Avant de commencer
Un accompagnement commence généralement parce que quelque chose ne se produit pas suffisamment sans lui. Une situation tourne en boucle, certaines tensions restent difficiles à regarder, des conversations se referment trop vite ou une transformation peine à trouver son mouvement. La présence extérieure crée alors un espace différent.
Avec le temps, quelque chose peut changer. Une équipe commence à nommer elle-même ce qu’elle ne voyait pas. Un désaccord peut rester ouvert sans intervention immédiate. Une croyance auparavant défendue comme une évidence devient discutable. L’accompagnant continue d’être présent, mais certaines choses qu’il rendait possibles commencent à exister aussi sans lui.
Ce déplacement peut sembler paradoxal. La réussite d’un accompagnement pourrait se traduire précisément par une diminution progressive de ce qui justifiait sa présence.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que l’accompagnant apporte, mais ce qui peut continuer à vivre lorsque cet apport n’est plus constamment disponible.
La question du cours
À quoi reconnaît-on qu’un accompagnement a suffisamment produit ses effets pour que le système puisse commencer à avancer sans lui de la même manière ?
I — Être moins nécessaire ne signifie pas avoir moins servi
Nous associons facilement l’utilité à la demande.
Celui que l’on sollicite souvent semble utile. Celui dont on peut désormais se passer pourrait donner l’impression de l’être moins.
Dans un accompagnement, cette logique peut pourtant s’inverser. Si l’organisation commence à produire elle-même certaines capacités qui dépendaient auparavant de la présence du tiers, la diminution du besoin peut être précisément le signe d’un déplacement.
Une équipe qui n’attend plus l’atelier pour nommer une tension ne nie pas ce que l’atelier lui a apporté. Un manager qui sait désormais laisser une question ouverte sans demander immédiatement une médiation n’annule pas le travail précédent.
Quelque chose s’est simplement déplacé du dispositif d’accompagnement vers le fonctionnement ordinaire du système.
L’utilité d’un accompagnement ne se mesure donc pas seulement à la fréquence avec laquelle on continue à le solliciter.
II — Ce qui reste compte davantage que ce qui disparaît
La fin d’un accompagnement n’efface pas nécessairement sa trace.
Certaines formulations disparaîtront. Des outils seront oubliés. Les personnes présentes au début de la transformation pourront partir. Les rituels eux-mêmes pourront évoluer.
Mais autre chose peut rester.
Une organisation peut devenir légèrement plus capable de suspendre une réaction immédiate. Une équipe peut tolérer un désaccord un peu plus longtemps. Un responsable peut reconnaître plus facilement qu’il participe à une boucle qu’il attribuait auparavant aux autres.
Ces déplacements sont moins visibles qu’une méthode conservée à l’identique. Pourtant, ils peuvent être plus profonds.
Ce sont des transformations discrètes, silencieuses : le système bouge d’abord dans sa manière de tolérer, de relier, de soutenir ou de nommer, avant même que le résultat visible apparaisse.
Ce qui demeure d’un accompagnement n’est donc pas nécessairement ce qu’il avait formellement installé.
III — Pouvoir se passer de l’accompagnant ne signifie pas ne plus avoir besoin d’aide
Une organisation qui devient moins dépendante d’un accompagnement ne devient pas pour autant autosuffisante.
Elle continuera à rencontrer des situations qu’elle ne comprend pas, des tensions qu’elle ne sait pas encore regarder ou des moments où un tiers pourra apporter une perspective utile.
L’enjeu n’est donc pas d’atteindre un état dans lequel plus aucune aide extérieure ne serait nécessaire.
La différence se situe ailleurs.
Il y a un écart entre solliciter ponctuellement un tiers parce qu’un regard extérieur apporte quelque chose et ne plus pouvoir engager certaines conversations ou décisions sans sa présence.
Dans le premier cas, l’aide reste une ressource. Dans le second, elle commence à devenir une condition du fonctionnement.
Devenir moins dépendant ne signifie donc pas fermer la porte à l’extérieur. Cela peut simplement signifier que l’extérieur n’est plus le seul endroit depuis lequel certaines choses peuvent être pensées.
IV — La fin peut être difficile pour le système comme pour l’accompagnant
Une relation d’accompagnement crée ses propres repères.
L’organisation peut y trouver de la sécurité, une continuité, un espace différent du quotidien. L’accompagnant peut y trouver une relation construite dans le temps, la reconnaissance de son apport et parfois le sentiment très réel d’être utile.
La perspective de devenir moins nécessaire peut donc être inconfortable pour les deux côtés.
Le système peut se demander s’il saura continuer sans cet appui. L’accompagnant peut se demander si les mouvements observés sont suffisamment solides ou si son retrait ne risque pas de laisser réapparaître les fonctionnements anciens.
Il s’agit alors de se rappeler qu’arrêter d’être indispensable ne signifie pas disparaître, mais cesser d’agir comme si rien ne pouvait tenir sans soi.
Cette distinction est importante. Il ne s’agit pas de provoquer l’absence, mais de ne pas faire de sa présence une garantie permanente sans laquelle le système serait supposé retomber.
V — Partir trop tôt et rester trop longtemps peuvent produire des effets différents
Toute diminution d’accompagnement n’est pas nécessairement pertinente.
Un retrait trop rapide peut exposer le système alors que les nouvelles possibilités restent fragiles. Une conversation devenue possible une fois n’est pas encore nécessairement devenue une capacité ordinaire. Une protection qui s’est momentanément détendue peut retrouver rapidement sa fonction lorsque la pression revient.
Mais la situation inverse existe également.
Un accompagnement qui continue à occuper la même place alors que le système commence à produire lui-même certaines réponses peut maintenir artificiellement une fonction qui n’est plus aussi nécessaire.
L’accompagnant peut alors finir par reprendre ce que l’organisation commençait à assumer.
Entre le départ prématuré et la présence prolongée, il n’existe pas de moment universellement juste.
La question est plutôt celle du mouvement : la relation d’accompagnement évolue-t-elle avec ce que le système devient capable de porter ?
VI — Devenir inutile peut être une autre manière de rester présent
La disparition de la dépendance ne signifie pas nécessairement la disparition de toute influence.
Une organisation peut continuer à utiliser une distinction entendue plusieurs mois auparavant. Une équipe peut reprendre spontanément une question qui avait d’abord été posée par l’accompagnant. Une manière différente d’entendre les résistances peut devenir suffisamment familière pour que personne ne se souvienne exactement de son origine.
À ce moment-là, l’accompagnement n’est plus présent sous la forme de celui qui intervient.
Il subsiste peut-être dans ce que le système sait désormais faire autrement.
Finalement, accompagner consiste à laisser suffisamment d’espace pour que le mouvement appartienne au système, jusqu’au point où on ne se souviens pas de l’accompagnant mais de ce qui a changé.
Devenir inutile ne serait alors pas disparaître sans laisser de trace.
Ce serait peut-être laisser une trace qui n’a plus besoin de celui qui l’a produite pour continuer à exister.
Du côté de Murmures d’organisations
Murmures d’organisations propose une vision de l’accompagnement profondément éloignée de la figure de celui qui conduit le système vers la bonne destination. Dans la conversation entre le Fourbe et le Skippy, accompagner revient moins à guider, sauver ou convaincre qu’à créer un espace dans lequel quelque chose peut changer sans être brusqué.
Cette manière de regarder éclaire directement la question de la fin.
Si l’accompagnant est celui qui produit le mouvement, son absence menace logiquement le mouvement. Si son rôle consiste davantage à créer temporairement des conditions dans lesquelles le système peut retrouver ses propres possibilités, sa disparition progressive devient moins contradictoire avec la réussite.
Le livre montre aussi que les transformations durables apparaissent souvent sous forme de micro-inflexions : des réponses moins automatiques, des différences davantage tolérées, des soutiens plus fiables ou un système qui commence à voir ce qu’il produit lui-même.
Ces déplacements ne portent pas nécessairement la signature de celui qui les a accompagnés.
Et c’est peut-être précisément leur intérêt.
Lorsque le système commence à reconnaître ses propres boucles, à entendre autrement ses protections et à produire des réponses qu’il ne produisait pas auparavant, l’accompagnant peut cesser progressivement d’être celui qui doit rendre ces choses visibles.
Le Tao de la Connerie Ordinaire pourrait alors raconter l’histoire d’un accompagnement tellement réussi qu’après cinq années supplémentaires, douze renouvellements de contrat et quatre changements de nom du programme, l’organisation ne sait toujours pas organiser une réunion de transformation sans vérifier d’abord les disponibilités du consultant.
La connerie ordinaire commence quand l’accompagnement prétend développer l’autonomie du système tout en organisant sa propre nécessité permanente.
À observer dans votre organisation
1. Lorsque certaines choses deviennent ordinaires
Une conversation qui nécessitait autrefois un cadre particulier peut finir par avoir lieu dans une réunion ordinaire. Une question autrefois apportée par l’extérieur peut commencer à circuler spontanément. Ce qui devient banal est parfois plus révélateur que ce qui reste spectaculaire.
2. Ce qui manquerait réellement si l’accompagnement cessait
L’absence imaginée d’un accompagnant peut provoquer différentes réactions. Il peut manquer une expertise particulière, un regard extérieur, une sécurité relationnelle ou simplement une habitude. Ces absences ne disent pas toutes la même chose de la relation construite.
3. Quand la trace devient difficile à attribuer
Avec le temps, certaines manières de parler ou de regarder une situation peuvent devenir tellement intégrées qu’elles ne sont plus associées à celui qui les avait introduites. L’origine se brouille tandis que la possibilité demeure. Cette perte de paternité peut aussi être une forme de transmission.
4. Une relation qui change de forme
Un accompagnement peut cesser d’être permanent sans disparaître complètement. Une présence fréquente devient ponctuelle ; un rôle central devient un regard occasionnel ; une demande de solution devient une demande de confrontation. La diminution de la place occupée peut raconter autre chose qu’un désengagement : le système et l’accompagnant ne semblent simplement plus avoir besoin l’un de l’autre de la même manière.
Ce qu’il faut retenir
Un accompagnement n’a pas nécessairement réussi parce qu’il devient rapidement inutile. Certaines transformations ont besoin de temps, de constance et d’un appui suffisamment stable pour que de nouvelles possibilités deviennent réellement soutenables.
Mais sa réussite ne peut pas non plus se mesurer uniquement au fait que l’organisation continue à le demander.
À mesure que le système se transforme, la relation avec celui qui l’accompagne peut elle aussi évoluer. Ce qui dépendait initialement fortement d’une présence extérieure peut progressivement entrer dans le fonctionnement ordinaire de l’organisation.
Murmures d’organisations invite à regarder moins la puissance de celui qui transforme que ce qui devient possible dans le système. Cette logique vaut également pour l’accompagnement : le déplacement le plus profond est peut-être celui qui permet à l’organisation de continuer à voir, questionner et bouger sans avoir besoin que quelqu’un occupe durablement le centre de ce mouvement.
Devenir inutile n’est donc pas nécessairement l’objectif à atteindre. C’est plutôt une possibilité que l’accompagnement devrait pouvoir supporter lorsque ce qu’il aidait à produire commence réellement à appartenir au système.
Si notre présence n’était plus nécessaire demain, considérerions-nous cela comme la fin de notre utilité — ou comme l’un des signes que quelque chose a réellement été transmis ?
