Club ! Sans aucun doute !…
-Et…
-Si je choisis le Club, je fais un boulevard au GISPEP…
-Et…
-Ben je sais pas… Ça me fait chier…
-Qu’est-ce que tu recommanderais au Bougre au Stagiaire dans la même situation par exemple ?
-Je ne sais pas… je lui dirais peut-être de ne pas faire d’hypothèses a priori sur le GISPEP ou en tout cas de ne pas en tirer de conclusion sans les avoir… validées… et merde ! J’ai compris…
-Qu’as-tu compris ?
-Que je suis en train de m’accrocher à des pensées directement issues de mon passé, que je suis en train de me construire des scénarios auto-bloquants sans jamais ni regarder la finalité qui me porte, ni vérifier les hypothèses désastreuses qui me viennent à l’esprit et tout cela dans une boucle infernale… Il me reste à lâcher mes pensées du passé, résidus de mon ego d’hier…
-C’est ça une bouteille à mouche ! Et lâcher des pensées qui sont nocives à une intention louable n’a jamais fait tomber quiconque ! Voici un nouveau territoire incertain, rien que pour toi, à explorer !
-…
-On va manger ? C’est journée de l’enfance, il doit bien rester des trucs à colorier… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Couple Complice ne comprends pas le choix du Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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(°) merci aux Inconnus !

Mai 202017
 

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n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Passé le choc de la semaine dernière, causé par la découverte de l’existence d’un premier élément de prototype réalisé en dehors de toute façon habituelle et validée de l’entreprise, le Chef avait demandé à voir cette première réalisation, dans la plus grande confidentialité et le plus complet anonymat.
La Bougre Complice avait organisé une rencontre dans les locaux du Club du Fourbe, à une heure tardive de façon à ce qu’aucune autre personne que les principaux protagonistes ne puisse les surprendre et propager quelque rumeur que ce soit.
Le Chef avait presque eu l’air intimidé lorsqu’il était entré dans le Club du Fourbe. La salle, prêtée par le responsable du site qui en secret aimait l’innovation de rupture, affichait un désordre complet au premier regard. Mais au second regard, un agencement apparaissait : c’était le bordel, mais un bordel organisé. Il y en avait partout, sur les murs, sur les tables. Les armoires ouvertes révélaient leur contenu d’outils, d’objets divers et incongrus. Dans un coin, sur une petite table, trônait ce qui ressemblait à une maquette qui avait certainement été élaborée par des enfants. Elle était constituée d’éléments disparates, d’anciens jouets, de bout de cartons coloriés, pliés, de ficelle. Il y avait même une coquille saint jacques disposée au sommet d’un rouleau de carton vertical, sans doute un ancien support de papier essuie-tout.
« Ce que vous voyez là est ce qu’on appelle le prétotype, présenta le Fourbe après les formalités de convenance et d’usage,
-Ce truc ? Mais c’est quoi ? »  demanda le Chef dont le regard semblait figé sur le prétotype.
Le Fourbe fit une description décodée de la maquette, expliquant ce que chaque objet symbolisait, ce que l’agencement entre les objets représentait : c’était une description complète, parlante, limpide de cette partie de la solution tant convoitée et inaccessible au Chef par les méthodes classiques.
Le Chef s’étrangla d’émotion :
« Mais bien sûr ! C’est évident comme ça ! Et ça va marcher ?
-En fait, ça marche, répondit le Fourbe, ce n’est que le prétotype et il a été très utile pour coopter les personnes à nous aider à réaliser le prototype correspondant…
-Tout le monde a accepté ?
-Non ! Bien sûr ! Ce qui compte c’est que ceux qui viennent se fassent plaisir ou y trouvent leur intérêt…
-Mais alors, il aurait pu n’y avoir personne !
-Ce n’est pas ce qui est arrivé…
-Mais comment le savoir a priori ?
-On ne peut pas et la réponse ne vient que si on agit, ce qui compte c’est de ne pas miser plus sur cette phase que ce qu’on est prêt à perdre si jamais personne n’était intéressé.
-Et c’était quoi dans votre cas ?
-Une heure pour le prétotype et une demi-heure pour construire le pitch correspondant…
-Et le prototype a marché…
-Voilà les résultats. »
Le Fourbe indiqua un tableau au mur montrant les hypothèses testées, les critères d’évaluation, les seuils d’acceptation et les résultats obtenus sur chaque critère : la plupart étaient satisfaisants, d’autres non. Le Chef s’approcha du tableau et s’intéressa à l’un des critères non satisfaits. Après quelques échanges entre le Chef et le Bougre au Stagiaire qui avait mis en oeuvre la partie du prototype correspondante, le Chef conclut que c’était tout à fait dans sa partie et qu’il voyait comment s’y prendre pour satisfaire ce critère-là.
« Vous venez d’être coopté !  Dit la Bougre Complice qui se détendait,
-C’est drôlement intéressant ! Répondit le Chef, il faut à tout prix surfer là-dessus ! Je réunis l’équipe demain matin en urgence ! »
Sur ce, le Chef prit congé, les sourires partagés allégeaient encore l’ambiance : c’était le pied !
Le lendemain matin, lors de la réunion, que le Chef ouvrit par « Mesdames ! »,  (C’est dire s’il était content), le Chef convainquit le reste de son équipe de faire des prétotypes sur tous les sujets relatifs à la solution de rupture portée par le projet. Bien sûr, il ne cita à aucun moment le Fourbe et son Club maudit, mais il propulsa, bien malgré eux, le Bougre au Stagiaire et sa Complice au rang d’experts absolus du prétotypage.
L’enthousiasme dans la salle était débordant, les propositions, les idées, les engagements allaient bon train. Spontanément les membres du Comité de Direction se mirent à collectionner leurs idées sur des post-it. Il y en avait un mur entier. Le Chef jubilait : c’était parti ! On sortait enfin de l’ornière ! Le groupe, livré à lui-même, ressemblait plus à une meute qu’à autre chose. Les membres du Comité de Direction enchérissaient les uns sur les autres, regroupaient les idées par thèmes, il y en avait partout lorsque le Chef intervint :
« Excellent ! Félicitations à toutes et tous ! Nous sommes prêts, grâce à vous, nous avons identifié tous les prétotypes qu’il nous faut réaliser… »
Le GISPEP intervint :
« Mais cela va consommer des ressources… je ne sais pas si …
-Ce n’est pas la question,  interrompit le Chef, ce qui compte maintenant c’est de faire, d’agir, de les construire, ces prétotypes !
-Si je peux me permettre, intervint le Bougre au Stagiaire, je recommanderai de nous méfier de l’enthousiasme du moment…
-Et quoi alors ? Vous n’êtes jamais content ! Lâchez-vous ! On y va comme vous en avez toujours rêvé !
-Ben… à vrai dire, c’est pas tout à fait ça…
-Ne chipotez pas ! On y va un point c’est tout ! Nous sommes tous convaincus, c’est formidable et on y va ! »
Un Bougre leva la main :
« Alors pour la maquette, je vois bien le principe, mais je n’ai pas le matériel…
-Pareil pour moi, renchérit un autre Bougre, et en plus je pense pas avoir le temps, même si c’est drôlement intéressant…
-Et puis c’est quand même une idée très différente, vous croyez vraiment qu’on va y arriver avec des jouets de gosses ? »
Le Chef regarda son équipe dans un silence qui se rafraichissait jusqu’à devenir glacial, il se tourna vers le GISPEP :
« Vous pouvez m’intégrer ces prétotypes dans le projet et me dire quelles ressources seront nécessaires et pour combien de temps ?
-C’est faisable, donnez-moi deux jours….
-Bon… le Chef semblait perdu dans ses pensées, on fait le point la semaine prochaine à la réunion… »
Le Chef s’approcha du Bougre au Stagiaire :
« C’est bien vos méthodes, mais vous voyez… il faut quand même activer les processus habituels, sinon l’équipe ne suit pas… merci quand même et à la semaine prochaine. » Puis la salle se vida, laissant le Couple Complice sans voix, abattu. Le Fourbe, sur son chemin vers la cantine, s’arrêta sur le pas de la porte :
« Alors ? Comment ça s’est passé ?
-Une catastrophe… répondit la Bougre Complice, pourtant à un moment on y a cru, il y avait un tel enthousiasme, les gens étaient vraiment mobilisés et puis d’un coup, tout s’est arrêté… On se serait cru revenus au tout début (Relire « Premiers Obstacles »)
-Ça arrive, répondit le Fourbe, lorsque l’enthousiasme est juste de l’exaltation et n’est pas placé dans la durée…
-Qu’est-ce que ça veut dire ? Demanda le Bougre au Stagiaire,
-En fait, l’enthousiasme est clé et il s’agit de l’utiliser à la fois en le cadrant et en le nourrissant…
-Cadrer l’enthousiasme ? Ce n’est pas un peu paradoxal ?
-Ça peut le paraitre, c’est vrai… le point c’est surtout de donner un rythme à l’équipe, c’est de se baser sur l’enthousiasme pour engager les plus motivés sur un rythme de rencontres fréquentes et courtes, genre une heure par semaine, toutes les semaines…
-Mais pour faire quoi ?
-C’est l’autre cadre propice à l’enthousiasme : il s’agit de déterminer par quoi commencer parmi toutes les idées et possibilités. Ce qui compte, c’est que la séquence des actions et délivrables ait du sens pour l’équipe. Pour cela, il suffit que cette séquence raconte une histoire, celle du succès à venir.
-Ah oui ! Et on peut la créer en collectif ! Lâcha la Bougre Complice, et du coup on a une histoire qu’on se raconte et qu’on ajuste toutes les semaines !
-Et ça, c’est propice à maintenir l’enthousiasme, pour peu que succès comme échecs soient célébrés…
-Quoi ?
-On verra ça plus tard ! Moi j’ai faim, dit le Fourbe, et c’est tard, on va manger ? »
Ils sortirent dans le couloir, il n’y avait personne.
« Y a quoi aujourd’hui ?
-Je ne sais pas… c’est bien la première fois… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Fourbe est convoqué par le Chef… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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Mai 132017
 

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« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
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C’était la troisième réunion consécutive, autant qu’improductive, sur le sujet. La salle était silencieuse. Le GISPEP, debout, se tenait près de l’écran. Sur l’écran, des chiffres, des scénarios, des projections. Chacun semblait réfléchir, ou au moins, donnait cette impression, dans une éternité poisseuse d’attente de qui osera placer une remarque ou pire une proposition.
Le GISPEP rompit le silence :
« Alors, si on considère l’analyse de risque demandée par les Dirigeants, on voit clairement que le prototype présente des incertitudes auxquelles il nous faut répondre a priori, avant d’engager quoique ce soit…
-Et où en êtes-vous là-dessus ?  demanda le Chef
-Eh bien, il nous faudrait deux consultants supplémentaires pour travailler ce point : un analyste géo-politique de l’impact du digital dans les départements impairs et un spécialiste en Innovation Rétrograde…
-Ah non ! Pas question de demander d’autres ressources ! Les Dirigeants ont répondu à chacune de nos demandes de ressources par d’autres analyses à mener et maintenant nous sommes en retard sur les analyses que nous devons leur fournir ! rétorqua le Chef,  … c’est quoi l’Innovation Rétrograde ?
-C’est très à la mode en ce moment, ça permet d’innover en recréant ce qui existait avant mais avec d’autres dénominations,
-Et vous êtes sûr que c’est ce qui conviendrait maintenant ?
-Surtout qu’on n’a toujours pas démarré le prototype, intervint le Bougre au Stagiaire
-Et nous ne le démarrerons que quand nous saurons où nous allons !   Qu’est-ce que vous ne comprenez pas là-dedans ? C’est incroyable ! »  hurla le Chef en tapant du poing sur la table.
Le silence profond ré-émergea au sein du groupe, chacun affichant une introspection soudaine et salvatrice.
A nouveau, le GISPEP rompit le silence :
« En fait, ce que montrent les analyses déjà réalisées, c’est que le plan de prototypage doit évoluer, et notamment au niveau des dates jalons. Voici une nouvelle version, les principales dates-jalons ont été repoussées de 2 à 3 mois… ce qui prolonge le projet de 6 mois au total…
-Et en quoi cela résout l’incertitude ou les risques ? Car ce n’est pas la même chose ! demanda la Bougre Complice du Bougre au Stagiaire
-Cela montre surtout que nous sommes Agiles ! Cela montre que nous savons nous adapter en temps réel au contexte !
-Mais c’est pas ça l’Agilité !!! Nous n’avons encore rien produit ! Nous n’avons fait que des suppositions et créé des documents !
-Eh bien nous avons produit ces documents ! Ils représentent un travail énorme et nous permettent de prendre des décisions !
-Mais quelles décisions ? demanda la Bougre Complice, dont la voix montait dans les aigus, traduisant une colère naissante, au bord de l’explosion
-Si vous ne comprenez pas ce que nous faisons, vous n’êtes pas obligée de rester »  lâcha le GISPEP alors que les mouvements désordonnés du point rouge de son pointeur laser traduisaient ses tremblements croissants.
Ça allait péter ! Le Chef s’adossa, prêt au spectacle. La Bougre Complice interrogea du regard le Bougre au Stagiaire, lequel opina du regard. La Bougre Complice prit une profonde inspiration :
« Écoutez… nous perdons notre temps… et j’en ai la démonstration…
-Comment ça?  Interrompit le Chef, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
-Eh bien… nous avons réalisé une partie du prototype, et ça marche…
-Quoi ? Mais avec quelles ressources ?
-Celles que nous avions sous la main et qui avaient envie de le faire…
-Mais… Qui est au courant ?
-Ceux qui y ont travaillé, et maintenant, vous tous…
-Et comment vous avez affecté les coûts ?  demanda le GISPEP
-On ne l’a pas fait… C’était sur le temps libre, le plus souvent au moment du repas, mais sans plateau-repas…
-Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Vous travaillez en cachette maintenant ? Mais vous avez fait ça où ? » La voix du Chef s’était faite glaçante, mordante et correspondait tout à fait au demi-sourire menaçant qui découvrait ses canines symétriques…
La Bougre Complice implora du regard le Bougre au Stagiaire qui prit alors la relève :
« Nous n’avons rien caché, le fait est que personne ne nous a rien demandé… et nous avons travaillé au sein du Club du Fourbe… »
Le silence revint, figeant tout sur son passage.

« Donc, vous avez avancé au mépris de toutes les règles…  observa le Chef,
-Pas du tout ! Nous avons respecté l’ensemble des règles protégeant les personnes et les biens, nous avons respecté l’éthique et les principes permettant de créer de la valeur au service du client, et de cela, rien ne nous fera changer, rétorqua le Bougre au Stagiaire avec calme
-Mais les risques sont là, vous les avez pris sans savoir, nous mettant tous en danger !
-Pas du tout, incertitude n’est pas risque, nous avons choisi un point essentiel à l’existence de notre solution et sur lequel nous ne connaissions rien : ce fut notre point de départ…
– Donc vous ne savez pas où vous allez !
-On le sait mieux aujourd’hui qu’hier ! Les résultats sont là, l’incertitude a diminué et le client est plutôt content…
-Comment ça le client est content ? Vous êtes en contact avec le client ?
-Ben oui, c’est un principe fondamental : créer de la valeur pour le client, et il est donc le mieux placé pour répondre…
-Bon ! Cette réunion est terminée ! » Interrompit le Chef, puis regardant le Couple Complice : « Vous et vous, dans mon bureau, immédiatement ! »  Puis il sortit de la pièce, suivi du Bougre au Stagiaire et de la Bougre Complice sans qu’aucun autre membre du Comité de Direction n’ose ni bouger, ni regarder.

La rencontre dans le bureau du Chef avait été très courte. Le Chef, au bord de l’apoplexie, avait expliqué à quel point ils le mettaient en danger, que c’était de l’ordre de la trahison, lui qui avait tant fait pour eux et leur carrière, c’était inadmissible et que jamais, non jamais cette histoire de prototype pirate ne devait être divulguée telle quelle et que tout cela devait cesser au plus tôt sous peine de vraie sanction. Le Couple Complice avait tenté sans succès de parler puis s’était retiré en suivant l’index du Chef qui montrait la sortie et rappelait l’interdiction.
Les deux complices allèrent directement voir le Fourbe dans son bureau pour lui raconter l’aventure et le stress qu’ils venaient de vivre.
« Eh bien… dit le Fourbe… vous n’y êtes pas allés avec le dos de la cuillère… mais c’est fait, c’est fait ! Qu’en avez-vous appris ?
-Qu’on va se faire virer si on continue comme ça ! dit la Bougre Complice
-Ça je ne sais pas, mais qu’avez-vous appris ? Reprit le Fourbe
-Que c’était pas comme ça qu’il fallait présenter l’affaire… soupira le Bougre au Stagiaire
-Peut-être bien, mais surtout qu’avez-vous appris ? », Insista le Fourbe devant le Couple Complice un peu perdu
« Et si, reprit le Fourbe, vous aviez appris que le Chef fait partie de nos clients et qu’il doit être traité comme tel ? Et si vous aviez appris qu’il doit être coopté, non seulement sur le prototype, mais sur les façons de l’atteindre ? Et si vous étiez en train d’apprendre que rien n’est perdu, que ce qui compte c’est de maintenir à ce stade deux règles inébranlables : produire des délivrables utiles et coopérer avec le client, quel qu’il soit ? »
Le Couple Complice restait muet, le Fourbe compléta :
« Notre souplesse, notre réactivité, nous la tirons du fait que nous sommes inflexibles sur quelques principes fondateurs, comme ceux que je viens de citer. Ce qui compte, c’est de privilégier des processus qui soient au service des personnes, plutôt que des personnes qui soient au service des processus. L’équipe du Chef, en ce moment, est au service du processus projet de l’entreprise, en sortir n’est pas aisé, comme vous avez pu le constater. Maintenant, c’est l’heure d’aller manger, vous devriez y aller, j’ai du boulot moi aussi,  à bientôt. »
Le Fourbe reprit sa lecture, laissant le Couple Complice repartir vers le bouchon dans le couloir qui s’éternisait :
« Non mais c’est incroyable ! Ils vont nous faire couler ces deux-là !
-Et faire couler le Chef aussi ! Qu’est-ce qu’on fait, on l’attend pour manger ?
-Non, je pense pas qu’il mangera
-C’est dommage, aujourd’hui c’est la Journée de la Mer, avec foie gras de morue et son estouffade d’algues vertes de Bretagne, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef organise une rencontre secrète avec le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

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