Sep 222018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement.

Dans le parking souterrain du bâtiment de direction, le Yogi était occupé à garer sa ‘VSP 1200 Original Deluxe’ comme il pouvait, car la règle était de se garer en marche arrière. Cette règle était prévue pour deux raisons : la première raison était de s’emmerder en arrivant au boulot plutôt qu’en en partant, et la seconde raison était de gagner en efficacité en cas d’évacuation du bâtiment. C’était là un point intéressant car les consignes, en cas d’incendie par exemple, étaient de rejoindre à pied, pas en voiture, un point précis en dehors du bâtiment. Cette bizarrerie était en fait historique, depuis que l’ancien responsable ‘Santé Environnement Xyloglossie (°) et Yoga’ avait organisé un exercice surprise d’évacuation du parking après l’avoir enfumé. Les conducteurs paniqués, garés comme prévu mais n’y voyant goutte avaient provoqué plus d’accidents qu’un réel incendie ne l’aurait fait. Le responsable de l’exercice surprise avait été viré sur le champ, mais la règle était restée.
Le Yogi, donc, était en train de garer sa ‘Voiture Sans Permis 1200 watts avec sièges en cuir imitation skaï’ lorsque le GISPEP, garé depuis longtemps, lui tomba sur le poil :
« Quand vous aurez fini vos conneries, on pourra parler ! dit le GISPEP en guise de bonjour.
-Ben quelles conneries ? dit le Yogi.
-Vous avez du mal à vous garer, hein ?
-Ah ça oui, je sais pas ce que j’ai aujourd’hui, je suis soit trop à gauche, soit trop à droite… et j’y vois rien dans mon rétro…
-Ça doit sans doute venir du fait que vous essayez de vous garer dans le local à vélos…
-…
-Pour les véhicules comme le vôtre, c’est juste en face… »
Le Yogi, avec un sourire gêné, réagit en se garant en marche avant sur la ligne séparant deux places vides juste en face de lui, sous le regard désespéré du GISPEP qui abandonnait la partie.
Le Yogi s’extirpa difficilement de l’habitacle pour rejoindre le GISPEP qui l’attendait :
« Ça fait deux mois que le Conseil m’a donné des ressources illimitées, il en reste quatre et qu’est-ce que vous avez fait ? Rien ! dit le GISPEP.
-Ah ? Parce que c’était à moi de faire ? demanda le Yogi en réarrangeant son sari rose.
-Vous entre autres ! Qu’est-ce qu’on fait de cet argent ?
-On a combien ?
-Ben j’en sais rien ! On a ce qu’on veut ! Le Conseil nous donne 6 mois, 4 maintenant, pour progresser significativement dans l’innovation, avec ressources illimitées !
-Alors c’est ça le problème, dit le Yogi, voyez-vous…
-Quoi, c’est ça le problème ? Quel problème ?
-Vous n’avez plus de limite, c’est ça le problème, reprit le Yogi, le Conseil vous ouvre la route et vous dit : ‘allez-y ! Faites à votre gré !’. Eh bien c’est ça le problème !
-C’est pas faux… Mais qu’est-ce que je fais ? demanda le GISPEP.
-Faites ce que vous avez envie de faire, mais sans perdre de vue votre ligne directrice ! Rappelez-vous ! Ce qui compte dans le changement, c’est la stabilité, l’immuabilité ! Si vous voulez que l’Entreprise change grâce à vous, soyez-en le pivot…
-Le pivot ?
-Oui, c’est un terme d’agilité, c’est la pièce qui tourne sur place avec un minimum d’énergie alors que tout le système s’agite et tourne autour de lui, c’est ça le secret, soyez le pivot, ne dérogez en rien à vos convictions, soyez ferme, soyez stable, ne changez rien pour permettre aux autres de changer ! s’enthousiasma le Yogi en entrant dans l’ascenseur qui venait de s’ouvrir.
-Vous êtes sûr ? Et comment je dépense un budget illimité ?
-Faites-le dépenser par d’autres, s’ils n’y arrivent pas ce ne sera pas faute de votre part de les y avoir encouragés…
-Vous êtes sûr ? s’inquiéta le GISPEP.
-C’est vous qui voyez, conclut le Yogi, en sortant de l’ascenseur, mobilisé pour monter un étage. »

Pendant ce temps, le GROC, matinal, était déjà passé voir le Fourbe pour lui faire part de ses doutes quant aux relations triangulaires entre le GISPEP, le Chef et la Bougre Complice. Le Fourbe, qui était au courant des pressions subies par le Chef, confirma les doutes du GROC et avait invité ce dernier à aller voir le Chef directement pour en parler. Si tôt dit, si tôt fait, le GROC avait rejoint le Chef dans son bureau, pour lui faire part de ses observations :
« Voilà ce que j’observe, conclut le GROC.
-Vous avez vu juste, dit le Chef.
-Si vous en êtes d’accord, dit le GROC, j’aimerais connaitre votre analyse : comment en êtes-vous arrivé là ?
-… C’est une longue histoire…
-J’ai tout mon temps !
-Comment dire… Lorsque le Conseil, à l’époque on l’appelait le Comité Exécutif, il y a maintenant longtemps, avait lancé ce projet d’innovation de rupture… (relire ‘L’avocat’)
-Celui mené par la Bougre Complice ?
-Exactement, à l’époque, c’était à moi de le mener et aux yeux du Conseil, j’étais l’unique responsable, même si à l’époque, j’essayais de faire porter toute la charge à mon équipe…
-Ça, je m’en souviens ! C’était pas marrant…
-Pas marrant pour moi non plus, je me trouvais complètement démuni face à cette rupture, rien de ce que je connaissais ou pratiquais ne fonctionnait…
-Pourtant le Fourbe essayait d’aider…
-Mais c’est pas comme ça que je le voyais ! En fait, il venait surtout contrecarrer mes plans ! s’énerva le Chef.
-C’est peut-être votre opinion, mais il avait des éléments de solution…
-C’était mon opinion à l’époque, j’ai bien changé depuis, même si je n’ai pas encore l’impression d’avoir compris, mais ce n’est pas le sujet. Je me suis enfoncé dans les difficultés en croyant bien faire, en créant le rôle de GISPEP (relire ‘Premiers Obstacles’) par exemple. En plus, j’avais mis le Fourbe sur la touche pour m’en protéger, mais ça l’a renforcé finalement (relire ‘Le mouvement saisonnier des souffles’) ! Et je voyais bien que plus je tentais de m’en sortir, plus je m’enfonçais et en désespoir de cause, j’ai refilé le sujet à la Bougre Complice et au Fourbe, mais sans le dire !
-Pourquoi ? Ç’aurait été la démonstration de votre pouvoir d’innovation !
-Ce n’est pas ce qu’attendait le Conseil ! Le Conseil attendait de l’innovation de rupture, ou en tout cas ses bénéfices, mais sans impact sur l’organisation ni sur son fonctionnement…
-Mais ce n’est pas possible, dit le GROC.
-Facile à dire maintenant, mais sur le coup ça aurait été un risque énorme, que je ne voulais pas prendre pour ma carrière, mon statut et mon image !
-…
-Oui… Vous allez me dire, c’est une réussite : je n’ai plus de carrière, j’ai été rétrogradé et je passe pour le con de service dont on ne sait plus quoi faire… Et bientôt, je serai vu comme un traître…
-Ce n’est pas une raison pour vous laisser faire, ni pour freiner la Bougre Complice !
-Mais je sais bien ! Mais là, le coup de grâce, ça a été Flextor ! (Relire ‘le Yack et l’Oiseau’ et suite)
-Comment ça ?
-Eh bien, Flextor, c’était ma voie de réhabilitation ! C’était, c’est toujours d’ailleurs, un vrai projet d’évolution des méthodes de travail !Et le Conseil était à deux doigts de l’approuver !
-C’était quand même basé sur de l’Innovation Rétrograde ! dit le GROC.
-Vous trouvez ?
-Ah ben quand même, c’était du vieux mais présenté avec des mots à la mode !
-C’était pas faux à l’époque, mais maintenant, en travaillant avec la Bougre Complice, j’ai fait évoluer le concept de Flextor !
-Revenons à l’histoire, dit le GROC, que s’est-il passé avec le Club du Fourbe ?
-Ah ça, c’est mon plus grand regret… J’ai fait fermer le Club du Fourbe…(relire ‘Un Bougre qui marche…’) C’était une question de survie pour moi, le Conseil m’accusant de laisser des organisations subversives se développer au sein de l’Entreprise. Ça a fait partie des trucs qui m’ont amené à deux doigts de démissionner, j’avais rédigé ma lettre vous savez ? (Relire ‘Futur ou Avenir ?’)
-Non, je ne savais pas, mais vous êtes resté…
-Oui, par fierté, orgueil et puis aussi un peu par loyauté et curiosité…
-Curiosité ?
-Oui, je voulais voir jusqu’où le projet d’Innovation de Rupture et ces nouvelles façons de travailler pourraient aller, et aussi jusqu’où le Conseil nous laisserait jouer… Et voilà… Maintenant, je me fais peler les fesses en cercles dès que je bouge, et c’est pire quand je bouge pas…
-Je peux peut-être vous aider, s’avança le GROC.
-Pourquoi vous feriez ça ?
-Pourquoi je le ferais pas ?
-Quand même…
-C’est vous qui m’avez donné l’opportunité d’être GROC, je vous dois bien ça ! (Relire ‘Franchir le fleuve pour construire le Pont’)
-Comme vous voulez… Au point où j’en suis…
-Restez aimable, quand même ! rit le GROC.
-Pardon…
-J’ai une idée, l’important, c’est que le GISPEP ait l’impression que vous pliez.
-Ben c’est pas gagné…
-Il va falloir l’accepter, il va falloir plier, doucement, vous modeler à la situation…
-Vous parlez comme le Skippy maintenant ?
-Plutôt comme le Fourbe, je sors de son bureau…
-Ah bon, je préfère !
-Toujours est-il, il faut que le GISPEP perçoive que vous acceptez la situation…
-Mais je pourrai jamais !
-C’est pour cela que vous allez me mandater pour le faire, officiellement ! dit le GROC.
-Mais je n’ai plus le grade pour le faire ! dit le Chef.
-On s’en fout ! Ce qui compte, c’est que le GISPEP et sa clique obtiennent des infos sur la Bougre Complice ! Dites-vous que le GISPEP est sans doute dans le même aveuglement vis-à-vis du Conseil que vous l’étiez à l’époque ! Il va se ruer sur les infos, sans se demander pourquoi elles viennent de cette façon ! Surtout si ça l’aide à engager les ressources illimitées reçues du Conseil…
-Mais qu’est-ce que vous allez dire ?
-C’est mon affaire !
-Et la Bougre Complice ?
-Elle reste en dehors de tout ça, vous y veillerez !
-Si vous le dites… dit le Chef, très fatigué.
-Ça va bien se passer ! En plus, c’est l’heure, on va manger ? C’est la journée ‘Détox ton Porc’, que des abats de porc crus, marinés au gingembre et à l’ail, avec des jus de panais ou de radis noir, il parait que c’est super ! »

 

(°) Note de l’IPM : Xyloglossie : si vous savez pas ce que c’est, allez voir un dico, on va pas tout vous mâcher non plus.

 

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef souffre… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Sep 152018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement.
_________________________

Résumé des épisodes précédents : « C’est la merde… »
Pour plus de détails, relisez les épisodes précédents !
_________________________

Le Chef était tiraillé et plongé dans ses pensées. La pression du GISPEP, qui lui demandait de trahir la Bougre Complice en montrant qu’elle nourrissait un plan subversif à l’encontre de l’entreprise, lui devenait insupportable.
Depuis un mois, tous les jours, à la même heure, il devait se rendre dans le bureau du GISPEP pour être soumis à la question. Le gars du MAIGRE, le mec du 12 Delta et le Yogi le pressaient alors de fournir des informations, quelle qu’en soit la véracité, qui permettraient d’enfoncer la Bougre Complice et de valoriser le GISPEP.
Le Chef tenait bon même si ces pensées le blessaient profondément d’une langueur monotone.
Tout suffocant et blême, quand sonnait l’heure, il se souvenait des jours anciens et pleurait. Il voulait parfois partir, au vent mauvais, emporté de ça de là comme une feuille morte.
Il se sentait tel le voyageur dans une contrée lointaine et inconnue où, ignorant les us et coutumes, chacune de ses actions conduirait à une catastrophe.
Le GISPEP interrompit la rêverie du Chef qui s’évadait ainsi de plus en plus souvent :
« Donc, si je comprends bien, vous n’avez rien de plus qu’hier à me fournir !
-Ben non, j’ai rien… et encore, j’ai pas plus qu’hier ni moins que demain…
-Mais vous faites de l’humour, dit le mec du 12 Delta, c’est bien ! Vous commencez à assumer votre responsabilité !
-J’assume rien du tout, rétorqua le Chef.
-Rira bien qui rira le premier, dit le Yogi.
-Le dernier… dit le GISPEP.
-C’est vous qui voyez, dit le Yogi, les premiers seront les derniers !
-…
-J’ai entendu dire que le Club sans local était pléthorique, dit le gars du MAIGRE, il y a sans doute quelques coupes à faire ici et là !
-C’est vrai, c’est une bonne piste, dit le GISPEP, il suffit de montrer que c’est une perte de temps, ce Club sans local…
-Une perte inacceptable, dit le gars de MAIGRE.
-N’en soyez pas complice, dit le mec du 12 Delta.
-Mais c’est absurde ! dit le Chef en se levant.
-Vous savez, l’image du monde, ce n’est qu’une question de point de vue, dit le GISPEP, revenez demain avec quelque chose de plus consistant, ma patience a des limites, le pire pour vous serait que ce soit moi qui trouve ce qui ne va pas avec la Bougre Complice… A demain ! »

Pendant ce temps, le GROC se posait des questions. Ses observations des pratiques de l’équipe de la Bougre Complice, dont le Chef faisait partie, montraient quelque chose d’étrange.
La rencontre quotidienne du Chef et du GISPEP, dès le début, avait attiré son attention, car le Chef rapportait à la Bougre Complice, et pas au GISPEP. Il y avait donc là un écart avec le respect de la chaine hiérarchique. D’autre part, le GROC savait que le Chef et le GISPEP se détestaient, éliminant toute possibilité de visite amicale et constructive.
Le GROC n’avait pas pu déterminer par l’observation si la Bougre Complice était au courant de ces rencontres. Par contre, il observait que depuis que ces rencontres quotidiennes avec le GISPEP avaient commencé, le Chef rencontrait de moins en moins souvent la Bougre Complice, comme s’il cherchait à l’éviter, alors que le début de leur collaboration, pour difficile qu’il fût, s’était engagé plutôt correctement.
Dans le contexte de ses observations, répondant à des critères très stricts de neutralité de l’observateur, il ne pouvait se permettre d’en parler aux membres de l’équipe de la Bougre Complice, et encore moins à cette dernière ou au Chef.
Mais la tension qu’il observait l’intriguait tant qu’il décida d’interroger la seule personne en qui il voyait une source possible d’objectivité relative : le Stagiaire, qui travaillait depuis quelques mois sous les ordres du Chef.
Après les rituels d’usage, le GROC entra dans le vif du sujet avec le Stagiaire :
« Qu’est-ce qui se passe entre la Bougre Complice et le Chef ? demanda le GROC.
-Ben j’en sais rien moi, pourquoi ? répondit le Stagiaire.
-Tu n’as rien remarqué ?
-Oh vous savez, ils font ce qu’il veulent…
-Comment ça ?
-Tant que c’est pas au boulot…
-Ah bon ? Ils se voient ailleurs ?
-Pourquoi vous me demandez ça ?
-J’ai besoin de savoir ce qu’il se passe entre eux.
-Mais vous surveillez quoi, là ?
-…
-Ah je vois, dit le Stagiaire en rigolant, vous avez des vues sur la Bougre Complice ! Elle vous plait, hein ? C’est vrai qu’elle est pas mal ! Moi aussi, il y a des jours, mais bon je suis trop jeune…
– Mais non ! J’ai pas de vue sur elle ! réagit le GROC.
-… Ah bon ?… Non, j’y crois pas ! C’est le Chef qui vous branche ? Ah mais moi, faut juste me le dire vous savez…
-Mais tais-toi ! se fâcha le GROC, il s’agit pas de ça, bordel ! Je te demande juste comment ça se passe PROFESSIONNELLEMENT entre ces deux-là, c’est tout !
-Ahhhh ! Ah ben je préfère ça ! Parce que j’étais pas à l’aise, et puis surtout c’est pas mes oignons, vous draguez bien qui vous voulez !
-Ça suffit maintenant !
-Bon, bon… Professionnellement vous dites… Ben y a pas grand chose à dire, à part qu’ils se parlent presque plus… C’est moi qui fait le messager le plus souvent.
-Le messager ?
-Oui, parce qu’ils doivent rédiger leur contrat de collaboration, c’est le GISPEP qu’a demandé et ça rigole pas ! Alors c’est moi qui tape les propositions de document et je fais les allers-retours…
-Et ça leur convient à tous les deux de faire comme ça ?
-Ça convient plus au Chef qu’à la Bougre Complice ! Chaque fois que je vais la voir, elle m’engueule en me disant que c’est au Chef de venir et moi il faut que je trouve des excuses pour le Chef, je dis qu’il est très occupé ou qu’il est au Club sans local… Quoique ça, elle y croit pas trop…
-Et tu sais pourquoi le Chef ne veut plus la voir ?
-Ah ça non, c’est comme ça, je cherche pas plus loin…
-Tu pourrais te renseigner ?
-… Je crois pas ! Vous savez, c’est mon n-ième stage dans l’Entreprise et je sais que si je me tiens à carreau, ils finiront bien par me proposer un poste… Ou pas… Alors je fais où on me dit de faire… Je suis déjà bien content d’être chez la Bougre Complice, je vais pas aller foutre le bordel…
-Je comprends, dit le GROC, et si jamais tu vois quelque chose de vraiment étrange, tu sais où me contacter.
-Promis ! Et puis, aussi, ça reste entre nous, hein, comptez sur moi, je dirai rien sur vos penchants pour le Chef, chacun sa vie, chacun son destin ! dit le Stagiaire, hilare.
-T’es vraiment trop con ! »

Le Chef était allé consulter le Fourbe.
« Là, je ne sais plus quoi faire, j’ai l’impression que quoique je fasse, ça va merder, dit le Chef.
-C’est vrai que la situation est bizarre, dit le Fourbe.
-C’est comme si j’étais dans un pays lointain, tu vois ? Je ne connais pas les règles, les lois, les coutumes… Et donc, parfois, le simple fait d’être là peut être vu comme une connerie à ne pas faire…
-Maintenant que tu le dis, ça me rappelle quelque chose… Il y a un chapitre dans le Yi Jing, « le Livre des Changements » chinois, qui traite des situations comme ça… Faudrait que je le retrouve…
-Oh moi tu sais ces trucs-là… dit le Chef dont les épaules s’affaissaient.
-Écoute, ce qu’on sait déjà, c’est que tu te trouves dans une situation d’incertitude et de pression maximale et ça c’est un peu notre domaine, non ?
-Tu veux dire pour l’innovation ?
-Ben oui, sauf que là, c’est pas vraiment innovant, mais pour autant, il y a bien une incertitude et une pression maximale. Qu’est-ce qu’on fait dans ces cas-là ? Si on était en train de discuter sur un projet ?
-… Je vois pas…
-Si ! La technique du scaphandrier !
-C’est reparti avec les conneries… Allez ! Parle-moi du scaphandrier…
-Mais si ! C’est la technique des petits pas ! Déjà, t’es au fond, t’y vois rien, donc t’avances par petites étapes, en sondant le sol à chaque pas. En plus, t’es au fond de l’eau, t’as une putain de pression, tu vas pas t’épuiser à aller vite ! Alors tu fais des petits pas en économisant ton énergie…
-Ben voyons… Ça me dit pas ce que je fais avec la Bougre Complice…
-Réfléchis, bon sang ! C’est la seule, dans l’organisation, qui est habilitée à t’apporter de l’air ! Si tu t’en éloignes, tu auras moins d’air !
-…
-Fais demi-tour ! Rapproche-toi d’elle à petits pas !
-…
-Allez ! Tu vas pas réfléchir le ventre vide ! Aujourd’hui c’est cuisine aléatoire, les cuisiniers avaient les yeux bandés et pas le droit de se parler, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef et le GROC ont une idée… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Juil 072018
 

…et réciproquement !

Le travail de traduction des parchemins et palimpsestes des Contes de la Connerie Collective est entré dans une phase obscure et difficile. Du coup les traductions et publications des Chroniques Iniques sont momentanément ralenties, les chercheurs de l’IPM ayant unilatéralement décidé de n’en ramer pas une le temps de quelques semaines de vacances en attendant d’y voir plus clair !

Les aventures du Chef, de la Bougre Complice, du Fourbe et du Skippy
contre
le GISPEP, le gars du MAIGRE, le mec du 12Delta et le Yogi,
avec l’aimable participation du Conseil des Dirigeants,
reprendront à la rentrée
avec des révélations troublantes,
dans le respect de l’éthique et de la bienséance bien sûr !

Pour vous, ce n’est pas une raison pour glander à cent sous de l’heure, surtout quand il s’agit de ne rien faire…

Les Chroniques Iniques, c’est plus de 180 traductions disponibles rien que pour vous et fruits d’un labeur acharné (et réciproquement aussi).

Profitez-en pour réviser en consultant :

  • Les Contes de la Connerie Collective, dont le premier chapitre est ici
  • le Tao de la Connerie Ordinaire, dont le premier chapitre est ici
  • l’inventaire des Chroniques Iniques en cliquant ici
  • le Glossaire Inique en cliquant ici
  • La bibliographie en cliquant ici

Et pis c’est tout !

Et pis pas mieux !

A la prochaine !

Juin 302018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement.

La veille, le GISPEP était sorti de la salle du Conseil avec un sentiment étrange. La réunion extraordinaire du Conseil s’était bien passée, ce n’était pas le problème. Certes le GISPEP avait été le centre d’intérêt partagé des autres membres du Conseil, mais n’était-ce pas ce qu’il recherchait ? Pourtant, le sentiment étrange perdurait. Venait-il de cette bonne nouvelle ? De cette décision prise lors de cette session extraordinaire ? Sans aucun doute, mais le GISPEP n’arrivait pas à percevoir clairement le lien avec ce qu’il ressentait. Il aura dû s’en réjouir, mais ça lui était impossible tant il percevait une ombre derrière tout ça, indéfinissable et pourtant là, inquiétante et pourtant bien connue.
« Le GROC nous a convaincus, avait dit le le Chef du Conseil, les projets d’innovation patinent et il nous faut faire quelque chose, car notre Entreprise se doit d’être innovante à défaut d’être performante.
-Il semble que cela vienne des méthodes de travail et je propose d’élargir le périmètre de la FISTULE, la Flexibeule Innovative and Statisticale Technique for Universal Leadership in Economics, c’est une méthode d’innovation rétrograde que j’ai créée… tenta le GISPEP.
-Les méthodes de travail sont une chose, interrompit l’Attaché du Chef du Conseil qui avait réussi à se libérer une main pour prendre des notes, ce qui est vraiment la solution, c’est l’argent. La motivation, l’engagement, tout ça, c’est du flan s’il n’y a pas d’argent, pas vrai ?
-C’est vrai qu’avoir des ressources, ça aide, mais dans la situation présente, je ne suis pas sûr qu’il s’agisse du problème décrit par le GROC, dit le GISPEP en ne se reconnaissant pas lui-même.
-Laissez le GROC rêver, dit le Chef du Conseil, il voit des choses, c’est vrai, mais il n’en voit que la surface. Ce qui anime l’ensemble, ce qui rend les choses possibles, ce qui fait que les Bougres avanceront ne tient qu’en un seul mot de pouvoir et c’est nous qui le détenons : c’est l’argent. C’est pourquoi, cher GISPEP, je prends la décision ferme devant ce Conseil et en cette session, de vous fournir un budget illimité pour les six mois qui viennent. C’est à la fois une grande marque de confiance envers vous et votre FISTULE ainsi qu’une attente de ma part : vous avez les ressources que vous voulez, en retour je vous demande de vous sortir les doigts et de réussir. J’ai dit ! »
La réunion extraordinaire du Conseil s’était terminée là-dessus et le GISPEP en était ressorti avec ce sentiment étrange, indéfinissable. Était-ce un succès ? Un piège ? Une chance extraordinaire ? La fin de sa carrière ?
Le lendemain, le GISPEP s’était rendu en toute discrétion chez le Skippy. Il était très tôt et le GISPEP était arrivé bien avant ses trois compères qu’il s’était bien gardé de mettre au courant. La discussion avec le Skippy avait été bizarre, comme d’habitude, se disait-il en retournant à son bureau. En gros le Skippy lui avait dit que l’abondance pouvait conduire à la confusion, et qu’il se devait d’être l’étoile polaire, celle qui guide le marin… Bref, le GISPEP n’avait rien compris, comme d’habitude quand il rencontrait le Skippy.
Lorsqu’il arriva dans son bureau, les trois compères étaient déjà installés, deux d’un côté, un de l’autre côté, et les bâtons d’encens fumaient aux quatre coins. Vêtu d’une salopette rose, le Yogi lisait « Comment se faire des amis », assis sur la chaise du Chef, près de la fenêtre, pendant que le gars du MAIGRE et le mec du 12 Delta avaient une discussion profonde sur le fait que le problème, dans la vie, finalement, c’était surtout les gens. Le GISPEP se sentait fatigué, il exposa la situation à ses compères qui ne tarirent de conseils avisés entre excitation et abattement. La conclusion tomba : c’était un putain de cadeau empoisonné et tous furent d’accord pour déterminer un plan qui ferait porter la responsabilité de ce bordel aux Bougres sans oublier le Chef et la Bougre Complice.

Pendant ce temps, la Bougre Complice était arrivée chez le Fourbe.
« J’ai un problème naissant avec le Club sans local (relire ‘l’énergie du vide’) dit-elle.
-Ah bon ? Qu’est-ce qui arrive ? Y a plus personne ? s’étonna le Fourbe.
-Ben non, c’est juste le contraire, j’ai bientôt trop de monde !
-Eh bien c’est super ! J’étais sûr que le Club sans local serait un succès, tout comme la communauté de pratique…
-Pas si sûr, interrompit la Bougre Complice, j’ai pas assez de matière à leur proposer, j’ai peur qu’ils s’emmerdent et qu’ils se démotivent.
-C’est vrai qu’une période de profusion n’est pas toujours facile à gérer, paradoxalement… Ce qui va compter, c’est que tu sois à la fois ferme et exemplaire sur la direction à suivre. Les membres du Club sans local trouveront ce qu’ils peuvent faire d’utile au projet d’innovation de rupture si tu montres en permanence le cap, sans en dévier et surtout sans leur dire quoi faire dans le détail…
-Mais ça va être le bordel et il y en a qui vont abandonner…
-Ce sera le bordel si tu ne fais pas confiance… Mais bon sang, ils sont tous professionnels ! Si tu es claire sur l’intention du projet, ils sauront quoi faire, et surtout quand te consulter. Présente l’état du projet, ce qu’il reste à faire, ce qu’il y a encore à explorer et laisse-les se positionner d’eux-mêmes. Et si c’est pas le moment pour eux, ce sera leur décision, la dynamique s’ajustera d’elle-même.
-Donc en gros, je donne le cap, les ressources s’auto-alloueront et tout ira bien dans le meilleur des mondes, dit la Bougre Complice avec un sourire narquois.
-Tu peux le voir comme ça, tu peux aussi reconnaitre que c’est une pratique que tu pourrais explorer. À toi de voir…
-Mouais… Bon, faut que j’y aille, parce que le Chef accueille le Stagiaire dans son équipe…
-Le Chef a une équipe ?
-Ben oui… le Stagiaire ! Bon tu veux venir avec moi ? Je les rejoins à la cafète. Aujourd’hui , c’est ‘all you can eat’, un buffet à volonté avec que des plats à base de tofu et de tripes, il parait que c’est super. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le GROC a un soupçon… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Juin 232018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement.

Le Chef avait été convoqué en tout début de matinée chez le GISPEP. Il était assis sur sa chaise, comme à l’accoutumée. C’était sa chaise, car il n’y en avait qu’une dans le bureau du GISPEP et seul le Chef avait le rang sub-hiérarchique pour s’y assoir. Au début, le Chef le prenait plutôt mal, mais progressivement il le voyait de plus en plus comme une forme de revendication implicite. Dans le bureau, se trouvaient également le gars du MAIGRE et le mec du 12 Delta qui se tenaient dans un angle de la pièce, assis derrière le GISPEP qui trônait dans son fauteuil tout près de la fenêtre. Manifestement, ils cherchaient à être le plus loin possible du Yogi, tout en respectant les convenances de base des relations humaines. De l’autre coté de la pièce se tenait le Yogi, emmitouflé dans un sari trop grand, et dont la barbe et les cheveux gras et tressés laissaient apparaître les squames de son eczéma généralisé. Squames qu’il avait tendance à répandre malgré lui, chaque fois qu’il bougeait un tant soit peu. L’eczéma était manifestement dû au fait qu’il se lavait au sable et à l’encens depuis maintenant plusieurs semaines, conformément à son voeu. Le Yogi avait exprimé qu’il se devait de continuer, au grand dam de ses compères, car le contact de l’eau sur l’eczéma lui était maintenant insupportable. Il avait aussi mentionné qu’il avait obtenu directement d’un de ses potes tibétains vivant pas très loin, une pommade à base de beurre de yack fermenté et d’urine de porc dont il s’enduisait entièrement et qui manifestement le soulageait grandement. La fenêtre grande ouverte du bureau du GISPEP ainsi que les tentatives de courants d’air témoignaient des effets de bord de la pommade en question.
« Dites-moi, dit le GISPEP à l’égard du Chef en allumant un serpentin de parfum d’intérieur ‘Vent du Soir’, je vous avais demandé de développer Flextor pour montrer à quel point la Bougre Complice a une approche subversive et risquée pour l’Entreprise. Pour l’instant, je ne vois rien venir… Vous voulez bien m’expliquer ?
-Il n’y a pas grand chose à expliquer, répondit le Chef, il me faut du temps pour démarrer Flextor et aussi des ressources.
-Et ?
-Je suis en train de recruter un stagiaire pour m’aider, reprit le Chef.
-Et comment comptez-vous vous y prendre, quel est votre processus ? demanda le gars du MAIGRE.
-Vous savez, Flextor fait partie d’un projet d’innovation de rupture, je vais m’inspirer de certaines approches qui me semblent efficaces, répondit le Chef.
-Ce qui compte, c’est que vous montriez l’entière responsabilité de la Bougre Complice dans ce mouvement subversif, dit le mec du 12 Delta.
-Je fais mon boulot et vous, vous en tirez ce que vous voulez, c’est pas mon problème, rétorqua le Chef.
-Ahhhh, dit le Yogi.
-Quoi ? demanda le GISPEP.
-Rien, je me grattais, ça fait du bien, dit le Yogi.
-Faites votre boulot et faites ce que je vous demande, reprit le GISPEP, votre temps est compté…
-Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute, je fais mon boulot, Flextor verra le jour et amorcera le changement culturel de l’Entreprise, c’est ce que vous voulez tout au fond de vous, non ? dit le Chef avec un sourire narquois.
-Tout au fond de toiiii ! chanta le Yogi.
-Quoi ? demanda le GISPEP.
-C’est plutôt de savoir ce que vous cherchez vraiment vous, dit le Yogi en fixant le Chef.
-C’est vrai ça, comment êtes-vous en train de travailler avec la Bougre Complice ? Quels processus ? Où sont-ils décrits ? demanda le gars du MAIGRE.
-Il nous faudrait au moins une matrice RACI, dit le mec du 12 Delta.
-C’est quoi ? demanda le Yogi.
-C’est pour pouvoir Récriminer, Accuser, Condamner et Immoler efficacement, sans trace, sans risque et sans être responsable car tout était décrit dans la matrice, répondit le mec du 12 Delta.
-Génial ! Oui, on fait ça, dit le GISPEP.
-On peut faire encore mieux, dit le gars du MAIGRE.
-Ah bon ? dit le GISPEP.
-Oui, dit le gars du MAIGRE en regardant fixement le Chef, vous allez rédiger avec la Bougre Complice une description exacte et détaillée de tous les éléments de votre collaboration à venir en y intégrant tous les éléments du RACI. Vous veillerez à ce qu’elle ne se doute de rien…
-Mais vous êtes fous à lier, se fâcha le Chef, ça ne sert strictement à rien !
-À vous non, dit le Yogi, mais à nous oui, et l’agilité, c’est bien de travailler sur des trucs utiles, non ? Alors travaillez sur ce qui nous est utile à nous, c’est un bon début !
-…
-Et puis, ne vous en faites pas, je vais donner l’ordre à la Bougre Complice de vous demander de rédiger ce document, ainsi la hiérarchie et la chaine de commande sera respectée, dit le GISPEP surexcité.
-Mais c’est n’importe quoi ! tenta le Chef sans grand espoir.
-Si c’est n’importe quoi, dit le Yogi, c’est que ça n’importe pas, si ça n’importe pas c’est que ça exporte et l’export, c’est le futur ! Construisez notre futur, ne l’attendez pas !
-…
-…
-…
-…
-En gros, faites pas chier et allez-y, reprit le Yogi à l’intention du Chef »

Le Chef quitta le bureau du GISPEP, laissant ce dernier, le gars du MAIGRE et le mec du 12 Delta circonspects, essayant de comprendre les allégories du Yogi. Moins on les comprend, se disaient-ils, plus elles témoignent de la profondeur de la vision du Yogi et plus nous devons nous sentir humbles devant lui.

Le Chef était retourné à son bureau, histoire de se remettre les idées en place et de réfléchir à comment il allait pouvoir avancer sur Flextor en protégeant la Bougre Complice, sans se laisser marcher sur les pieds, ni par le GISPEP, ni par la Bougre Complice, car sa carrière était toujours en suspens, tant qu’il n’avait pas démontré son autonomie à décider, agir pour le bien de l’Entreprise.
En toute fin de matinée, la Bougre Complice l’invita à la rejoindre chez le Skippy avec le Fourbe et le GROC, invitation qu’il accepta, à la fois gêné, soulagé et anxieux.
« Voilà, dit la Bougre Complice, c’est l’absurdité totale, le GISPEP vient de me demander de rédiger un genre de contrat de collaboration entre le Chef et moi, comme si on avait que ça à foutre…
-Je sors du bureau du GISPEP, il m’a dit qu’il vous avait fait cette demande, dit le Chef en se gardant bien de relater toutes les demandes du GISPEP car à ce jour, seul le Fourbe en était au courant.
-Et vous en pensez quoi ? demanda la Bougre Complice au Chef.
-Ben pas grand chose… Je vois pas comment faire ça, ni à quoi ça sert, répondit le Chef.
-Ben ça sert que c’est du micro-management et que ça commence à m’énerver! dit la Bougre Complice.
-C’est un peu comme un contrat de mariage finalement, dit le Fourbe, ça sert surtout à définir comment se séparer…
-C’est pas faux, dit le GROC, c’est des techniques souvent utilisées dans la recherche absolue du Contrôle…
-Raison de plus pour ne rien faire, dit la Bougre Complice, je ne veux pas d’un mariage arrangé ! Rien de personnel, désolée, ajouta-t-elle à l’égard du Chef.
-Pas de souci, dit le Chef, on est dans la même merde, et si on ne répondait pas à cette demande, on pourrait faire trainer sans être trop visibles…
-Ça, ça me plait ! dit la Bougre Complice.
-Je ne suis pas sûr mais je ne sais pas vous dire pourquoi, dit le Fourbe.
-Je peux apporter des éléments pour éclairer cette situation, dit le Skippy, si vous le souhaitez, bien sûr.
-Pour faire trainer ? demanda le Chef.
-Non, au contraire, dit le Skippy.
-Au contraire ? Mais moi, j’épouse pas le Chef ! Comment vous voulez qu’on passe un contrat de coopération dans le détail quand on travaille sur des ruptures et du changement de culture ?
-En fait, dans ce genre de situation, où un choix est fait dont vous ne comprenez pas les raisons, le piège réside dans le fait d’imaginer des raisons et de les prendre pour argent comptant. C’est vrai que cela ressemble à un mariage forcé, chacun d’entre vous peut avoir l’impression d’être utilisé sans comprendre les motivations profondes qui conduisent à ce mariage.
-C’est tout à fait ça, dit le GROC.
-Exactement, dit le Chef, gêné en regardant le Fourbe qui affichait une poker-face inébranlable, ce qui rassura le Chef.
-Vous allez construire cette alliance, reprit le Skippy ignorant délibérément le langage non verbal outré de la Bougre Complice, et vous allez l’établir sur les bases que vous pensez être vos bases communes aujourd’hui. Vous aurez sans doute plein de sentiments contradictoires, allant de l’illusion à la duperie en passant par une sensation de contrainte étouffante, mais vous continuerez, vous ferez ‘comme si’.
-Comme si ?
-Comme si c’était votre voie à vous deux, votre partenariat constructif. Ainsi, vous rassurerez le GISPEP et ses trois trublions, mais surtout, vous aurez l’opportunité d’explorer, de découvrir et d’apprendre au sujet de votre coopération, la vraie. Transformez cette surprise en opportunité !
-Dites… Ya quelqu’un qui pourrait faire passer le joint ? demanda le Chef, parce que là, on est en plein délire !
-Pas sûr, dit le Fourbe en insistant du regard à l’adresse du Chef, allons y réfléchir calmement, ça mérite d’être pensé…
-Si vous le dites, se résigna le Chef.
-Mais dites, on pourrait aller manger ensemble, ça fait un moment qu’on n’a pas été tous ensemble, dit le Skippy, qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?
-C’est journée de la glisse, y a que des trucs qui s’avalent facile, à base de beurre, d’huile, de saindoux ou de margarine il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Abondance… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Juin 172018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement.

Le Bougre au Stagiaire se plaisait bien dans son rôle de GROC. C’était le Chef qui l’avait mis dans ce rôle, de force comme savait le faire le Chef à l’époque (relire « Franchir le Fleuve pour construire le Pont »). Le Chef avait ainsi complété l’équipe du GISPEP, dans le but d’espionner les agissements et surtout les méthodes de travail de la Bougre Complice. C’était il y a bien longtemps, tout avait été bouleversé depuis, pourtant le GROC survivait tel un bouchon dans la tempête.
GROC était le diminutif amical, pour le Bougre au Stagiaire, de l’acronyme de son poste intitulé « Gestionnaire des Rapports Opérationnels Consolidés, Ordonnés et Numérisés ». Le Bougre au Stagiaire s’y était habitué avec le temps et aussi par le fait qu’il avait une vue d’ensemble sur toutes les équipes et leurs méthodes de travail, ce qui lui permettait d’en retirer de précieux enseignements. Loyal envers le Fourbe et la Bougre Complice, il n’avait jamais vraiment joué son rôle d’espion, mais il avait su identifier les points forts et les points faibles des différentes méthodes de travail, faisant de lui avec le temps un véritable expert.
Le GROC avait été convoqué par le Conseil pour faire un état des lieux des projets et des méthodes, incluant le projet d’innovation de rupture, ainsi que Flextor et aussi les méthodes Agiles utilisées. À cette session du Conseil avait été aussi convoquée la Bougre Complice. Malgré les efforts d’explication du GROC, le fait était que l’ensemble des projets d’innovation de l’Entreprise avait plutôt tendance à patiner. C’était « Deux pas en avant, un ou deux pas en arrière » avait conclut le GROC, tout en distinguant l’équipe de la Bougre Complice dont l’état d’esprit ‘Agile’ permettait de ne faire qu’un pas en arrière, jamais deux : le projet d’innovation de rupture affichait la meilleure progression, même si elle semblait laborieuse. Il distingua aussi les autres équipes-projets qui manifestaient un intérêt envers les pratiques Agiles, même si cela ne conduisait à aucun résultat pour l’instant.
Les membres du Conseil avaient pris acte de cette information en regardant le GISPEP, affichant ainsi clairement que l’attente était maintenant envers lui. Le GISPEP était le membre du Conseil porteur de cette laborieuse situation, c’était donc à lui de la résoudre, et vite.
À l’issue de cette session du Conseil, le GISPEP convoqua le GROC dans son bureau. Les trois compères du GISPEP étaient déjà présents dans le bureau, dont la fenêtre était ouverte, signalant que le vœu du Yogi de ne plus utiliser d’eau pour se laver était toujours vivace.

« Mais vous êtes con ou quoi ? ouvrit le GISPEP à l’adresse du GROC.
-Que voulez-vous, je réponds aux questions qu’on me pose ! rétorqua le GROC.
-Vous auriez au moins pu me prévenir, reprit le GISPEP, j’aurai eu l’air moins con devant le Conseil !
-Et ça, c’est embêtant, dit le mec du 12 Delta, faudrait pas qu’on devienne responsables de la performance des équipes projets aux yeux du Conseil.
-On peut toujours réduire les effectifs des équipes qui reculent, dit le gars du MAIGRE.
-Quand j’avance, tu recules, dit le Yogi en respirant par le fenêtre.
-Mais, j’ai été convoqué en même temps que vous, dit le GROC, je n’ai rien préparé du tout, j’ai juste répondu aux questions avec ce que je savais.
-Et ça vous a pas gêné de me faire passer pour un con, dit le GISPEP.
-C’était pas mon intention, dit le GROC.
-Ça y ressemblait, ajouta le mec du 12 Delta, c’est peut-être bien vous le responsable de tout ça.
-Si c’est le cas, nous pouvons réfléchir à l’intérêt d’avoir un GROC dans cette Entreprise, dit le gars du MAIGRE.
-Quand tu recules, j’avance, dit le Yogi d’un air pénétré.
-Un GROC, oui, est nécessaire et utile, dit le GISPEP avec un sourire narquois, par contre, celui qui tient le rôle est aisément remplaçable…
-Que vouliez-vous que je fasse ? s’énerva le GROC, je présente mes observations, telles quelles, un autre aurait fait la même chose !
-Un autre montrerait sans doute plus de loyauté envers celui qui le nourrit, il y a un traitre parmi nous, dit le mec du 12 Delta.
-Mais éliminer pour remplacer ne fait pas baisser l’effectif, ni les coûts, il faut bien réfléchir, du coup, dit le gars du MAIGRE.
-Comment veux-tu, comment veux-tu ? récita le Yogi, les yeux perdus dans le vague, avec un mouvement du buste oscillant d’arrière en avant.
-Bref, vous avez bloqué notre stratégie, dit le GISPEP en s’adossant dans son fauteuil de chef, nous aussi on vient de faire deux pas en arrière et c’est grâce à vous.
-Mais merde ! J’y peux rien si c’est la réalité ! rétorqua le GROC.
-La réalité, c’est l’idée que les autres s’en font, dit le GISPEP dans un soupir, vous avez toujours pas compris ça ? La réalité se construit et s’influence, et mon rôle est que le Conseil ne perçoive qu’une réalité, celle qui me porte et aucune autre.
-Dans cette réalité, les responsables sont les autres, pas nous, dit le mec du 12 Delta.
-Et ce qui compte, c’est de réduire, dit le gars du MAIGRE, c’est comme en cuisine, quand c’est bien réduit, ça a plus de goût. On est les artisans du goût, nous on réduit, et ça marche, les autres sont en charge de la performance, si ça va pas, c’est leur problème, ça fournit des responsables-coupables au 12 Delta.
-Quand j’avance, tu recules, comment veux-tu que je…
-Bon ben ça va, on a compris ! interrompit le GISPEP.
-Que je fabule, reprit le Yogi, c’est ça la merde, on peut plus fabuler avec ce con de GROC.
-Non mais dites donc ! se fâcha le GROC, ça suffit comme ça ! Je vous demande des excuses, immédiatement !
-C’est vrai, dit le GISPEP, même si c’est la vérité, il y a d’autres moyens de le dire.
-Je m’excuse, dit le Yogi en croisant tous ses doigts dans son dos.
-Je crois que je vais vous laisser, dit le GROC, de toute façon, nous avions terminé.
-C’est vous qui le dites , dit le mec du 12 Delta.
-Et ça fera un de moins dans cette pièce, dit le gars du MAIGRE.
-Nul n’est jamais assez fort pour ce calcul, dit le Yogi. »

Le GROC sortit et se précipita chez le Skippy. Il y retrouva la Bougre Complice. Le GROC relata rapidement sa réunion chez le GISPEP et demanda conseil.
« Surtout, ne pas vous énerver, dit le Skippy.
-Ben je sais pas ce qu’il vous faut, dit le GROC.
-C’est vrai que c’est pas facile, dit la Bougre Complice, mais écoute-le, tu verras.
-Merci dit le Skippy en riant, en fait, ce que je viens de dire à la Bougre Complice qui s’inquiétait comme toi de la situation, c’est qu’il ne faut pas s’énerver.
-N’empêche, le GISPEP s’énerve, lui, et je risque d’en faire les frais…
-C’est un autre problème, que tu traiteras à part et d’autant mieux que tu ne t’énerves pas sur le premier, celui d’avancer et reculer, d’avoir l’impression que les choses ne progressent pas, malgré l’énergie que les équipes y mettent.
-Bon, si vous le dites…
-C’est un passage normal et quasiment obligé de toute progression dans une pratique particulière. Il y a forcément des moments où le nouveau pratiquant a l’impression de stagner, voire de régresser. Ce sont des moments de doute, ils sont importants et ne sont pas à négliger.
-Ah ben vous voyez ! dit le GROC.
-Tais-toi, écoute-le, insista la Bougre Complice.
-Merci à nouveau, dit le Skippy dans un sourire, ces moments de doute sont à savourer pour pouvoir les traverser, ils sont simplement l’indication d’un progrès graduel qui s’effectue par cycles. L’Agilité ne comporte-t-elle pas cette notion d’itérations en son sein ? Il s’agit de replacer ces moments de doute, dans une progression à long terme, en lâchant toute attente de succès rapides. Les succès rapides dans l’acquisition d’une pratique sont souvent décrits comme la chance des débutants , ils sont encourageants mais ne garantissent pas le succès à long terme. Pour moi, deux pas en avant, un pas en arrière est juste l’indication que l’équipe de la Bougre Complice est sur la bonne voie, tout comme d’autres équipes qui ont choisi de pratiquer. Il s’agit d’être tenace, et de replacer tout cela dans le long terme…
-Donc on continue comme ça ? demanda le GROC.
-En ce moment c’est la seule façon d’avancer, c’est ce qu’il s’agit d’accepter…
-Parce que le GISPEP, il a une autre approche, insista le GROC.
-Et il en tirera quelques avantages à court terme, mais sur le long terme, s’il ne change pas, il souffrira, répondit le Skippy, mais dites, c’est bien gentil ça, mais j’ai faim, on va manger ? Y a quoi aujourd’hui ?
-C’est la journée ‘Pédalage’, rien que des plats à base de choucroute avec de la semoule, le tout arrosé de mélasse, il parait que c’est super ! dit la Bougre Complice. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef et la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Juin 022018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef venait de quitter le bureau du Fourbe ce matin-là, le laissant à ses pensées. Depuis sa mutation malheureuse, le Chef consultait le Fourbe pratiquement tous les jours et sur n’importe quel sujet, parfois même sur des trucs personnels dont le Fourbe ne savait pas quoi faire.
Le Fourbe était nerveux, ce qui contrastait avec une certaine joie. Petit à petit l’idée se faisait en lui qu’il était en train de devenir un Skippy. En fait non, il n’était pas entrain de devenir un Skippy, il était un Skippy et son principal client était le Chef. Allait-il être à la hauteur? Allait-il avoir les réponses aux questions, parfois troublantes, du Chef ? La nervosité l’emporta et le Fourbe quitta son bureau, pour une petite méditation marchée, méditation qui devait le mener au bureau du Skippy, ‘le vrai’, se dit le Fourbe en souriant intérieurement.
Sur son chemin, malgré sa méditation, le Fourbe avait remarqué les Bougres-Tailleurs, les Bougres-Cueilleurs, les Bougres-Tondeurs qui s’affairaient dans leurs équipements spéciaux à entretenir les espaces verts pendant leur temps libre, qui du coup devenait productif. Il avait remarqué aussi qu’il n’y avait plus que des Bougres pour réaliser ces tâches, les chefs avaient tous trouvé un moyen d’y échapper. À sa connaissance, seul le Chef, son client, avait été dispensé suite à un accident réel. Tous les autres avaient utilisé les subtilités des processus de l’Entreprise ainsi que leur statut pour déléguer ces activités aux Bougres.
Le Fourbe arriva chez le Skippy, qui l’accueillit avec bienveillance.
« Voilà, dit le Fourbe, j’ai compris que dans les yeux du Chef je suis un Skippy… Pourquoi pas ? Mais ça me fout en transe ! Qu’est-ce que je vais lui raconter moi ? J’essaie d’anticiper ses venues, ses questions, mais plus j’essaie, moins je comprends. Alors j’essaie de me rappeler ce que vous m’avez dit dans le passé, quand je vous consultais souvent, et ça ne donne rien. J’ai des pensées et des doutes dans tous les sens, et j’en fais rien de bon… Je vais dire au Chef qu’il doit me prévenir avant de me consulter et si possible me faire passer ses questions à l’avance… Au moins comme ça ce sera clair… je dois mettre de la rigueur, du cadre…
– Ça me rappelle des souvenirs, dit le Skippy en souriant.
-Comment ça ?
-Moi aussi, j’ai eu cette période de doute lorsque je me suis rendu compte que je devenais un Skippy aux yeux de certains…
-Ah ! Ben vous voyez ! Ce qu’il faut, c’est de la structure, non ? Mais comment vous faites ? Parce que je n’ai jamais eu l’impression que vous aviez un cadre rigide de travail !
-Parce que je n’en ai pas… Oh ! C’est pas que j’ai pas été tenté… J’avoue que j’ai même essayé au début… Ça ne marche pas du tout…
-Peut-être pour vous, mais moi je ressens vraiment ce besoin de cadrer ma relation au Chef, et je sens que c’est la bonne voie, insista le Fourbe.
-Tu as raison, fais ton expérience et tires-en les enseignements. Acceptes-tu que je partage la mienne avec toi ? Tu en feras ce que tu voudras.
-Oui, oui, ça m’intéresse, dit le Fourbe un peu embarrassé.
-En fait, j’ai réagi comme toi au début et j’ai insisté, longtemps. Je refusais de voir que ce n’était pas la bonne voie car je voulais avoir le contrôle sur tout ce qui m’arrivait. Et puis un jour, je me suis rendu compte que je voulais avoir le contrôle, non pas sur ce qui m’arrivait, mais sur ce qui allait m’arriver lorsque des gens viendraient me consulter. J’ai bien sûr réalisé que ce n’était pas possible et je suis allé demander conseil à mon Skippy à moi, paix à son âme.
-Vous aussi vous consultiez un Skippy ? demanda naïvement le Fourbe.
-Oui, et heureusement, dit le Skippy en riant, et comme toi, je ne l’écoutais vraiment que très rarement au début !
-Bon… ça va…
-J’étais allé voir mon Skippy qui me permit de comprendre que dans de telles périodes, il était judicieux de se stabiliser, non pas par une forme de rigidité de la pensée et des actes, mais plutôt par un affermissement, pour reprendre ses mots de l’époque, du corps et du cœur. Ce que j’ai traduit par : s’affermir dans sa posture physique comme intellectuelle, sans crispation, de façon à pouvoir agir extérieurement, sans dispersion…
-… Heu… OK… et j’en fais quoi, de ça ?
-Ce que tu veux ! À toi de trouver comment le traduire dans une forme qui te convienne. Rappelle-toi, l’essentiel est que tu continues à agir, sans dispersion. Fais confiance aux autres et tu auras confiance en toi… C’est dans ce sens que ça marche, pas le contraire.
-Pourquoi pas, mais…
-Maintenant, laisse-moi travailler, j’ai à faire et toi aussi… à bientôt » dit le Skippy fermement en montrant la porte au Fourbe qui sortit, plongé dans ses pensées, à la fois frustré et reconnaissant.

Pendant ce temps, dans le bureau du GISPEP, c’est l’effervescence :
« Maintenant que le Chef est hors d’état de nous nuire, dit le GISPEP, il faut le maintenir dans cet état à tout prix.
-Ce qu’il faut, c’est un processus bien rigide qui contraigne toute action du Chef à notre profit, dit le gars du MAIGRE.
-Ah oui ! Il manquerait plus qu’on trouve à nous reprocher quoi que ce soit, dit le mec du 12 Delta.
-Moi, j’m’en fous, j’ai des poils partout, dit le Yogi, qui épluchait son eczéma plantaire.
-…
-En fait, reprit le Yogi, on s’en fout, si on doit s’adapter, on s’adapte, ce qui compte, c’est que le Chef soit coupé du Conseil définitivement.
-Et aussi, qu’il flingue la Bougre Complice, dit le GISPEP.
-Elle apporte le désordre avec son rituel des cinq processus, en plus on sait même pas comment ça peut marcher, dit le gars du MAIGRE.
-Sa culpabilité fera surface un jour, c’est forcé, dit le mec du 12 Delta.
-C’est le moment, dit le Yogi en s’adressant au GISPEP, de concentrer vos forces pour couvrir ce système d’une chape de plomb que vous seul, enfin nous seuls, contrôlons.
-Bonne idée, dit le GISPEP dans un grand sourire, en plus ça montrera au Conseil que contrairement à mon prédécesseur j’ai les choses en main.
-Même celles du Chef ! s’exclama le gars du MAIGRE.
-Il suffit d’appuyer ! dit le mec du 12 Delta.
-Ça m’tient chaud l’hiver, compléta le Yogi.
-…
-Moi j’m’en fous, j’ai des poils partout, ça m’tient chaud l’hiver, insista le Yogi… Putain, faut tout vous dire ! Entrainez-vous à comprendre mes métaphores !»

Au même moment, le Chef rencontrait pour la première fois depuis sa mutation la Bougre Complice. C’était une épreuve pour les deux. L’un parce que son ego en avait pris un drôle de coup et qu’il ne pouvait pas dire qu’une de ses missions était de dézinguer l’autre. L’autre parce que devenir le chef de son chef et en particulier du Chef était une situation risquée qui semblait échapper à tout contrôle et pourtant, la Bougre Complice devait rendre compte au GISPEP de cette nouvelle collaboration.
« On est bien d’accord, dit le Chef, chacun ses platebandes et les cochons seront bien gardés.
-C’est OK, je ne m’occupe en rien de FLEXTOR, c’est votre domaine, tant que vous ne touchez pas de près ou de loin au projet d’innovation de rupture, son équipe ou encore ses méthodes.
-Deal ! Je crois qu’on se comprend, dit le Chef.
-Si on veut, dit la Bougre Complice, en fait, notre façon de coopérer sereinement, c’est de ne pas collaborer et de nous ignorer…
-C’est ça, et vous verrez, c’est le secret du bonheur !
-Peut-être, mais vis à vis de la hiérarchie, je suis votre patronne…
-Et je vous fournirai ce qu’il faut pour que nous ayons la paix tous les deux ! C’est promis !
-Si jamais vous tenez pas parole, je vous vire dans l’instant, on est d’accord ?
-Vous pourrez toujours essayer, je prends le risque, dit le Chef en souriant.
-…
-Mais vous inquiétez pas ! J’ai compris beaucoup de choses vous savez, je ne suis pas, je ne suis plus un danger pour vous, tant que vous n’en êtes pas un pour moi.
-OK.
-Au fait, comme vous êtes ma patronne, j’ai besoin de votre accord… dit le Chef.
-Ah bon, pour quoi faire ?
-Je vais avoir besoin d’une ressource pas chère, dit le Chef.
-Un stagiaire ?
-Pourquoi pas, vous seriez d’accord ?
-Si vous prenez le Stagiaire, qui est chez nous depuis dix ans, je suis d’accord, dit le Bougre Complice.
-Dix ans, le temps passe vite… Ça doit lui en faire, des stages, pensa le Chef à voix haute.
-Je sais qu’il est en fin de stage au VVF…
-On a un Village Vacances Familles ?..
-Non, Vidanges des Véhicules de Fonction, il est donc bientôt disponible. Ça marche pour moi, je le contacte et lui fais cette proposition.
-Super, dit le Chef, bonne réunion ! On va manger ?
-D’accord, surtout que la cafétéria a rouvert ses portes, pour fêter la fin des négos, c’est oreille de porc confite sur langue de boeuf à la sauce aigre-douce. Le tout servi avec des cakes de fenouil, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Chacun essaie de progresser… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Mai 262018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Il faisait bon ce matin-là, tandis que le Chef se dirigeait vers le bureau du GISPEP. Les Bougres affectés à l’entretien des Espaces Verts s’affairaient avec cœur à rendre ces allées, pelouses et arbustes agréables. Ils disposaient pour cela d’équipements spéciaux permettant, a priori, d’éviter tout accident préjudiciable à l’Entreprise. Les manches des râteaux et pelles avaient été raccourcis à 60 centimètres de longueur, ainsi, si quelqu’un marchait dessus, il ne risquait qu’une tape sur la jambe. Les ceintures lombaires étaient obligatoires, afin de prévenir tout mal de dos. Le port du masque intégral anti-pollen, qui couvrait du cou au sommet du crâne, était aussi obligatoire, tout comme les gants, les coudières, les genouillères, les jambières, les chaussures de sécurité et les protège-dents. Les minerves étaient optionnelles. L’ouverture des sécateurs avait été limitée à cinq millimètres, de façon à ce qu’aucun doigt ne puisse s’y trouver. Certes, cela limitait aussi la taille des branches qui seraient sectionnées. Les Bougres s’en étaient plaints et la réponse qu’ils reçurent tenait en deux points :
-Avant d’être grosses, les branches étaient petites et donc une branche d’un diamètre supérieur à cinq millimètres était un indicateur direct de non-performance des Bougres-Tailleurs, dont le rôle était de tailler chaque jour et ainsi maintenir les arbustes dans un aspect idéal.
-Les Bougres-Plaignants devraient prendre un instant de réflexion et prendre la mesure de leur propre ingratitude, tant ces adaptations de leurs outils étaient faites pour les protéger d’eux-mêmes et ainsi protéger l’Entreprise qui les faisait vivre.

Le Chef sourit à ces pensées, il était dispensé de travaux d’Intérêt Environnemental depuis son accident de tondeuse. Il entra dans le bâtiment de la Direction, où siégeaient les membres du Conseil. À l’accueil, le Bougre en charge, qui était aussi comptable et manutentionnaire, l’accueillit d’un signe de tête, auquel le Chef ne répondit pas, car ce n’était pas l’usage.
Il prit l’ascenseur et se rendit à l’étage du Conseil. Un étage qu’il connaissait bien pour y avoir passé du temps, surtout dans la Salle du Conseil. Parce que le GISPEP était nouveau au Conseil, son bureau était juste à côté de l’ascenseur. Le Chef frappa et entra sans attendre.
Le GISPEP prenait le café avec ses trois compères. Il y avait un siège de libre, sans accoudoirs. Le GISPEP accueillit le Chef chaleureusement, l’invita à s’asseoir et lui proposa un café. Le Chef accepta la première proposition en refusant la deuxième et s’installa sur la chaise qui lui était destinée, conformément à son nouveau rang.
« Cher ami, dit le GISPEP, je suis heureux de vous voir, car nous avons tant à faire tous les deux ! »
Le Chef, surpris, ne sut que répondre. Il regarda en direction des trois compères qui tous souriaient d’une certaine satisfaction qui mit le Chef mal à l’aise… à moins que ce ne soit l’odeur étrange du Yogi, qui avait fait voeu de ne plus gaspiller d’eau pour sa toilette. Le Yogi, depuis une semaine, se lavait au sable et se parfumait à l’encens. Continuant son observation, le Chef remarqua la fenêtre du bureau entrouverte : il n’était pas le seul à être incommodé.
« Voyez-vous, reprit le GISPEP, cette nouvelle mission qui est la vôtre est de la plus haute importance.
-Ce n’est pas l’idée que je m’en fais, rétorqua le Chef.
-Parce que nous n’en avons pas encore discuté en détail, insista le GISPEP.
-Et ce n’est pas de notre fait, dit le mec du 12 Delta.
-Il n’y a pas encore de procédure pour ça, dit le gars du MAIGRE.
-Ce qui compte, c’est que vous soyez assez flexible pour l’accepter, dit le Yogi.
-Vous rapportez maintenant à la Bougre Complice tout en étant le leader du projet FLEXTOR, dit le GISPEP, c’est une position de force !
-Ça dépend pour qui, rétorqua le Chef.
-C’est bien l’objet de cette rencontre, insista le GISPEP.
-Notre responsabilité n’est pas engagée, même si vous n’avez pas fait preuve de pro-activité, dit le mec du 12 Delta.
-Il y a une procédure de définition de mission, vous pourrez la suivre dès la fin de cet entretien, dit le gars du MAIGRE.
-Le plan est clair et direct, pas besoin de le remettre en question, dit le Yogi.
-Voici le deal, dit le GISPEP, vous pouvez, grâce à FLEXTOR, montrer que le projet de la Bougre Complice est une rupture dangereuse pour l’Entreprise.
-Dangereuse ? s’étonna le Chef.
-Oui, dangereuse, et la Bougre Complice progresse très vite, presque avec aisance, ce qui démontre bien le danger qu’elle représente ! s’exclama le GISPEP.
-La responsabilité de la Bougre Complice est claire, il suffirait qu’elle échoue, c’est ça le problème, dit le mec du 12 Delta.
-Et tout ça sans suivre les processus agréés, mais avec ce rituel des cinq processus, c’est incroyablement risqué ! dit le gars du MAIGRE.
-Et elle fait croire qu’elle n’a pas de plan, mais pour en changer, il en faut bien, un plan ! Tout ça, leur agilité mal comprise, c’est des roupettes sans sonner ! cria le Yogi.
-Des quoi ? demandèrent d’une voix le GISPEP, le mec du 12 Delta et le gars du MAIGRE.
-Ben quoi… ça vaut rien, c’est de la roupette… insista le Yogi.
-Je crois, dit le gars du MAIGRE, qu’on dit « de la roupie de sansonnet ».
-Dites comme vous voulez ! dit le Yogi.
-Où en étions-nous ? demanda le GISPEP.
-Le projet d’innovation de rupture de la Bougre Complice est dangereux, dit le Chef.
-C’est ça ! Et vous pouvez, grâce à FLEXTOR, éliminer ce danger pour l’Entreprise. Je suis sûr que le Conseil vous sera reconnaissant d’un tel sauvetage et saura aussi me récompenser de cette tactique.
-Vous rigolez ? ricana le Chef, ce projet est LE projet d’innovation de l’Entreprise et vous voulez que je le démolisse ?
-C’est surtout le projet qui fait de l’ombre à FLEXTOR depuis le début, vous ne croyez pas ? demanda le GISPEP.
-C’est bien ce projet et son équipe qui sont responsables de vos difficultés, non ? demanda le mec du 12 Delta.
-FLEXTOR est bien le projet de changement culturel de l’Entreprise et c’est le projet de la Bougre Complice qui introduirait les nouvelles méthodologies dans l’Entreprise ? Allons, allons, il y en a un de trop, dit le gars du MAIGRE.
-Savoir prendre les opportunités au bon moment, quels qu’en soient les impacts pour les autres, dit le Yogi, c’est ça la Flexibilité Contextuelle.
-Je sais que c’est une mission difficile, et je sais aussi que seul vous, le Chef, pouvez la tenter. Je dis ‘la tenter’ car vous pourriez échouer et dans ce cas, ce serait fini pour vous. D’un autre côté, refuser, c’est échouer, dit le GISPEP en éclatant de rire, avez-vous vraiment le choix ?
-Non mais vous êtes dingue ! dit le Chef en cherchant désespérément des accoudoirs à serrer entre ses doigts, vous ne me ferez pas partir !
-Ce n’est pas mon intention, dit le GISPEP.
-Ce serait votre décision de toute façon dit le mec du 12 Delta.
-Et puis, on a déjà fait ‘moins un’ en virant le patron de la Gestion des Acronymes Significatifs, estimez-vous heureux, dit le gars du MAIGRE.
-Et partir, c’est crever un pneu, dit le Yogi compatissant.
-…
-Et puis, j’ai confiance en vous, reprit le GISPEP, et pour vous le prouver, je vous augmente…
-Quoi ? interrompit le Chef.
-Je dis, je vous augmente et pas d’un peu ! Je vous ai accordé une augmentation de 10%…
-10% ! s’effondra le Chef.
-10% ? s’étonnèrent les trois compères, en chœur.
-10% conclut le GISPEP et c’est sans appel ! Activez FLEXTOR, montrez que la Bougre Complice est en train d’introduire une culture non certifiée dans l’Entreprise et vous sortirez du gourbi où je vous ai mis. Ne faites rien et pourrissez dans ce gourbi jusqu’à votre retraite ou jusqu’à votre première faute.
-Mais… tenta le Chef.
-Ça suffit, tout est dit, à bientôt, dit le GISPEP en désignant la porte au Chef. »

Le Chef sortit précipitamment du bureau du GISPEP et se rua chez le Fourbe. Il lui raconta ce qui venait de se passer. Le Fourbe resta sans voix. Ils partirent tous les deux d’un commun accord voir le Skippy, qui les accueillit comme d’habitude, avec patience et gentillesse. Ils racontèrent en vrac, tout ce qu’ils avaient sur le cœur. Le Chef parce qu’il était paumé, le Fourbe parce qu’il avait peur pour l’équipe de la Bougre Complice et pour la Bougre Complice. Le Skippy écouta, tranquillement, puis lorsque les deux se turent, il réfléchit, longuement, comme s’il était seul dans son bureau.
« Voilà une secousse violente ! dit-il, le tonnerre gronde, la tempête approche…
-Et c’est pas la première ! dit le Fourbe.
-Celle-là, de ce type, peut-être bien, si, répondit le Skippy calmement.
-Il faut réagir, contre-attaquer, dit le Chef, mais je ne vois pas comment !
-Moi non plus dit le Fourbe, je n’ai pas d’idées, je suis dans le noir, pourtant il faut répondre !
-Je comprends, dit le Skippy, mais répondre maintenant ne serait pas la meilleure façon de réussir…
-Et on fait quoi ? On accepte, on laisse faire ? dit le Chef.
-Non, dit le Skippy, il y a un moyen de rendre cette secousse féconde… rappelez-vous, nous sommes dans un nouveau début avec la mutation du Chef.
-Et ? demanda le Fourbe.
-Il s’agit tout d’abord d’intégrer en vous les effets de cette tempête, qu’en apprenez-vous ? Quelles certitudes parmi les vôtres sont mises à mal ? Qu’est-ce qui vous fait peur ? Travaillez, réfléchissez et définissez le nouveau cap !
-C’est tout ? demanda le Chef.
-C’est déjà pas mal, si vous le faites correctement, répondit le Skippy, travaillez tous les deux, ne voyez pas la Bougre Complice avant d’avoir votre nouveau cap… Pour toi le Fourbe, c’est un excellent exercice sur ton chemin pour devenir Skippy…
-Mais j’ai rien de demandé moi ! J’ai pas l’objectif de devenir Skippy ! rechigna le Fourbe..
-Ce n’est pas ton choix, c’est celui d’autres, comme le Chef, tu ne peux rien faire contre, alors autant le faire bien !
-Si vous le dites…
-Bon ! Ça c’est fait ! On va manger ? demanda le Skippy.
-Ben oui, mais où ? demanda le Fourbe.
-Ils sont toujours en grève ?
-Je croyais que la négociation sur l’obtention d’une prime pour desservir les tables de plus de 15 avait réussi…
-Oui, mais maintenant ils demandent à ce qu’il y ait des tables de plus de 15 qui soient installées, au moins une, ce que la Direction refuse… »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Stabilisation… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Avr 282018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le GISPEP et ses trois compères célébraient leur victoire de la veille : ils avaient réussi, selon eux, à éliminer le Chef et son projet FLEXTOR en l’intégrant à l’équipe de la Bougre Complice et ainsi en le coupant de l’accès au Conseil. Car il en était ainsi, l’accès au Conseil, ne serait-ce que pour parler, était réservé non pas à une compétence mais à un grade. Il fallait un certain grade pour pouvoir accéder directement au Conseil. Sans ce grade, un système de parrainage officiel, ou officieux, permettait parfois de s’approcher, mais sans grande influence. Le Chef, dans sa nouvelle affectation, avait perdu deux niveaux hiérarchiques dans l’organigramme, le coupant totalement d’un accès au Conseil et aussi d’un éventuel parrainage car personne ne prendrait un tel risque. Par contre, le GISPEP était bien conscient que le risque présenté par le Chef n’était pas encore nul, car ce dernier pouvait encore ouvrir sa gueule pour montrer que le traitement qui lui était infligé était à la limite de la légalité. En fait, il était même du mauvais côté de la limite. Le GISPEP s’en ouvrit auprès du gars du MAIGRE, du mec du 12 Delta et du Yogi, qui pour l’occasion revêtait un sari rose-bonbon sur un short tyrolien bleu pétrole.
« Normalement c’est bon, dit le GISPEP, le Chef a trop d’orgueil pour l’ouvrir et exposer au grand jour à quel point il s’est fait mettre.
-N’empêche, dit le gars du MAIGRE, il suffisait de le virer, ça faisait une tête de moins et c’était tout bénéfice pour nous et pour le Conseil : on aurait vraiment créé de la valeur… Tandis que là…
-De toute façon, on a toutes les preuves de sa responsabilité dans l’échec de FLEXTOR alors que le projet n’a même pas commencé, c’est dire s’il a dû y mettre du sien ! dit le mec du 12 Delta.
-Cette première étape était nécessaire, dit le Yogi assis en position du lotus sur le fauteuil à accoudoir non-réglables reflétant son statut, c’était notre première itération et nous devons définir la suivante.
-C’est tout à fait ça, dit le GISPEP, si je vire le Chef, je dois le justifier devant le Conseil et je sais que le Chef est encore perçu comme potentiellement utile par le Conseil.
-Si le Chef a un ami au Conseil, alors c’est lui qu’il faut virer, dit le gars du MAIGRE.
-Nous pouvons tout à fait montrer que le Chef n’est que complice dans l’échec de FLEXTOR et que celui qui tirait les ficelles était au Conseil, dit le mec du 12 Delta.
-Ce serait une itération qui nous éloignerait de notre plan initial, dit le Yogi dont la posture du lotus exposait aux yeux de tous la plante des ses pieds poussiéreux. Rappelez-vous, la seule façon de montrer notre potentiel de Flexibilité, c’est de coller au plan.
-Ben alors, on fait quoi, demanda le GISPEP.
-On peut créer un nouveau standard qui interprète la législation en notre faveur, dit le gars du MAIGRE.
-En fait, il faut à tout prix montrer que nous n’avons aucune responsabilité, ni même intention de nuire au Chef, dit le mec du 12 Delta.
-Ben oui, si on veut qu’il ferme sa gueule, il suffit de l’acheter, dit le Yogi en se curant l’ongle de son pied gauche avec le coupe-papier en bois précieux du GISPEP.
-Comment ça, l’acheter ? s’inquiéta le GISPEP en tentant de récupérer son coupe-papier.
-Ça ferait une dépense en plus, mais c’est facile de trouver un Bougre à virer pour compenser, dit le gars du MAIGRE.
-Et ça montrerait qu’on veut surtout son bien, au Chef, et que notre action est plutôt de le protéger contre lui-même, dit le mec du 12 Delta, surtout que je l’ai déjà dénoncé dans le cadre de la procédure du Bien Être Obligatoire au Travail, tant il avait l’air stressé.
-Au fait, ils ont trouvé un acronyme pour ce putain de processus ? demanda le Yogi, en éloignant le coupe-papier des mains chercheuses du GISPEP.
-Je crois pas non, dit le GISPEP.
-Mais ils ont pas un standard pour ça ? demanda le gars du MAIGRE.
-C’est qui le patron de l’équipe de Gestion des Acronymes Significatifs ? C’est lui qu’il faut virer et on file une partie de son salaire en augmentation au Chef. En plus on peut se partager le reste, dit le mec du 12 Delta.
-Pas con, dit le Yogi, on fait ça. On file une grosse augmentation au Chef, ce qui permet de montrer qu’on est flexibles, qu’on veut son bien et aussi, ça lui met la pression, car avec un salaire pareil, il aura intérêt à réussir : on le tiendra par les cojonès.
-Super ! On travaille vraiment bien ensemble, dit le GISPEP, ça c’est de l’intelligence collective et on en a besoin car une nouvelle ère s’ouvre pour moi !
-Pour nous, dit le gars du MAIGRE.
-Pour moi aussi, dit le mec du 12 Delta.
-Lâchez prise sur ces fixations matérielles, dit le Yogi en attaquant le curage de son autre pouce de pied sous le regard désolé du GISPEP, j’ai créé un compte sur lequel nous déposerons tous les gains supplémentaires de ce type afin que nous restions concentrés sur notre but conscient commun.
-Merci à tous, dit le GISPEP en concluant cette réunion. »

Pendant ce temps, le Chef s’était rendu chez le Fourbe. Rencontrer la Bougre Complice, sa nouvelle patronne, était encore au dessus de ses forces. Et ça tombait bien, car rencontrer le Chef dans sa nouvelle position était au dessus des forces de la Bougre Complice.
« C’est vraiment dur, dit le Chef, vous vous rendez compte ? C’est moi qui l’ai faite, sans moi, elle n’existerait pas !
-Elle a fait aussi sa part, dit le Fourbe, et c’est vrai que vous lui avez mis le pied à l’étrier.
-Mais sans moi, elle n’aurait jamais progressé comme ça !
-Vous avez la mémoire courte, risqua le Fourbe, elle vous arrangeait bien et vous lui avez quand même foutu des bâtons dans les roues dès que vous le pouviez…
-Ah ben merde ! Des exemples ! s’énerva le Chef.
-… Eh bien, le rôle du GISPEP, le rôle du GROC, la fermeture du Club, je peux en citer plein… dit le Fourbe calmement.
-Peut-être mais j’ y étais obligé ! Vous vous rendez pas compte de ce que c’est, ces postes de commandement !
-…
-Bon d’accord, j’ai peut-être pas aidé tout le temps… dit le Chef en s’adossant sur sa chaise, mais comment je fais maintenant, je dois tout recommencer ?
-Attention, dit le Fourbe, ne voyez pas ceci comme un nouveau départ, enfin… pas tout de suite.
-Ah ben quand même… Là… Tout est à refaire…
-Peut être, mais la phase dans laquelle nous sommes appelle d’abord un accomplissement….
-Eh ben super ! Quel accomplissement ! Vous vous foutez de ma gueule ?
-Réfléchissez, ce que nous vivons est la fin d’une ère, avant le début d’une nouvelle. Ce que vous avez à faire avec la Bougre Complice, c’est d’abord de clore ce qui a existé jusque là et c’est de cette clôture que vous allez pouvoir transformer l’ancien en forces neuves.
-J’y comprends rien… Vous parlez vraiment comme un putain de skippy… Aidez-moi, merde !
-C’est ce que je fais, entendez-moi et sachez que ce sera long, mais je sais aussi que vous deux saurez tirer le meilleur de la situation pour vous deux et nous tous.
-Si vous le dites… J’avais du temps à perdre… dit le Chef en se levant… bon… on va bouffer ?
-Oui, mais à l’extérieur, dit le Fourbe.
-Ils sont toujours en grève ?
-Ben oui, les négociations sont plus longues que prévu.
-Ils cherchent toujours à virer le GISPEP ?
-Non, ils ne l’ont jamais cherché, ils négocient une prime à la table débarrassée pour les tables de plus de 15 personnes.
-Ah bon , il y a des tables de plus de 15 personnes ?
-Ben non, c’est pour ça que la négociation est pas facile. »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Ébranlement… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

 

Avr 212018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef était seul, avec devant lui une lettre qu’il ne pouvait se résoudre à signer. La nuit était tombée depuis longtemps. Le silence régnait à l’étage de son bureau. En jouant machinalement avec son stylo, il relisait sans cesse la même phrase, en boucle. Les piles sur son bureau étaient bien rangées et elles lui paraissaient pourtant si absurdes. Plus rien n’avait de sens. Et toujours cette phrase lue et relue, en boucle. Le Chef ne voyait pas passer le temps, c’était le temps qui regardait passer le Chef, immobile, englué dans ses ressentis violents d’injustice, de confusion et de vengeance. Quand ce n’était pas cette foutue phrase, c’était le souvenir de cette réunion qui le hantait. Le souvenir étrange d’une réunion à laquelle il avait participé sans y être vraiment. Et puis cette phrase. Et la Bougre Complice ! Comment allait-il faire avec elle, maintenant ? Mais s’il signait cette lettre maintenant, ce serait le cadet de ses soucis ! À quoi bon ! Seulement voilà, ce ne serait pas lui, il ne se reconnaitrait pas lui-même s’il signait. Lui, le Chef, il en avait vu d’autres et il en verrait d’autres ! Et toujours cette phrase. Il pensa au Fourbe et ses conseils. Avait-il fait le bon choix lui, le Chef, d’écouter celui qu’il avait fait taire si souvent ? Peut-être, mais ça lui paraissait si loin dans le passé maintenant. Posant son stylo, le Chef prit la lettre entre ses mains, s’adossa à son fauteuil directorial (les accoudoirs se réglaient en hauteur) et relut une fois de plus cette foutue phrase, mais à voix haute cette fois :
« Je soussigné le Chef, ai l’honneur de vous présenter ma démission du poste de Chef, à compter de la date de ce courrier. »
Rien à faire. Il ne pouvait pas signer et il ne signerait pas car il était le Chef et le Chef il resterait, jusqu’au bout même si son univers venait de basculer tête-bêche. Il déchira la lettre et la mit dans la poubelle prévue à cet effet.

Le Chef se leva et quitta son bureau. Il rentrait chez lui. En marchant, il se remémorait une fois de plus cette journée infernale : Tout avait commencé par une annonce officielle, hier, informant l’ensemble du personnel qu’une information très importante allait être diffusée le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui. Ce matin, l’ensemble du personnel fut informé par le Dirigeant du Conseil des Dirigeants que la constitution du-dit Conseil et de ses 14 membres venait de changer :
« Nous sommes au regret de vous annoncer la décision prise par notre Dirigeant de la Recherche et Développement de quitter son poste et ses fonctions au sein de notre Conseil et de notre Entreprise. Cette décision, qui est la sienne exclusivement, fait suite au constat partagé de son incompétence à résoudre l’adéquation des ressources qu’il n’a pas avec la performance exigée de la part de ses équipes en retour. Nous tenons à remercier notre collègue des efforts vains qu’il a su fournir ces dernières années ainsi que de sa bonne humeur dans les quelques rares moments que nous avons pu partager. Nous lui souhaitons bonne chance pour la suite de sa carrière, du moment qu’elle se fait dans une autre entreprise, si possible concurrente. »
À cette lecture, le sang du Chef n’avait fait qu’un tour dans le sens des aiguilles d’une montre. Si le poste était vacant, il était fort probable qu’il pourrait y prétendre. En tout cas, le Conseil ne manquerait pas de le considérer comme successeur, si ce n’était pas déjà fait. Le Chef avait alors commencé à réunir les différents dossiers et documents propres à étayer sa candidature ou plutôt son acceptation à ce poste prestigieux, bien que dangereux. Il avait commencé à réfléchir à ce problème de ressources qui avait coûté sa tête à son prédécesseur. Clairement, le fait d’avoir transféré la charge des fonctions annexes sur les fonctions fondamentales de l’Entreprise (relire « Moins par moins égale Plus« ) avait certes réduit les effectifs, mais avait aussi diversifié, éparpillé les ressources. Le temps consacré à la gestion des espaces verts, de la flotte automobile des Dirigeants ou encore de la cafétéria était loin d’être négligeable. Le Chef n’y voyait aucune solution, mais il se dit aussi qu’il verrait bien une fois en place. C’est à ce moment que tomba la deuxième annonce qui, elle, n’avait pas été annoncée :
« Nous avons le plaisir de vous annoncer la nomination du GISPEP à la tête de la Recherche et Développement ainsi que comme membre de notre Conseil. Le GISPEP a su démontrer ces dernières années ses grandes compétences dans les méthodologies d’innovation permettant de donner une image de notre Entreprise flatteuse et standard par rapport aux canons de notre époque. Ainsi le GISPEP, avec sa Business Innovation Technico-Economique et sa Flexibeule Innovative and Statistical Technique for Universal Leadership in Economics, nous positionnera en tête des entreprises innovantes, sans rien changer à nos pratiques, notre culture et nos revenus. En conséquence, et parce que l’innovation est l’affaire de la R&D, l’ensemble des projets d’innovation en cours et à venir seront désormais sous la responsabilité bienveillante de la Recherche et Développement. »

Le Chef en avait eu le souffle coupé, sa tête bourdonnait, un essaim d’abeilles furieuses s’était emparé de son cerveau. Il ne pouvait plus réfléchir. Le Chef ne comprenait rien, plus rien, alors il attendit. Il attendit devant son écran. Peut-être qu’une autre annonce non annoncée allait parler de lui, de son évolution. Il attendait, les yeux perdus dans son écran, le cerveau bourdonnant. Il attendait, sans bouger, sans penser. Un email arriva et le sortit de sa torpeur. Instinctivement, le Chef se rua sur sa souris pour ouvrir cet email, car il était important de lire ses emails dès qu’il arrivaient. C’était un des critères-clés de performance au travail. L’email venait de la nouvelle secrétaire du GISPEP. C’était la dernière chose qu’il voulait voir mais il était trop tard, l’email était ouvert. C’était une convocation. Le GISPEP le convoquait dans son nouveau bureau dans 22 minutes.
21 minutes plus tard, le Chef frappait à la porte du nouveau bureau du GISPEP et entra lorsqu’il y fut invité. Le Chef trouva le GISPEP installé dans son nouveau fauteuil de Dirigeant (les accoudoirs se réglaient en hauteur, en profondeur et le dossier s’inclinait). Le GISPEP avait cet air sérieux, préoccupé et compatissant qu’ont les Dirigeants de l’Entreprise quand ils acceuillent quelqu’un dont ils se foutent éperdument mais qu’ils doivent recevoir parce que c’est aussi leur boulot.
Dans le bureau se tenaient aussi les trois compères-consultants du GISPEP : le gars du MAIGRE, le mec du 12 Delta et le Yogi. Les trois compères affichaient une mine radieuse et le Yogi, pour l’occasion, s’était relevé ses cheveux longs en un palmier au sommet du crâne.
« Asseyez-vous, je vous en prie, dit le GISPEP en pointant une chaise austère, je souhaite vous parler de FLEXTOR et de votre rôle. »
Le Chef s’assit et se tint silencieux.
« Voilà, dit le GISPEP, nous avons mené une analyse objective de FLEXTOR et de votre rôle.
-Clairement, il y a des ajustements de ressources à faire, dit le gars du MAIGRE.
-Il n’y a pas de ressources sur FLEXTOR, rétorqua le Chef.
-C’est bien ce que je dis, dit le gars de MAIGRE, c’est encore à creuser.
-Et puis aussi, votre responsabilité est claire dans l’échec de ce projet, dit le mec du 12Delta.
-Il n’a pas encore été lancé, j’attends le feu vert du Conseil, reprit le Chef sèchement.
-C’est bien ce que je dis, dit le mec du 12 Delta, les responsabilités, surtout la vôtre, sont claires.
-Et puis, c’est pas flexible tout ça, dit le Yogi, vous voulez changer la culture de l’Entreprise, mais ça manque de plan, de perspective, car sans plan établi, on ne peut pas dire si on change ou pas : c’est en collant au plan qu’on matérialise sa flexibilité !
-…
-C’est bien ce que je dis, dit le Yogi en s’agitant le palmier.
-Voilà, conclut le GISPEP, en résumé FLEXTOR est un projet prématuré qui fait doublon avec le projet d’innovation de rupture mené par la Bougre Complice. Or, ce projet d’innovation de rupture est un projet-clé pour l’Entreprise. J’ai présenté ce fait au Conseil qui partage mon point de vue et soutient ma décision.
-Et votre décision, c’est ? Demanda le Chef.
-FLEXTOR devient un sous-projet du projet d’innovation de rupture, et vous, vous rapportez désormais à la Bougre Complice. Et je vous conseille vivement de vous montrer coopératif. Voilà, c’est tout, au revoir, conclut le GISPEP ».
Le Chef se leva et quitta le bureau du GISPEP. Il avançait comme un zombie. Plus rien n’allait comme avant, tout venait de s’effondrer. En rentrant vers son bureau, il priait pour ne croiser personne. Il passa devant la cafétéria, il y avait un écriteau sur la porte d’entrée : « En Grève ». Les Bougres de R&D, affectés à la cafétéria n’acceptaient pas le départ précipité de leur Dirigeant, qu’ils avaient pourtant tant haï mais qui, par rapport au GISPEP, s’avérait finalement pas mal. Le Chef apprit alors qu’il n’allait pas manger à midi, tout foutait vraiment le camp. Il y eut un point positif, il fut exhaussé et put rejoindre son bureau sans rencontrer personne.

Le Chef arrivait maintenant dans sa rue, c’était la millième fois aujourd’hui qu’il revivait cette journée. À chaque fois, il ressentait quelque chose de différent. En entrant chez lui, il sut que le lendemain il irait voir la Bougre Complice, et puis le Fourbe. Finalement, il les aimait bien.

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Rebond… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

 

lectures d un mamnager-coach - www.olivierlecointre.fr - tous droits réservés