Fév 242018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

C’était la fête dans la grande salle de réception de l’Entreprise. Tous les employés, Chefs et Bougres méritants, avaient été invités. Les membres du Conseil, installés sur l’estrade, chacun sur son fauteuil parfaitement aligné sur celui de ses voisins, donnaient une contenance à leurs jambes ainsi exposées au public. Certains les croisaient haut, révélant des chaussettes parfois trop courtes, certains gardaient les deux pieds à plat, révélant leur personnalité par l’espace qu’ils tolèrent entre leurs genoux. Bref, le concours d’élégance était lancé. Et puis il y avait les regards. Il y avait les Dirigeants qui regardaient le public, mais sans fixer quiconque. D’autres identifiaient une personne à qui il envoyaient un petit signe complice, montrant à quel point ils étaient proches du peuple. Certains regardaient obstinément le Chef des Dirigeants, qui donnait son discours, et comme ils le voyaient de dos, ce ne devait pas être passionnant.
Le Chef des Dirigeants terminait son discours. Il vantait la créativité de l’Entreprise qui venait d’être récompensée par un grand prix très convoité de l’Innovation. Un des critères déterminant pour l’obtention de cette récompense avait été le domaine choisi par l’Entreprise : l’Environnement.
L’Entreprise venait d’être sacrée comme meilleure innovatrice pour l’Environnement.
Il faut dire que depuis des mois, le service de Communication vantait le Conseil et la Hétchare, le service des GISPER (consulter le Glossaire Inique), pour avoir su inciter et motiver chaque employé à participer à l’impact de l’Entreprise sur son environnement direct. Il y eut une communication intensive, notamment sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur ‘FaceBougre’. Petit à petit la nouvelle était devenue virale et assez rapidement, le monde entier, dans un périmètre de dix kilomètres autour de l’Entreprise, fut au courant : chaque employé participait activement à l’entretien des espaces verts de l’Entreprise.
Le Chef des Dirigeants était en train de remercier le public et brandissait le trophée, les membres du conseils donnaient une standing ovation et le tout sous des applaudissements somme toute assez peu énergiques du côté du public.
Il faut dire que le public en question, et notamment le Chef, se rappelait ce qui était soi-disant une source de motivation pour participer à la nouvelle mission environnementale de l’Entreprise.
Le Chef se remémorait l’histoire. Tout avait commencé avec le Consultant lors de cette réunion du Conseil au cours de laquelle le Chef avait regagné ses galons. Le Consultant avait expliqué que pour réduire les effectifs et augmenter la profitabilité, il suffisait de réduire les effectifs des fonctions dites annexes en transférant tout ou partie de leur travail sur les fonctions fondamentales ainsi responsabilisées. Séduit par la simplicité et le bon sens de la proposition, le Conseil avait décidé de mener une expérience afin de valider l’efficacité d’une telle mesure.
C’est ainsi que disparut la fonction EVE, Espaces Verts et Environnement, et l’activité de cette fonction fut transférée sur chaque employé de l’Entreprise. Chacun a donc hérité d’une partie de tonte, de ramassage de feuille, de balayage, de taille, de traitement insecticide, de peinture, etc. Comme les GISPER veillaient, le transfert des nouvelles activités se fit dans le respect des personnes en considérant en premier lieu leur grade.
Ainsi, un Bougre se doit de ramasser les feuilles quand un Chef pilote un tracteur-tondeuse. Un Chef taille les haies qui sont à sa hauteur, un Bougre taille les haies hautes ou très basses. Le Fourbe balaye les allées et sort les poubelles. Le Skippy… mais personne ne savait qui était le Skippy, à part quelques uns qui pouvaient le voir accomplir sa tâche comme les autres.
De EVE, il ne restait qu’une personne, un jardinier de métier passionné, dont la tâche était maintenant de s’assurer que les équipements étaient disponibles et entretenus.

Le Chef se remémorait l’histoire et décida de quitter la fête pour rejoindre les ex-membres du Club, car il s’en voulait toujours, sans savoir pourquoi, de l’’avoir fermé.
Le Chef les retrouva dans le bureau du Fourbe. Il y avait la Bougre Complice et le Bougre au Stagiaire. Bien sûr aucun des trois n’avait été invité à la fête et c’était mieux comme ça.
La Bougre Complice racontait à quelle vitesse son équipe était en train de produire de nouvelles avancées, simplement en travaillant dans le Club sans Local, ce qui passionna le Chef qui s’infiltra dans la conversation :
« Vous voulez dire que notre projet d’innovation de rupture avance à nouveau ? demanda-t-il.
-Oui, répondit la Bougre Complice, en fait sans aucune structure et ressource à disposition autre que la bonne volonté des gens, l’équipe entre d’autant mieux dans l’Effectuation.
-Comment ça ?
-Par exemple, il est devenu évident qu’il suffit de définir nos objectifs à partir de ce qu’on a, plutôt qu’à partir de ce qu’on voudrait avoir. Ainsi on est sûr d’avancer et c’est ce qui se produit.
-Et ça donne des vrais résultats ? Des résultats qu’on peut montrer ?
-Ben oui, sinon on le ferait pas ! »

La Bougre Complice se leva et invita le Chef à la suivre devant un panneau mural couvert de schémas et de données. Le Chef était abasourdi : le projet d’innovation de rupture venait de faire un solide pas en avant.
Le Chef reprit à l’adresse de tout le groupe présent :
« Dites… vous seriez prêts à m’aider pour faire la même chose sur FLEXTOR ?
-Je ne sais pas si je saurai faire cela avec une équipe qui n’est pas la mienne, répondit la Bougre Complice.
-Je ne suis qu’observateur, dit le Bougre au Stagiaire. »
Le regard du Chef se tourna vers le Fourbe.
« Je veux bien, dit le Fourbe, mais à une condition.
-Dites toujours, dit le Chef.
-Vous m’avez assez engueulé comme ça devant tout le monde lorsque je vous faisais part de mes idées…
-Je sais, interrompit le Chef, je ferai attention c’est promis !
-Non, je vous connais, mais je veux bien vous aider à condition que personne ne sache que je vous aide. C’est uniquement entre vous et moi.
-Pourquoi pas, dit le Chef en réfléchissant, en somme vous me proposez de devenir mon Skippy…
-Je ne suis pas Skippy, je suis un Fourbe qui souhaite rester dans l’ombre pour être plus efficace et surtout pour ne pas avoir à me faire engueuler devant tout le monde tout le temps.
-Marché conclu ! dit le Chef dans un sourire franc et soulagé, j’ai dit que je récupèrerai FLEXTOR et je le récupèrerai par tous les moyens ! Je suis content ! Tiens ! Je vous invite à la Cafèt, c’est moi qui régale ! En plus aujourd’hui c’est spécialité anglaise, le sandwich RAF : Raifort, Abricot et Fenouil, le tout avec un bol de Worcestershire, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le GISPEP est embêté… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Fév 172018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Dix minutes : c’était le temps alloué au Chef pour se refaire une réputation devant le Conseil.
Dix minutes : c’était le temps qui venait de s’écouler, le Chef éteignait son ordinateur sous les applaudissements du Conseil.
Le Chef ressentait plusieurs émotions contradictoires à la fois et ne savait pas laquelle choisir.
Il y a avait de la fierté, ce qu’il venait de réussir n’était pas gagné d’avance.
Il y avait de la honte, il venait de partager des résultats auxquels il ne croyait pas, car il ne croyait toujours pas à l’intérêt des 9 et des 1 en eux-mêmes.
Il y avait de la joie, car le champ des possibles s’ouvrait à nouveau devant lui.
Il y avait de la tristesse, car pour revenir sous la lumière il avait fermé le Club du Fourbe en sachant qu’il faisait une erreur, sans pour autant savoir précisément laquelle.
Pourtant, il était le premier d’entre les Chefs à avoir produit de tels résultats. Le système monté par le GISPEP fonctionnait et il l’avait utilisé en serrant le poing dans sa poche.
Mais pour le Chef, l’enjeu était autant de se repositionner à nouveau parmi les acteurs influents reconnus par le Conseil que de contrer le GISPEP qui avait pris son envol avec sa nouvelle structure en profitant de la situation délicate du Chef. Et puis, l’enjeu suprême était de ne pas perdre FLEXTOR qui positionnerait le Chef comme personnage évident et incontournable pour l’Innovation dans l’Entreprise.
Le GISPEP était maintenant une cible mouvante pour le Chef mais rien dans l’attitude de ce dernier à l’égard du GISPEP ne pouvait l’indiquer et le GISPEP s’affichait en tant qu’égal du Chef, savourant sa nouvelle position au sein de l’Entreprise.
Alors qu’il allait sortir de la salle du Conseil, le Chef fut appelé à rester quelques instants et à se rasseoir à la table partagée par les Dirigeants.
Le Chef, surpris, s’installa sur une fesse sur le premier fauteuil libre qu’il trouva, comme s’il était prêt à un départ précipité. Le Consultant se leva et se prépara à donner son exposé :
« L’Entreprise est maintenant dans sa phase de transition, les résultats présentés il y a quelques instants le démontrent, ouvrit le Consultant avec l’approbation désordonnée des membres du Conseil. Pour autant, reprit-il, il s’agit de profiter de cette phase pour laisser le passé là où il est et s’ouvrir à un nouvel avenir, que vous devrez décrire en termes d’objectifs à court, moyen et long terme. » Le Consultant fit une pause, prenant le temps de regarder chaque personne assise autour de la table du Conseil, histoire de créer une attente.
« Qu’est-ce que vous entendez par ‘long terme’ ? demanda un des Dirigeants.
-Au vu du type d’activité de votre entreprise et de son contexte réglementaire, 25 ans représente un minimum lorsque je parle de long terme.
-Mais… c’est très loin dans le futur, comment raisonner à 25 ans ?
-C’est justement le challenge qui est le vôtre maintenant, mais ce n’est pas le seul…
-Excusez-moi, interrompit le Chef en levant le doigt comme à l’école, vous basez votre raisonnement sur notre type d’activité pour déterminer ce qu’est le long terme, mais ne vaudrait-il pas mieux se baser sur la réactivité du marché et sa volatilité ? »
Plusieurs Dirigeants acquiescèrent, confortant le Chef dans son retour à la lumière.
Le Consultant sourit d’un air entendu avant de répondre :
« C’est le point de vue de tout débutant en stratégie : le marché, ils n’ont que ce mot à la bouche… Comme si les Clients savaient ce qu’ils voudront acheter dans le futur ! Mais regardez les grandes entreprises qui réussissent, ce sont celles qui dictent leurs propres besoins aux Clients !Elles anticipent et savent passer au dessus des souhaits de leur marché pour créer un besoin auquel personne n’avait pensé : c’est ça l’Innovation avec un grand ‘I’ ! Créer un besoin auquel personne n’avait pensé !
-Quand même, coopérer avec le Client est un bon moyen… interrompit le Chef.
-C’est le système à la mode en ce moment, c’est vrai ! Mais faites-moi confiance, cela ne durera pas, comme toute mode. Concentrez-vous sur les besoins à créer ! » rétorqua le Consultant en fixant le Chef d’un air entendu.
Le Chef s’adossa dans son fauteuil et se tut.
« Et justement votre premier challenge, reprit le Consultant en s’adressant aux Dirigeants, c’est de définir très précisément là où vous souhaitez que l’Entreprise soit dans 25 ans, sur le plan des produits, du personnel, de l’organisation et des finances. Pour cela, le mieux est de demander à vos subordonnés de créer différentes présentations powerpoint qu’ils vous proposeront et auxquelles vous pourrez réfléchir et surtout être pointilleux sur les détails. »
Les Dirigeants acquiescèrent en silence, d’un air entendu.
« Ensuite, compléta le Consultant, l’important, c’est le Chemin que vous emprunterez pour atteindre cette cible bien définie qui devra se concrétiser telle quelle dans 25 ans. Ce Chemin doit être parfaitement défini en termes d’étapes, de chemin critique, de ressources allouées où et quand.
-Mais il peut y avoir plusieurs chemins possibles, douta un des Dirigeants.
-Exactement, c’est pour cela que vous demanderez à vos subordonnés de vous proposer différents scénarios possibles précis afin que vous puissiez choisir sur la base d’un ensemble de critères judicieux…
-Comme quoi par exemple ?
-À ce stade je vous recommande d’appliquer la méthode Concrete and Operational Useful Indicators for Long Lasting Entreprises, j’en suis spécialiste et diplômé du MIT, et je peux l’intégrer comme avenant à notre contrat très rapidement. »
Les Dirigeants se regardèrent : ils étaient d’accord et le Chef Suprême, d’un mouvement de tête, indiqua au Consultant que l’avenant était accordé et qu’il pouvait reprendre sa présentation.

Pendant ce temps, le Fourbe et la Bougre Complice étaient chez le Skippy :
« C’est vraiment étonnant, dit le Fourbe, des membres ‘accros’ du Club ne nous ont pas attendus et ont choisi de se retrouver deux fois par semaine à la cafétéria pour partager, le temps du repas, leurs expériences, qu’elles soient positives ou négatives ! J’ai même vu un jour un groupe qui s’était assis à une table près d’un mur et qui avait affiché des trucs pour réfléchir…
-Oui ! C’est marrant, renchérit la Bougre Complice, il y a une bonne partie de mon équipe qui rejoint ces tablées pour y traiter de points particuliers, problèmes ou opportunités, liés à notre projet d’innovation de rupture et ils me disent que chaque fois, rien que d’avoir les feedbacks d’autres personnes, sans enjeux et sans politique, c’est d’une très grande richesse pour eux !
-J’ai même vu un des Cinq Processus du Rituel improvisé de façon très efficace ! C’est comme si le Club était encore là, sans être là, conclut le Fourbe, rêveur.
-Ça me rappelle le Soutra du Diamant, dit le Skippy, ‘le Club n’est pas le Club, c’est pour ça qu’on l’appelle le Club’
-Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda la Bougre Complice.
-Ça veut dire que les choses, toutes les choses, sont plus que ce que nous en percevons et que l’étiquette que nous leur collons pour les identifier n’est rien d’autre qu’une étiquette… »
Le Fourbe et la Bougre Complice regardaient le Skippy avec un regard bovin qui aurait fait pleurer la Vache Qui Rit. Le Skippy s’efforça de rester sérieux et reprit :
« En fait, tant que le Club était dans son local, rien ne vous indiquait ce qu’il s’y passait vraiment. Tous, nous étions concentrés sur la production de résultats, de prototypes, de pépites… Mais ce n’était pas le Club. Le Club n’est plus et du coup le Club est bien plus que cela !
-Mais alors, dit la Bougre Complice, je pourrais aussi dire :’le Club à la Cafèt’ n’est pas le ‘Club à la Cafèt’, c’est pour ça qu’on l’appelle le ‘Club à la Cafèt’…
-Oui, dit le Skippy, ce que nous percevons aujourd’hui n’est qu’une partie d’une des possibilités d’un des chemins que pourrait prendre le Club sans local ! Gardons toujours cela à l’esprit et surfons avec la vague qui se crée… à moins qu’elle ait existé avant, cette vague, et que ce ne soit que maintenant qu’on la voit… »

Pendant ce temps, le Consultant terminait son exposé devant le Conseil emballé et le Chef désemparé :
« Maintenant que vous avez compris que seul le Chemin compte et que vous allez le décrire avec une grande précision, la même tout au long de vos hypothèses dans le temps, vous allez progressivement vous rendre compte que la croissance que vous aller projeter va se répercuter de façon amplifiée sur les effectifs des fonctions annexes de l’Entreprise, ces fonctions qui sont là pour aider les fonctions fondamentales à faire leur job et satisfaire les Dirigeants. Si l’effectif croît, alors les coûts aussi : ce serait totalement incohérent de dépenser ainsi, dans des fonctions annexes, la croissance créée. Vous avez déjà lancé une initiative visant à recentrer l’Entreprise sur ses fondamentaux, il va s’agir alors de recentrer les ressources sur les fonctions fondamentales que sont la Recherche et Développement, la Production et les Commerciaux… quoique les commerciaux, c’est à discuter avec l’avènement du Digital… mais ce n’est pas le propos ! Tout l’enjeu va donc être de convaincre les fonctions fondamentales de rependre à leur compte et sans augmentation de ressources, une bonne partie du job des fonctions annexes, ce qui vous permettra de réduire leurs effectifs puisque vous aurez démontré deux choses : n’importe qui peut faire leur job aussi bien qu’eux et n’importe qui le fait sans besoin de ressources supplémentaires ! Ainsi, réduire leur effectif est une évidence, même pour eux !
-OK mais pour les fonctions fondamentales, c’est plus de boulot, ils ne vont pas être d’accord ! dit un des Dirigeants.
-C’est effectivement le Challenge, mais vous avez déjà lancé l’initiative de re-centralisation sur les fondamentaux qui met à l’honneur ces fonctions… Mettez à l’honneur ceux qui acceptent de travailler plus, faites en une affaire de loyauté, d’honnêteté, de dévotion envers le marché au bénéfice de l’Entreprise … Vous verrez, ça marche ! » Le Consultant, essoufflé, avait terminé. Les Dirigeants se regardaient d’un air complice et confiant. Le Chef se leva, salua sans aucun retour de la part des Dirigeants et sortit de la salle du Conseil en se demandant s’il appréciait vraiment ces passages dans des dimensions parallèles. Il se dit et se jura de récupérer FLEXTOR, il ne pouvait pas laisser ce projet, son projet, dans cette situation. Il partit d’un pas décidé vers son bureau, le GISPEP allait en baver et FLEXTOR serait sauvé.

Pendant ce temps la conversation continuait chez le Skippy :
« Mais alors, comment on fait maintenant ? demanda la Bougre Complice.
-Je pense que nous sommes dans une phase dite ‘de délivrance’. C’est une phase assez courte dont il faut profiter. C’est un moment où on arrive à lâcher ce qui nous retient au passé et du coup il devient possible d’envisager les choses différemment. C’est aussi un moment transitoire où nous sommes à même de mieux faire la différence entre le réalisable et l’inaccessible…
-Ça me rappelle la phrase que vous aviez dite, interrompit le Fourbe, une phrase de Watzlawick…
-Je me souviens, dit le Skippy, ‘En nous efforçant d’atteindre l’inaccessible, nous rendons impossible ce qui serait réalisable’… C’est tout à fait ça et nous sommes dans une phase où nous pouvons choisir de mettre notre énergie sur ce qui mérite notre attention, le réalisable, et d’abandonner ce qui ne la mérite plus, l’inaccessible…
-Alors quoi ? On fait quoi ? insista la Bougre Complice.
-Je vous l’ai déjà dit, répondit le Skippy, on surfe sur la vague du réalisable… Dites, si on allait continuer notre discussion à la cafèt, on aura peut-être une session de ‘Club sans local’ ? En plus, aujourd’hui, c’est brochette du futur, c’est la brochette NASA : Nougat, Asperges, Saucisse et Antésite, il parait que c’est super !

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Les Dirigeants recentrent les ressources… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Fév 102018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Il y avait une pancarte, rédigée à la main, scotchée sur la porte du Club.
La poignée avait été enlevée, la porte était verrouillée.
Sur la pancarte, on pouvait lire : « Fermé par ordre de la Direction ».
Le message, manuscrit, n’était pas signé.

La note d’information émise par le Chef avait annoncé cette fermeture comme une décision salutaire pour la longévité de l’Entreprise, recentrant ainsi les Bougres sur leur travail.
Un paragraphe entier rappelait que toute personne se trouvant en situation d’avoir du temps libre pendant ses heures de travail se devait d’en informer sa hiérarchie afin que ce temps libre puisse être comblé.
Un autre paragraphe invitait aussi à informer de façon anonyme sa hiérarchie de tout comportement pouvant indiquer qu’une personne avait du temps libre.
Tout cela dans un esprit de saine productivité et en toute conformité avec le Processus Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail, dont l’acronyme significatif n’avait toujours pas été trouvé.
Le Chef, par cette décision largement communiquée auprès du Conseil des Dirigeants, avait regagné un statut plus conforme avec les attentes du Conseil, même si ce n’était pas encore gagné. Le Chef avait encore des preuves à faire, notamment en ce qui concernait la performance de ses équipes telle que mesurée par la toute nouvelle structure du GISPEP.
Le Chef avait invité son coach à l’aider à travailler la présentation qu’il allait donner dans quelques heures devant le Conseil.

Pendant ce temps, le Fourbe était chez le Skippy :
« Bon… Eh ben là, c’est vraiment foutu…
-Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda le Skippy.
-Tu rigoles ? Tout est bloqué ! Je n’ai même pas accès au matériel du Club ! Tout est confisqué et enfermé…
-C’est vrai et en quoi est-ce un problème ?
-Non seulement les habitués du Club ont perdu le moral, mais pour le projet d’innovation de rupture, je te rappelle que c’était le seul moyen à notre disposition pour avancer ! Donc c’est un problème parce que tout est bloqué et qu’on ne peut même plus montrer notre potentiel à créer de la valeur pour cette boite !
-Mais encore ? insista le Skippy.
-Mais encore ? Eh ben : merde ! J’en sais rien ! C’est bloqué, c’est foutu, j’ai juste envie de tout plaquer… Voilà, mais encore, mais encore, merde ! » se fâcha le Fourbe, à la fois en colère et malheureux de se fâcher.

Pendant ce temps, le Coach et le Chef travaillaient à la présentation du Chef :
« Combien de slides avez-vous préparés ? demanda le Coach.
-Juste une dizaine, j’essaie de faire court et droit au but, de façon à ce qu’ils voient bien, au Conseil, que je suis efficace, moi ! répondit le Chef.
-Croyez-vous qu’une dizaine de slides représente vraiment le travail que vous avez accompli ? questionna le Coach.
-Non ! C’est une synthèse, je cherche vraiment à pointer l’essentiel…
-Croyez-vous qu’une dizaine de slides représente vraiment les connaissances qui sont les vôtres ?
-Bien sur que non, mais vraiment, je cherche à apporter au Conseil ce qui lui est nécessaire et suffisant pour comprendre ce que j’ai fait…
-Croyez-vous qu’une dizaine de slides représente vraiment l’énorme expérience que vous avez accumulée durant toutes ces années ?
-… Non plus… Mais je commence à être perdu… Où voulez-vous en venir ?
-Vous êtes perdu, ou plutôt vous vous sentez perdu, car vous n’êtes pas en contact avec vos émotions fondamentales, vous avez oublié votre enfant intérieur et, du coup, vous n’êtes plus à l’écoute de l’Univers.
-Euh… pourquoi pas ? Mais ma présentation est dans quelques heures et je n’ai que dix minutes pour faire passer mes messages, alors je dois être le plus concis possible et n’est pas concis qui veut…
-Qu’entendez-vous par « concision » ? En quoi cela vous soulage-t-il d’être concis ?
-C’est pas que ça me soulage, c’est juste que j’ai dix minutes en tout !
-Oui… je comprends… Concision… Circoncision… Vous savez les mots ne sont pas sans fondement ni les liens entre les mots… Vous faisiez du sport étant enfant ? Vous aviez peur déjà à l’époque des douches communes ?
-Non mais c’est pas la question ! s’énerva le Chef en tapant sur la table.
-Je vois que nous touchons un point sensible, si ce n’est LE point sensible… Mais en tant que coach je ne suis pas thérapeute, mon rôle est juste de vous aider à pointer vos zones d’ombres, sombres, qui peuvent vous hanter à l’insu de votre plein gré… Mon rôle est aussi de partager, en toute éthique, avec vos Dirigeants, les progrès que vous faites, ou pas.
-OK, OK… Je la vois ma zone d’ombre… merci… Et pour ma présentation, comment je fais ?
-Surtout, faites confiance à votre intuition, prêtez attention aux signes qui vous entourent et lâchez prise. Le plus important, c’est de lâcher prise… C’est le plus difficile aussi.
-Bien… Et comment je fais tenir tout ce que je sais en dix minutes ?
-En vous faisant confiance. Voyez-vous, la Salle du Conseil n’est pas une douche commune, même si vous vous y sentez nu et observé, comme lorsque vous étiez enfant…
-Oui… Mais je fais combien de slides finalement ?
-Il me semble que vous cherchez une forme de sérénité face à cette présentation…
-Ben oui…
-Rappelez-vous, la recherche du bonheur n’est qu’illusion, vous croyez avoir à parcourir un chemin pour atteindre le bonheur… mais le bonheur est le chemin…
-On dirait une citation sur Facebook…
-Toutes les sources d’inspiration sont bonnes à prendre…
-Alors ? Combien de slides ? Finalement je mets quoi dedans ?
-Ce qui importe, c’est votre alignement avec votre vôtre profond, lequel est en harmonie avec l’Univers. Pensez à tout ce que je vous ai dit, la solution est en vous, acceptez de la voir en acceptant l’enfant que vous n’êtes plus… Je vois que notre temps est écoulé, je vous laisse à vos réflexions en vous remerciant chaleureusement de votre aide précieuse. » Sur ces mots le Coach quitta le bureau du Chef, le laissant plongé dans une perplexité d’une profondeur sans égale.

Le Skippy et le Fourbe poursuivaient leur conversation :
« Vois-tu, dit le Skippy, il est des obstacles insurmontables lorsqu’on les regarde en face. Les attaquer, tenter de les briser est peine perdue, voire pourrait être dangereux…
-C’est bien la merde dans laquelle on est, répliqua le Fourbe.
-Pour autant ce n’est pas synonyme d’abandon ni de défaite ! Tout à l’heure, tu m’as dit que c’est un problème parce que tout est bloqué et qu’on ne peut même plus montrer notre potentiel à créer de la valeur pour cette boite…
-Oui, c’est vrai…
-Pas tout à fait ! Tout est bloqué, c’est vrai. On ne peut plus montrer notre potentiel à cette boite… ce n’est pas vrai… ou plutôt ce n’est pas complet. Il faudrait dire : ’On ne peut plus montrer notre potentiel à cette boite avec le Club tel qu’il était et tel qu’il n’est plus’.
-Ouais… bon…Tu joues sur les mots… se renfrogna le Fourbe.
-Pas tant que ça ! Face à des obstacles insurmontables de face, il est toujours possible de les voir de dessus ! OK, le Club n’a plus de local, c’est un fait. J’ai alors une question, en ‘vue de dessus’, dit le Skippy en mimant les apostrophes avec ses doigts : Et si le Club n’avait pas besoin de local ? Et si on se disait que si le Club n’a pas de local, c’est donc qu’il est potentiellement partout ?
-Mais… Le matériel ? Tout ça ? On le met où ?
-Ça, c’est être face à l’obstacle ! Vu de dessus, la question est : qu’est-ce qui est le plus important ? L’Esprit du Club ou le matériel ?
-L’Esprit du Club, c’est sûr mais tu ne m’enlèveras pas de l’idée qu’il nous faut du matériel…
-C’est vrai, imagine maintenant que, dans ce bâtiment, l’Esprit du Club règne partout… Les gens s’entraident, ils n’ont plus peur de partager leurs problèmes, il n’y a plus de territoire à défendre mais juste des challenges à résoudre au service des clients, des personnes et de la boite…
-… Alors, obtenir du matos ne sera pas un problème…
-Voilà ! Tu l’as ! s’exclama le Skippy.
-Si tu veux… Mais on n’a jamais fait ça…
-Tu as déjà fait un Club… tu sauras faire un Club sans local… Dis-donc… Ça m’a donné faim, on va manger ? C’est sandwich RATP : Rutabaga, Anis, Toastinettes et Poires au jus, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef reprend du poil de la bête… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Fév 032018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef avait attendu une bonne heure dans le petit salon qui servait d’antichambre, ou de purgatoire c’était selon, à la Salle du Conseil, lieu du pouvoir ultime de l’Entreprise où les personnes convoquées venaient recevoir leur jugement dernier.
Cette heure lui avait permis de ruminer bon nombre de scénarios jusqu’au moment où il décida que ça ne servait à rien. Le Chef venait de réaliser que face au pouvoir ultime, toute affirmation de sa propre identité était peine perdue. Son Ego venait d’en prendre un coup. Finalement, il n’était rien. Intérieurement, il tournait en rond sur ces pensées quand il réalisa que c’était un nouveau scénario. Le Chef prit conscience qu’il ne pouvait pas ne pas avoir de scénario en tête. Il réalisa que la pression qu’il percevait de la situation le plongeait systématiquement dans le futur, essayant de le lire ou au moins de le deviner. A ce moment, le Chef crut entendre la voix du Skippy sans pour autant comprendre ce qui était dit. Il sursauta. Il regarda à gauche puis à droite, réalisa qu’il était seul et soupira. Vraiment, plus rien n’allait comme avant, tout foutait le camp. Le Chef se dit in-petto qu’il avait connu des jours meilleurs.
La porte de la Salle du Conseil s’ouvrit, mais personne n’en sortit. Le Chef, comprenant qu’il s’agissait d’un signal de bienvenue, se leva et s’approcha. Lorsqu’il fut en vue des Dirigeants affairés autour de la grande table en marbre, l’un deux l’invita d’un hochement de tête à entrer.
« Restez debout, dit un des Dirigeants, nous n’en n’avons pas pour longtemps ! »
Le Chef, qui allait s’asseoir, interrompit son mouvement, restant quelques instants dans une posture instable et grotesque. Il finit par se redresser et reprit contenance.
« Nous voudrions juste comprendre votre intention avec cette nouvelle organisation que vous développez, reprit le Dirigeant.
-Une nouvelle organisation ? demanda le Chef, abasourdi.
-Oui, nous avons entendu parler de ce Club, une organisation qui se développerait au sein de vos équipes. Dois-je vous rappeler que toute évolution d’organisation doit faire l’objet d’une demande auprès du Conseil ?
-En fait, il ne s’agit pas d’une organisation, balbutia le Chef, cela ne correspond à aucune perspective d’évolution de l’organigramme, c’est plus un espace où les personnes peuvent innover sur leur temps libre…
-Leur temps libre ? Mais monsieur, nous ne sommes pas le Club Med, ni un village-vacances ! Enfin, que je sache ! » s’exclama un autre Dirigeant en prenant les autres à témoin et déclenchant une hilarité générale, suivie d’un brouhaha de commentaires et de jugements désordonnés à l’encontre du Chef.
Le Chef resta coi, comprenant que quoiqu’il dirait, il serait coupable.
Le Dirigeant reprit :
« En plus, ce temps libre serait dévoué à de l’innovation ! Auriez-vous oublié que l’Innovation est le propre de la fonction Recherche et Développement ? Que faites-vous des fondamentaux de notre Entreprise ? »
L’approbation des autres Dirigeants se faisait entendre et les regards, tantôt pleins de reproches, tantôt pleins de commisération hypocrite, pointaient le Chef, qui se ratatinait intérieurement, concentré qu’il était à maitriser ses sphincters du mieux qu’il pouvait. Il s’attendait au pire, lorsque le Dirigeant conclut :
« Vous avez une semaine pour rétablir la situation et nous montrer que vous agissez en leader digne de cette Entreprise et aussi digne de votre salaire ! »

Sur ces mots, le Chef sortit de la Salle du Conseil et s’assit précipitamment, avant que ses jambes ne le lâchent, sur le canapé du salon d’attente. Heureusement, le salon était vide et le Chef put reprendre ses esprits. Ses esprits revinrent effectivement, mais sous la forme d’une colère pure à l’égard du Fourbe. Le Chef ne savait pas qu’il pouvait nourrir une telle colère et s’en surprit lui-même. En plus, cette colère avait tendance à osciller entre deux états qui se renforçaient mutuellement, conduisant à une inflation exponentielle de cette émotion et surtout du besoin de la faire sortir. Le premier état était une auto-flagellation du Chef : il savait que le Fourbe allait un jour lui créer des problèmes et pourtant en tant que Chef, il n’avait rien fait contre. Le second état était une haine totale envers le Fourbe et ses agissements, conduisant le Chef à se dire que le Fourbe agissait intentionnellement contre lui depuis si longtemps.

Le Chef se précipita vers son bureau, tout en convoquant le Fourbe, qui le rejoint aussitôt.
L’explosion fut nucléaire. Non, nucléaire ne représente pas suffisamment l’énergie déployée en une fraction de seconde. Ce fut la collision de deux trous noirs super-massifs, collision qui engendra des ondes gravitationnelles qui se propagèrent dans l’Entreprise et l’Univers à la vitesse de la lumière. Tout d’abord, le ‘flash’ se produisit alors que la porte du bureau du Chef se fermait. Ensuite le ‘blast’, sonore, se propagea aussi bien dans le couloir que dans les bureaux avoisinants. Puis le ‘souffle’, dévastateur, sous la forme de la rumeur qui se propagea en quelques secondes : « le Chef et le Fourbe se déchirent officiellement ». Et enfin les ‘radiations’, chacun se positionnant en faveur du Chef ou du Fourbe, minant chaque relation, chaque équipe, et se propageant rapidement.
La température monta d’un cran, ce que flaira le Consultant qui prit rendez-vous avec le Chef, puis avec le Fourbe.
Au Chef, le Consultant recommanda d’appliquer la méthode Consistent Hierarchical Innovation Enhancement Result. Le Consultant expliqua au Chef qu’il était lui-même spécialiste certifié et diplômé de l’université en ligne du Missouri Institute of Tacticism. Aussi le Consultant rappela qu’il avait bien prévenu le Chef et que si ce dernier avait écouté ses conseils, il n’en serait certainement pas là, mais sans doute ailleurs.
Au Fourbe, le Consultant recommanda d’appliquer la méthode Promote Innovation Performance Objective . Le Consultant expliqua au Fourbe qu’il était lui-même spécialiste certifié et diplômé de l’université en ligne du Missouri Institute of Tacticism. Aussi le Consultant rappela qu’il avait bien prévenu le Fourbe et que si ce dernier avait écouté ses conseils, il n’en serait certainement pas là, mais sans doute ailleurs.

La propagation du tsunami déclenché par l’explosion entre le Chef et le Fourbe, atteint aussi le GISPEP qui surfa sur cette opportunité pour faire une proposition au Conseil des Dirigeants, par la voie officielle consistant à remplir 14 fois le même formulaire standard (car il y avait 14 Dirigeants au Conseil) qui serait donc vérifié par 14 Vérificateurs indépendants, garantissant que la police de caractères, ainsi que les marges, étaient bien respectées.
Cette proposition fut acceptée après un débat nourri au sein du Conseil sur l’intérêt de la police Verdana 12 dans la lisibilité des documents officiels. Lors de ce débat, deux décisions furent prises, l’une concernant l’élargissement de la marge gauche du formulaire standard, et l’autre concernant l’approbation officielle de la proposition du GISPEP. Cette approbation serait elle-même approuvée dans un mois, lorsque les 14 formulaires d’approbation d’approbation auraient été remplis et validés conformes selon la procédure de validation des décisions approuvées.
La proposition approuvée conduisait le GISPEP à la tête d’une nouvelle structure dans l’Entreprise, réunissant tous les GISPEP, ainsi que les analystes et autres experts en Numérologie Comptable. Cette structure, dont l’acronyme était en cours de définition par l’équipe de Gestion des Acronymes Significatifs, serait en charge de la publication mensuelle des indicateurs en cours de développement, afin de montrer que les ‘9’ étaient bien présents sur les rapports de profit et que les ‘1’ relevaient plus des dépenses. Au sein de ce nouveau département, une unité de recherche serait déployée pour identifier une méthode d’ajout de ‘0’ à la fin des nombres, tout en restant conforme aux exigences du Plan Comptable, de la fiscalité et de la loi de Benford. Bref, le GISPEP était maintenant à la tête d’un empire de 51 personnes dans l’Entreprise, avec la bénédiction du Conseil et du Consultant qui fut désigné pour faciliter la création de cette nouvelle équipe avec une méthode bien à lui.

La Bougre Complice s’était abritée chez le Skippy, avec le Bougre au Stagiaire.
« Vous croyez que tout est fini ? Que c’est foutu ? demanda-elle timidement.
-Bien sûr que non, répondit le Skippy, même si la situation est complexe, chaotique par endroits et que le désordre semble régner partout…
-Mais quand même, c’est n’importe quoi ! Comment on fait, là, au milieu de tout ça ? On peut rien faire, ça nous dépasse complètement ! se plaignit le Bougre au Stagiaire.
-Surtout, ne nous laissons pas impressionner par les apparences. Tout ce que nous observons en ce moment, ou du moins une très grande partie, n’est qu’apparence…
-Enfin merde, ce sont aussi des faits ! s’énerva la Bougre Complice.
-C’est vrai, et ce n’est pas incompatible, reprit calmement le Skippy, et si nous réagissons à partir de ce que nous observons, alors nous nourrissons le système et nous ne serons pas en mesure de le faire évoluer.
-Mais on ne fait pas le poids ! dit le Bougre au Stagiaire.
-Pour changer tout ça en une seule fois, bien sûr que non, dit le Skippy, mais pour préserver ce qui peut l’être et qui nous sera utile pour progresser, nous faisons le poids. Il nous faut aller au-delà des apparences dans ce conflit et en allant au delà, nous nous efforcerons de rendre ces divergences fécondes, même si maintenant tout de suite, nous n’avons aucune idée de comment faire.
-C’est faisable ça ? demanda la Bougre Complice.
-Bien sûr ! Dans un conflit de ce type, ce sont les apparences qui masquent la vérité. Souvent la vérité représente un choix que les protagonistes veulent exprimer par un ‘OU’ », par l’exclusion. S’il y a ‘choix’, c’est qu’il y a ‘possibilité’ et aller au-delà des apparences permet de voir quelles parties du ‘OU’ nous pourrions transformer en ‘ET’. ‘OU’ divise là où ‘ET’ féconde, dit le Skippy.
-Si vous le dites… dit la Bougre Complice. N’empêche, tout le monde s’écharpant, il n’y a plus grand monde à la cafèt… On va manger ?
-Oui ! En plus c’est spécialité LCL aujourd’hui, Limande dans son Chocolat et ses Longanes, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « Le Chef ferme le Club… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Jan 272018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

L’ambiance dans les locaux du Club du Fourbe était chaleureuse, désordonnée, bruyante et accueillante. Certes pour le nouveau venu, ignorant de ce qu’il s’y passe, l’arrivée au Club pouvait être impressionnante. Entrer dans cette salle, c’était un peu comme entrer sur un marché du moyen-âge, avec des gens qui fabriquaient des choses au milieu de chalands ou de badauds qui regardaient, aidaient, discutaient. D’autres dessinaient des trucs sur des tableaux muraux, ailleurs une imprimante 3D chauffait, certains lisaient.
Tout le monde semblait savoir de quoi il s’agissait, sauf le nouveau venu. Certains, parfois, avaient tenté de rebrousser chemin, mais c’était sans compter sur l’Esprit du Club ! L’Esprit du Club était celui de la coopération et du don, au bénéfice des personnes, des idées et des projets. Dans cet Esprit-là, même si le nouveau venu se sentait invisible, il était vu et observé. Si le nouveau approchait de lui-même et prenait contact, il était immédiatement accueilli, sans question aucune sur ses raisons d’être là, ses intentions ou autres qualifications. Si le nouveau venu semblait timide, au bout de quelques instants, un habitué s’approchait, l’accueillait et accompagnait son entrée au Club.
Pour résumer l’Esprit du Club, il y avait un panneau à l’entrée comportant deux flèches qui pointaient dans deux directions opposées. L’une pointait vers l’extérieur et mentionnait ‘EGOS et GRADES’, l’autre pointait vers l’intérieur et mentionnait ‘Le CLUB’. Entrer dans le Club, c’était laisser dehors son EGO (il n’y avait pas d’autres enjeux que les idées et l’innovation) et aussi laisser son GRADE, sa position hiérarchique (il n’y a pas de position de pouvoir au Club, seuls comptent les prototypes et les résultats portés par les personnes).
Dans cet esprit s’était progressivement créée une communauté de passionnés. Cette communauté était très stable même si tout le monde ne participait pas à tout, tout le temps. Certains pouvaient considérer cette communauté comme un clan. En fait, sans le savoir, le Fourbe et la Bougre Complice remplissaient chacun un rôle non-dit, non-écrit et pourtant indispensable à la stabilité d’un clan : le Fourbe assurait le lien avec le Skippy, ‘l’invisible’ qui garantissait que le groupe serait nourri de nouvelles pratiques et méthodes si besoin était, alors que la Bougre Complice maintenait le lien avec le ‘rituel’, celui des 5 processus, qui permettait au groupe de progresser avec aisance.

Le Consultant venait d’arriver au Club. Il se tenait sur le pas de la porte et observait. Il ne donnait pas l’impression d’attendre quoi que ce soit, il observait simplement. Le Fourbe, ayant repéré le nouveau venu, s’approcha et l’accueillit, invitant le Consultant à entrer plus avant. Il y avait, au fond de la salle principale, un coin café qui consistait en deux bouteilles Thermos d’eau chaude, un pot de café en poudre et des gobelets en carton. C’est là que le Fourbe et le Consultant s’installèrent, après s’être dosé un café soluble dont le seul avantage était son aspect de convivialité.

« Alors, c’est ça le Club ! ouvrit le Consultant, en tout cas, merci de me recevoir !
-Ne me remerciez pas, tout le monde a accès au Club, pourvu qu’il en ait envie et qu’il soit disponible, répondit le Fourbe.
-Mais c’est un Club, comme vous l’appelez, il y a donc la notion de membre du Club, comment faites-vous ?
-C’est simple, il y a deux façons de devenir membre : soit vous avez aidé à résoudre le problème d’un autre, soit vous avez apporté vous-même un problème à résoudre.
-Et vous tenez un registre des membres ?
-Pourquoi faire ? s’étonna le Fourbe.
-Par exemple pour éviter que certains parasitent le Club. Vous savez la nature humaine est ainsi faite, il y a des gens qui viendront juste pour profiter du système, sans jamais y apporter quoi que ce soit…
-Non, non ! Je vais pas dire qu’on s’en fout, mais je préfère considérer le Club comme un endroit où chacun a une opportunité d’exprimer de l’autonomie et de l’interdépendance. Bien sûr, il y aura certains profiteurs, mais c’est leur problème à eux, le Club n’est pas là pour régler ça.
-Quand même, connaissant la nature humaine, je peux vous dire que vous vous faites sans doute manipuler par bon nombre d’entre eux, dit le Consultant en désignant, dans un mouvement panoramique du bras, les participants à la session du jour.
-Mais pas du tout !
-Je vous le dis, et le fait que vous n’en êtes pas conscient montre bien que vous vous faites sans doute avoir par bon nombre de profiteurs qui ne voient que leur intérêt.
-Mais non ! Le Club permet aux gens qui en ont envie de réaliser leurs idées en trouvant de l’aide et des outils. Croyez-moi, ils en prennent soin !
-N’empêche, si vous n’étiez pas là pour le gérer et l’administrer, il ne s’y passerait pas grand chose et on vous aurait déjà piqué une bonne partie du matériel !
-Pas du tout ! Je ne suis pas l’administrateur du Club, ni le chef du Club !
-Qui est-ce alors ?
-C’est une responsabilité partagée en permanence. Il y a des gens qui adorent ça, ils le font avec bonheur et efficacité. Moi, j’ai horreur de ça, alors surtout je ne m’en occupe pas ! s’énerva un peu le Fourbe, en se recalant sur sa chaise.
-Vous voulez dire que ce n’est pas géré du tout ? Mais où va l’argent ? Et le temps passé ? »

Le Fourbe n’eut pas le temps de répondre, et c’était mieux comme ça. La Bougre Complice venait d’arriver et s’installait avec eux. Le Consultant la salua du mieux qu’il pût car leurs relations n’étaient pas au beau fixe depuis que les équipes de l’un intervenaient sur le territoire de l’autre. Les recommandations du Consultant, au sujet du projet d’innovation de rupture mené par la Bougre Complice, étaient à l’origine du froid polaire entre eux deux.
D’une part, la Bougre Complice devait fournir des rapports montrant qu’il y avait plus de ‘9’ en profit et plus de ‘1’ en dépenses, mais d’autre part elle devait fournir une analyse de risque prévisionnelle sur deux ans, avec tous les plans B au cas où un de ces risques se présenterait.
Cette analyse était obligatoirement le résultat d’un processus que vendait le Consultant, car lui-seul pouvait le comprendre et le mettre en œuvre. Ce dernier point était, aux yeux des Dirigeants, une preuve du sérieux et de la profondeur des connaissances que le Consultant apportait et donc une preuve supplémentaire que contracter avec ce Consultant ne comportait aucun risque.
Cette méthode s’appelait le Descriptif Analytique des Risques Décisionnels et consistait à recueillir les risques associés à un projet en consultant de façon anonyme les Bougres, associés ou non au projet en question.
Les Bougres devaient enrichir une base de données décrivant ce qu’ils imaginaient être des risques liés à un projet donné et faisaient des propositions de plan B. S’en suivait une analyse statistique multivariée à moment cinétique constant, qui produisait des résultats qu’interprétait le Consultant dans un rapport de cinq cent pages, généré en Inde par une équipe spécialisée dans l’édition de rapports de cinq cent pages, quel qu’en soit le sujet.
Afin de faire gagner du temps à tout le monde, le Consultant faisait une synthèse orale en quinze minutes devant le Conseil des Dirigeants montrant l’importance de la proportion des ‘2’ et des ‘8’ dans la gestion prédictive des risques.
Le problème, partagé par le Consultant et la Bougre Complice, était que la base de données fraichement renseignée comptait à ce jour quelques soixante-huit mille neuf cent quarante-deux (68942) enregistrements, autant de risques identifiés, potentiellement à prendre en compte. Face à cette situation, le Consultant estimait que c’était à la Bougre Complice et son équipe de s’assurer de la pertinence des risques décrits, alors que pour cette dernière, c’était la ‘merde du Consultant’, comme elle se plaisait à le dire.

C’est donc dans cette ambiance que la conversation se poursuivit :
« Si je comprends bien, reprit le Consultant, le Club c’est un genre de foire anarchique…
-Si vous le voyez comme ça, vous n’avez rien compris, répondit la Bougre Complice sèchement.
-En tout cas, vous ne m’enlèverez pas de l’idée que le Club, potentiellement, devrait être un des risques listés dans le DARD.
-Mais pas du tout ! Le Club fait preuve d’une grande discipline ! C’est pas parce qu’il n’y a pas de hiérarchie qu’il n’y a pas de discipline !
-Ben voyons, ricana le Consultant, c’est vrai ! J’oubliais ! Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ! Non mais dites, faudrait arrêter la fumette ! Si ça marchait, ça se saurait d’une part et surtout, toutes les entreprises fonctionneraient comme ça !
-Mais il y a déjà des entreprises qui fonctionnent comme ça !
-Oui, je sais, c’est la mode de communiquer là-dessus en ce moment ! Mais, sérieusement, c’est de la pub, rien d’autre ! Leurs processus hiérarchiques doivent simplement être déguisés pour faire illusion et il y aura toujours des naïfs comme vous pour y croire…
-Pas du tout ! Ici, nous utilisons cinq processus non-hiérarchiques pour fonctionner et ça marche très bien ! lâcha la Bougre Complice en réalisant qu’elle était en train de livrer au Consultant quelque chose de précieux.
-Ah bon ? C’est quoi ces processus non-hiérarchiques ? interrogea le Consultant.
-Je ne pense pas que ça vous intéresse, vu que vous n’y croyez pas du tout, tenta la Bougre Complice, essayant de ne pas livrer au Consultant quelque chose qu’il pourrait revendre à l’Entreprise plus tard.
-Comment voulez-vous que j’y croie si vous me maintenez dans l’ignorance ? Comment voulez-vous que je défende votre cause auprès des Dirigeants si je n’ai rien à partager avec eux au sujet de vos méthodes de travail soi-disant innovantes et efficaces ? »
Le Fourbe et la Bougre Complice se regardaient en silence lorsqu’ils réalisèrent que quelqu’un frappait à la porte du Club. Les coups à la porte se faisaient insistants et tentaient de couvrir le brouhaha ambiant. S’excusant auprès du Consultant, le Fourbe alla ouvrir, c’était le Chef.
Le Chef vint s’installer avec eux en refusant le café que lui proposait la Bougre Complice. Le Consultant souriait, peut-être savait-il que le Chef allait venir, il reprit la parole :
« Je suis en train de faire une visite très intéressante, dans cette communauté hippie anarchique qui apparemment travaille avec cinq processus dont on ne veut pas me parler.
-Vous voulez dire le rituel des 5 processus ? demanda le Chef.
-Peut-être bien, dit le Consultant.
-C’est simple, dit le Chef, il y a le processus de définition de problème, celui de présentation de problème, celui de créativité, celui de l’enrichissement de solution et enfin le processus de décision. »
Le Fourbe et la Bougre Complice se tassaient dans leur chaise.
« Et vous savez comment ils fonctionnent ces 5 processus ? demanda le Consultant en ne s’adressant qu’au Chef.
-Pas dans le détail, mais je les ai vus à l’œuvre et c’est très efficace, bien plus que faire des ‘9’ par exemple…
-Comment se passe votre coaching ? » demanda le Consultant en fixant le Chef du regard.
Sentant la menace, car personne ne savait qu’il était coaché, contre son gré en plus, le Chef détourna la conversation :
« Mais vous savez ce que c’est, les gens ont besoin de se sentir aux commandes de temps en temps…
-Ce qui me gène, intervint le Consultant, c’est qu’en plus de l’absence de structure, il y a un côté ‘Secte’ avec ce rituel des 5 processus. Mais disons que si je pouvais consulter des documents les décrivant, ces 5 processus, je pourrais m’en faire une idée plus précise et fournir les informations adéquates au Conseil des Dirigeants. Je vous laisse réfléchir, j’ai un rendez-vous important maintenant. Vraiment, je vous remercie pour votre temps et pour ce partage qui, j’en suis sûr, ne fait que commencer. »
Sur ces mots, le Consultant se leva et quitta les locaux du Club, laissant le Chef, le Fourbe et la Bougre Complice à leurs réflexions.
Après quelques instants, le Chef prit la parole :
« Bon… Je sais pas où on va, mais on y va… Il faut qu’on en parle, mais pas ici. On va aller manger ensemble à la cafèt, ça nous changera de cadre et on discutera. En plus aujourd’hui, c’est sandwich ERDF, : Eperlan, Rhubarbe, Durian, Fromage… Il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « C’est la guerre entre le Chef et le Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Jan 202018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Quelques semaines étaient passées depuis la première rencontre du Chef et du Consultant.
Ce matin, le Chef avait lancé une série de convocations dans un ordre bien précis qui reflétait une stratégie que seul le Chef connaissait.
Afin d’éviter toute confusion et toute rumeur, croyait-il, son message de convocation était clair : « Dans mon bureau à… » suivi d’une heure précise. Il allait enchainer des convocations toutes les dix minutes.
Dans l’ordre, il y avait en entrée le GISPEP, en plat de résistance le Fourbe et en dessert la Bougre Complice.
Le Chef ignorait qu’au même moment, une convocation à son adresse était en train d’être rédigée par un Dirigeant.

Le Chef s’installa confortablement dans son fauteuil, vérifia l’alignement parfait des piles de documents sur son bureau et attendit que lui fut servie l’entrée. D’après sa commande, le GISPEP devait arriver dans trois minutes. Trois minutes que le Chef consacra à s’imaginer en train d’humilier le Consultant devant les Dirigeants par une démonstration limpide. Dans son rêve éveillé, le Consultant pleurait beaucoup alors que les Dirigeants applaudissaient, sauf le responsable de la Recherche et Développement. Sans raison aucune, le Chef se vit ensuite assister à son propre enterrement, auquel était venu l’ensemble de l’Entreprise et quelques sommités. Les louanges pleuvaient, les regrets aussi. C’était pour lui une scène très émouvante et il était au bord des larmes lorsque le GISPEP frappa à la porte. Dans un sursaut, le Chef reprit ses esprits, tenta de se refaire une figure et ordonna à son visiteur d’entrer.

En s’asseyant en face du Chef, le GISPEP vit bien que ce dernier n’était pas dans son état normal. Le Chef semblait près de craquer. Le GISPEP se dit intérieurement qu’il était de son devoir, après cette réunion, d’aller partager cette observation objective avec les autres Bougres de l’équipe ainsi qu’avec ‘Treize-Sept’, en accord avec la Politique Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail. ‘Treize-Sept’ était le surnom donné au médecin du travail, dont l’ancienneté avait permis de découvrir que la totalité de l’Entreprise, quelque soit le patient ausculté, avait la même tension artérielle. Personne ne savait si cela venait du tensiomètre ou du médecin. La tradition était pour chaque employé, à l’issue de sa visite médicale annuelle, de partager largement avec ses collègues la valeur de sa tension artérielle, confirmant le mythe de ‘Treize-Sept’. Les plus jeunes étaient initiés à cette tradition dès leur entrée dans l’Entreprise.
Cette Politique Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail était en cours de révision car son acronyme ne voulait rien dire, au grand dam de l’équipe chargée de la Gestion d’Acronymes Significatifs.
La Politique Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail encourageait chaque employé à dénoncer, en toute confidentialité, toute observation de stress marqué chez un autre employé, afin qu’il soit pris en charge par les instances compétentes dont ‘Treize-Sept’. Souvent, cette prise en charge se faisait au corps défendant de l’employé dénoncé, ce qui confirmait bien qu’il était dans un état de stress avancé, au bord du Burn Out, puisqu’il ne s’en rendait même pas compte lui-même. La Politique Unique du Bien Etre Obligatoire au Travail avait ainsi permis de créer une sous-population démonstrative dans l’Entreprise, composée de personnes sous tranquillisants avec une tension artérielle satisfaisante, constante et homogène. Cette population était décrite par le menu dans les rapports officiels montrant à quel point l’Entreprise œuvrait pour le bien-être de ses salariés.
Finissant de se ressaisir, le Chef, qui trouvait que le GISPEP le regardait bizarrement, ouvrit la conversation :
« Alors ? Vous faites plus de ‘9’ ? »
Et immédiatement s’emporta :
« Non mais quelle connerie ! Vous vous rendez compte ? Quand je pense qu’on en est réduit à ça avec l’autre et les Dirigeants qui le croient ! Bon… dites-moi, comment on fait ?
-Ben… c’est pas évident mais on a des pistes… Par exemple, pour les dépenses, on voit qu’on augmente la proportion de ‘1’ en affichant les sous-rubriques comptables plutôt que les rubriques consolidées…
-Ah bon ?
-Ben oui, les nombres sont bien souvent plus petits…
-C’est pas con… mais, en fait, sur le résultat ça ne change rien…
-Sur le résultat, non, mais sur l’indicateur oui… Et c’est bien ce qu’on nous demande…
-C’est vrai, mais c’est quand même con ! Et pour les ‘9’ ?
-Ben on fait un peu la même chose mais dans l’autre sens : on analyse les tableaux originaux et les analystes identifient les rubriques à regrouper pour que les sommes résultantes comportent plus de ‘9’.
-Les analystes ?
-Ça représente un travail énorme car il faut que les regroupements restent cohérents avec le Plan Comptable. On a dû recruter des intérimaires spécialisés pour ce boulot, ce qui permet aux GISPEP de travailler en parallèle sur un projet d’Intelligence Artificielle qui pourrait faire ce boulot pour nous bien plus vite…
-Hein ? Mais c’est le contraire de ce qu’on devrait faire ! Et ces dépenses, vous en faites quoi ?
-On a négocié avec l’agence d’intérim pour qu’ils facturent uniquement avec des nombres qui ne comportent que des ‘1’ ! Du coup, c’est le double effet Kiss Cool ! On a plus de ‘9’ et plus de ‘1’ à la fois ! »
Le Chef était effondré. Aux yeux du GISPEP, cela confirmait son diagnostic initial : le Chef ne tenait pas la pression, il fallait le dénoncer au plus vite. Le Chef reprit la parole :
« Vous en avez parlé à quelqu’un en dehors de l’équipe ?
-Bien sûr que non ! Nous mettons tout au point pour que ce soit parfait quand vous présenterez le rapport final au Conseil des Dirigeants et que vous leur montrerez que rien de vous arrête ! Même si pour l’instant, on n’arrive pas à ajouter un zéro, mais un spécialiste en Numérologie Comptable Appliquée au Zéro devrait arriver la semaine prochaine…
-Ben voyons… Alors que ce soit clair, s’il y a la moindre fuite vers le Consultant ou les Dirigeants, vous êtes viré avec une pancarte sur le cul qui fera que personne ne vous embauchera jamais, c’est clair ?
-…
-C’est clair ! Maintenant tirez-vous ! conclut le Chef en désignant la porte. »

Quelques minutes plus tard, le Fourbe frappa à la porte. Il entendit le Chef hurler son invitation à entrer comme si la porte était ouverte et s’avança dans le bureau. Le Chef était furieux et le Fourbe en conclut qu’il allait en prendre une. Il s’assit, silencieux, et attendit le coup de boule.
« Bon… à vous maintenant… Vous aussi vous faites des ‘9’ ?
-Des ‘9’ ? s’étonna le Fourbe, non… enfin je crois pas… Pourquoi ?
-Enfin une personne censée ! s’exclama le Chef,. Eh bien, continuez !
-Je continue quoi ? demanda le Fourbe complètement perdu.
-Ne faites pas de ‘9’, ni de ‘1’ ! Faites votre boulot !
-…OK… Je fais mon boulot… C’est ça que vous vouliez me dire ?
-Oui ! … Non ! Putain, je perds la boule avec ces conneries… Ce que je voulais vous dire, c’est d’arrêter vos conneries avec votre Club et la Bougre Complice !
-Pourquoi ?
-On dirait l’Arche de Noé ! Vous récoltez tous les ‘bras cassés’, les Bougres dont on sait pas quoi faire car pris dans la réorganisation destinée à stabiliser l’Entreprise et ses fondamentaux, ça ne va pas du tout !
-Eh ben au moins, ils ont un point de chute ! En plus, ils se forment et permettent à des projets innovants d’avancer…
-Arrêtez vos conneries je vous dis ! L’innovation c’est la Recherche et Développement, j’ai une tête de R&D ? Vous avez une tête de R&D ?
-C’est pas la question…
-Si ! C’est la question ! Arrêtez vos conneries, c’est tout ! Et d’ailleurs, tirez-vous pour aller les arrêter ! hurla le Chef en montrant la porte, dans ce geste élégant, péremptoire et décisif qui lui allait si bien.
-OK je sors, mais c’est pas des conneries et je les arrête pas tant que ça crée des trucs utiles ! » s’énerva le Fourbe en sortant, laissant la porte ouverte.
La Bougre Complice arriva sur ces entrefaites.
« Ah ben y manquait plus que vous, grogna le Chef.
-C’est vous qui m’avez demandé de passer, risqua la Bougre Complice.
-… Ah oui, c’est vrai… Ce sera bref : j’ai demandé au Consultant de vous auditer, vous, votre équipe et votre travail, il passe chez vous dans la matinée.
-Quoi ? Mais pourquoi ?
-Parce qu’il n’y a pas de raison que seul Flextor soit emmerdé !
-…
-C’est bon, tirez-vous ! dit le Chef en faisant mine de se plonger dans un dossier, et fermez la porte en sortant. »

Une fois seul dans son bureau, le Chef tenta de se détendre. Sans succès, d’autant qu’un email venait d’apparaitre sur son écran : il était convoqué dans trois minutes par un Dirigeant.
Il avait trois minutes pour se détendre, se demander pourquoi il était convoqué, s’imaginer qu’il était viré, parcourir les cinq cent mètres jusqu’au bureau du Dirigeant en question, vivre à l’avance une dizaine de fois la réunion à venir et tester différents scénarios aussi improbables que stressants.
Il arriva, essoufflé, devant la secrétaire de Direction, qui veillait à ce que le Dirigeant ne soit jamais importuné, et qui lui indiqua qu’il était attendu et en retard. Le Chef frappa fébrilement à la porte et attendit la réponse qui ne venait pas. Après une éternité de silence, il entendit la secrétaire lui dire :
« Allez-y, entrez, ils vous attendent. »
La phrase résonna dans la tête du Chef, il croyait voir le Dirigeant seul, mais ils étaient plusieurs, qui ? Il était dans ses réflexions en entrant dans la pièce immense et feutrée. Il y avait là un bureau, celui du Dirigeant, absolument exempt de tout document, vierge, avec seulement deux téléphones, et un écran. De l’autre côté de la pièce, se tenait une table de réunion, où se trouvaient le Dirigeant… et le Consultant.
Le Chef s’assit pendant que le Dirigeant ouvrait la conversation :
« Merci de vous être rendu disponible si vite, je sais que votre emploi du temps est chargé ! Je voulais, avec le Consultant, faire un point sur vos progrès.
-Bien… » dit le Chef en se demandant ce qu’il allait pouvoir raconter, mais le Dirigeant reprit la parole :
« Voilà, je ne vois rien venir et cela fait maintenant plusieurs semaines que nous vous avons confié la mission de faire plus de ‘9’, il y a un problème ?
-Non, dit le Chef… Enfin si, on peut le voir comme un problème.
-Ah ! Eh bien dites-moi, que je puisse vous aider, dit le Dirigeant en jetant un regard rapide au Consultant.
-Eh bien… C’est cette histoire de faire des ‘9’, ça n’apporte pas grand chose au résultat, car il y a plein de manières de faire des ‘9’ et je ne vois pas l’intérêt par rapport aux approches performantes que nous sommes en train de développer comme l’Agilité…
-Nous y voilà ! s’exclama le Dirigeant en se tournant vers le Consultant.
-En fait, je comprends tout à fait ce que vous ressentez, dit le Consultant, c’est normal et observé systématiquement dans tout changement.
-Ah bon, vous croyez ? dit le Chef, surpris.
-Oui, reprit le Consultant, cela s’appelle la Résistance au Changement.
-Mais ce n’est pas ça ! Je ne résiste pas au changement ! se défendit le Chef.
-Ah si ! intervint le Dirigeant, depuis que nous vous avons confié cette mission, il ne s’est rien passé, comment appelez-vous ça ?
-Mais ce n’est pas le changement que je remets en question ! C’est l’approche ! Je porte le Changement dans cette Entreprise depuis des années, ce n’est pas la question ! C’est l’approche qui est ridicule ! » s’énerva bien malgré lui le Chef.
Le Consultant se leva et fit quelques pas :
« Votre attitude sur l’instant montre bien que vous êtes stressé, et c’est une des conséquences premières de la Résistance au Changement…
-Mais non ! Je ne suis pas stressé ! interrompit le Chef en élevant la voix
-Calmez-vous, dit le Dirigeant
-Je suis calme, exprima le Chef d’une voix sourde qui démontrait le contraire.
-Voyez-vous, dit le Consultant, c’est justement l’approche elle-même qui est le Changement. Elle est disruptive par rapport à vos pratiques, vous la vivez comme une remise en question de vous-même, de votre passé, de votre expérience et c’est cela qui vous fait résister au changement. Laissez-vous aller.
-…
– Lâchez prise, bon sang, dit le Dirigeant ! Vous êtes un cadre-clé à un poste-clé de notre Entreprise, ne gâchez pas tout pour une question d’orgueil…
-Mais ce n’est pas de l’orgueil, c’est juste que faire des ‘9’ n’a rien à voir avec nos fondamentaux, tenta le Chef d’une voix timide.
-Vous voyez ? Vous recommencez ! Lâchez prise, nom d’un chien ! »
Le Chef n’en croyait pas ses oreilles et commençait à ne plus se croire lui-même, lorsque le Dirigeant planta la dernière banderille :
« Sur les recommandations du Consultant, j’ai pris la décision de vous faire coacher afin de passer ce cap. Considérez que c’est un service que je vous rends à titre amical. Le coach prendra contact avec vous, c’est quelqu’un de très bien, vous verrez. Maintenant, il est temps d’aller manger, on déjeune ensemble ? C’est spécialité GDF aujourd’hui : Grenouilles avec des Dattes et beaucoup de Flageolets, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « le Consultant se rend au Club du Fourbe… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Jan 132018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Au dernier étage du bâtiment principal se tenait la Salle du Conseil.
La Salle du Conseil était le lieu où se tenaient les réunions du Conseil des Dirigeants.
L’étage était empreint de cette solennité silencieuse des lieux de pouvoir où se passent des choses que peu sont à même de comprendre.
Tout près des portes massives donnant sur la Salle du Conseil se tenait un salon dans un petit hall.
Un canapé confortable et trois fauteuils assortis autour d’une table basse accueillaient ceux qui étaient invités ou convoqués par le Conseil.
Sur la table basse, de beaux livres vantaient la région ou l’Entreprise. Ouvrages sans intérêt réel mais dans lesquels se plongeaient parfois ceux qui allaient s’exposer en toute vulnérabilité aux membres du Conseil.
Dans cette ambiance feutrée, à la fois accueillante et menaçante, tout dépendait du degré de confiance ou d’illusion que présentait le patient visiteur.
Patient, car si le Conseil demandait une ponctualité absolue pour être présent dans le salon, il n’en était pas de même quant à l’heure de l’audition.
Vous pouviez être convoqué à 10h00 précises, une secrétaire de direction très stricte s’assurant de votre présence, et attendre une bonne heure avant votre audition. C’était quasiment une tradition de l’Entreprise et un moyen indirect de montrer que les Dirigeants s’occupaient de choses très importantes, bien plus importantes que vous et votre dossier.
Cela faisait seulement cinq minutes que le Chef s’était assis dans le salon d’attente lorsque la secrétaire vint lui signaler qu’il était attendu dans la Salle du Conseil. Le Chef en conclut que son dossier devait être très important et il s’en rengorgea avec fierté et inquiétude, car tout n’était pas rose.
Il allait enfin pouvoir prendre connaissance des conclusions du Consultant, et ce devant les Dirigeants. Certes, il aurait préféré pouvoir consulter les travaux du Consultant avant, mais ce dernier avait fait travailler son équipe de consultants juniors avec une priorité absolue sur toutes les activités de l’équipe du Chef, sans jamais rencontrer le Chef. Les seules informations dont disposait le Chef lui étaient fournies par les GISPEP, et donc tout ce qu’il savait, c’est que le Consultant avait collecté absolument toutes les données chiffrées à propos de Flextor disponibles au sein de l’équipe du Chef ainsi que dans toutes les fonctions partenaires.
Le Chef se leva, s’apprêta et se dirigea vers les lourdes portes qui s’ouvraient, laissant le passage à l’auditionné précédent qui venait d’apprendre les conclusions du Consultant le concernant. C’est ainsi que le Chef découvrit qu’il passait après EVE, la fonction des Espaces Verts et Environnement. Ce fut un premier coup dur, le second vint en voyant la mine déconfite, sinon décomposée, du patron d’EVE.
Ils se croisèrent sans réellement se voir.
Le Chef entra dans le lieu du pouvoir suprême de l’Entreprise. Les Dirigeants l’accueillirent au mieux avec un ‘bonjour’ distrait et pour la plupart dans l’indifférence totale, concentrés qu’ils étaient sur leurs dossiers respectifs.
Le Consultant était debout et jouait distraitement avec une zapette qui permettait à la fois de faire défiler les slides et de pointer les données importantes à l’écran avec un laser. Il semblait tout à fait détendu et à son aise. Clairement, il était à la pointe de son art et de la technologie. Le secrétaire de séance prit la parole, invitant les Dirigeants à prêter attention à la session qui allait s’ouvrir. Les Dirigeants s’installèrent confortablement et, pour la plupart, se tournèrent vers l’écran car c’est à l’écran que se passent les choses importantes. Le Consultant s’éclaircit la voix, afficha le premier slide et prit la parole :
« Voici maintenant une synthèse de mon analyse des données concernant le programme Flextor. Votre demande concernait à la fois le potentiel de rentabilité de ce projet d’innovation mais aussi le risque associé à cet investissement. Enfin je conclurai par une réflexion sur la notion de propriété de l’Innovation dans une organisation…
-Cette dernière question est une évidence, interrompit un des Dirigeants, l’Innovation est la propriété de la Recherche-Développement point final !
-C’est bien la conclusion que je partage avec vous, répondit le Consultant avec un sourire entendu, je ferai simplement des recommandations précises sur ce qu’il reste à faire avant de transférer la responsabilité de Flextor en Recherche et Développement. »
Le Chef prit cette première information comme une claque, non, comme un uppercut… non comme un coup de pied retourné ! Groggy, il chercha du secours dans le regard des Dirigeants et constata que tous observaient avec passion soit l’écran, soit le Consultant, soit leur téléphone. Le Chef était paralysé, il aurait voulu parler et ne trouvait qu’un grand vide là où habituellement se trouvaient des mots, des phrases et des arguments.
Le Consultant reprit son exposé :
« Passons à l’analyse des données. J’ai utilisé l’ensemble des données disponibles concernant Flextor, que j’ai traitées par Analyse Multivariée Evolutive, Rétrograde, Discriminante et Etendue. C’est une des dernières techniques d’Innovation Rétrograde développée par le MIT, le Missouri Institute of Tantrism. La puissance de cet outil réside dans le fait que l’analyse porte sur les données brutes sans jamais chercher à les interpréter. Pour le côté Tantrique, il s’agit d’apprendre à entrer dans l’analyse avec la seule énergie du corps, sans passer par des projections mentales. Sans se faire un film qui transforme la donnée en objet de sa jouissance. Pourquoi chercher des images extérieures fictives alors que l’on est face à un jeu de données réelles ? »
Le Chef, abasourdi, n’écoutait plus et regardait les participants. Tous semblaient acquiescer d’un air entendu. Il se sentait de plus en plus seul autant physiquement qu’intellectuellement. La peur devenait le sentiment dominant et il n’aimait pas ça du tout. Il ne savait pas combien de temps il s’était ‘évadé’ lorsqu’il se connecta à nouveau à l’exposé du Consultant :
« Donc en conclusion, il apparait clairement qu’en termes de potentiel de profitabilité, c’est faible mais il y a de l’espoir. Si vous regardez bien les nombres et surtout les chiffres qui les composent, vous observerez qu’il y a bien trop de ‘1’ et de ‘2’. En proportion, les ‘9’ sont sous-représentés. Il y a là une expression de la loi de Benford. Ma recommandation est la suivante : gardez bien le même nombre de chiffres par nombre et faites plus de ‘9’.
-C’est très clair, s’exclama un des Dirigeants, je me demande comment nous avons pu manquer cela dans tous nos rapports !
-Vous savez, l’évidence est souvent ce qu’il y a de plus difficile à découvrir ! reprit le Consultant
-Et pourquoi nous ne ferions pas des nombres avec plus de chiffres, ça conduirait aussi à un meilleur profit ?
-C’est vrai et je vous recommande d’y aller pas à pas. En premier lieu, je vous invite à apprendre à faire des ‘9’ en plus grand nombre, en gardant la même longueur de nombre. C’est déjà un progrès ! Imaginez : prenez par exemple le nombre qui représente les économies réalisées sur les salaires des Bougres le mois dernier, 2154. Si vous apprenez à faire des ‘9’, il peut devenir au minimum 2159 mais cela peut aller jusqu’à 9999 ! Voilà déjà une promesse de performance intéressante ! Et lorsque vous serez bien entrainés, c’est vrai, vous pourrez tenter l’étape suivante : ajouter un 0.
-Ajouter 0 ne nous apportera rien ! 0 plus 0 c’est la tête à Toto ! lâcha un Dirigeant dans un rire qui contamina toute l’assemblée, sauf le Chef.
-Je vois que vous êtes déjà dans la pratique de cette technique, félicitations ! Quand je dis ajouter un ‘0’, c’est de l’ajouter à la fin du nombre, on passe ainsi de 2154 à 21540 ! s’enthousiasma le Consultant en écrivant ces nombres en grand sur un paperboard.
-Mais c’est cela qu’il nous faut !
-Pas tout de suite, soyez patient, de la pratique avant tout, entrainez-vous à faire des ‘9’ avant, conclut le Consultant.
-Extraordinaire ! dit un des Dirigeants en tournant son fauteuil vers le Chef, vous savez maintenant ce qu’il vous reste à faire : le transfert de Flextor vers la Recherche et Développement est dans deux mois, c’est le délai que je vous donne pour faire plus de ‘9’ sur les recettes, et aussi plus de ‘1’ sur les dépenses, car j’imagine que ça marche aussi dans ce sens-là, pour réduire les dépenses et donc le risque sur investissement.
-C’est effectivement ça, dit le Consultant, ce qui me marque dans votre Entreprise, c’est la vitesse à laquelle vous intégrez les nouveaux concepts.
– Et vous, reprit le Dirigeant à l’adresse du Chef, qu’est-ce que vous en pensez ? »
Le Chef était tétanisé, il se sentait prisonnier dans la quatrième dimension, son cerveau tournait à vide, puis ses réflexes vitaux reprirent le dessus presque malgré lui :
« C’est à creuser, il y a des pistes intéressantes, je vais avancer avec mon équipe et je reviens vers vous. Deux mois, c’est très court mais je ferai de mon mieux…
-Très bien ! Eh bien, conclut le Dirigeant, rendez-vous au tas de sable avec des ‘9’ au bon endroit et des ‘1’ là où il faut. Si par hasard vous arrivez à ajouter un ‘0’ peut-être serait-ce montrer que vous êtes indispensable sur Flextor… Qui sait, on ne sait jamais. La séance vous concernant est close. »

Le Chef reprit ses affaires et sortit de la salle, son cerveau bouillonnait dans un bruit blanc. Il alla mécaniquement vers son bureau. Dans le couloir, ses Bougres l’attendaient, il n’entendait pas vraiment leurs questions, il les suivit vers la cafèt, c’était brochette EDF ce jour-là : Echine de porc, Danette et Fenouil… Peut-être que ça lui ferait du bien…

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « le Chef est pris dans la tourmente… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Jan 062018
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Skippy semblait de bonne humeur ce matin.

Le Fourbe et la Bougre Complice étaient venus le consulter, c’était la troisième fois cette semaine.
La situation était d’une très grande complexité depuis que les Dirigeants avaient décidé de recentrer l’Entreprise et ses fonctions sur ce qu’ils appelaient les fondamentaux. Et notamment dans cette nouvelle perspective, l’Innovation était un fondamental de la fonction Recherche et Développement, et d’aucune autre fonction.
Ainsi, le projet phare du Chef, Flextor, de même que le projet d’innovation de rupture porté par la Bougre Complice et son équipe étaient menacés comme jamais ils ne l’avaient été.
La complexité de la situation venait, entre autres, de la différence d’approche entre celle du Chef, parti en guerre contre les Dirigeants, et celle de la Bougre Complice, qui organisait et structurait un repli cohérent le temps qu’une nouvelle opportunité se présente.

« Il me semble, dit le Skippy, que le Chef confond force et puissance et je vous invite à ne pas faire de même, ni vis-à-vis de lui, ni vis-à-vis de quiconque…
-N’empêche, avec son culot, il est quand même en train de faire douter les Dirigeants au sujet de l’abandon de Flextor, intervint la Bougre Complice.
-Ça, c’est ce qu’il vous dit, répondit le Skippy en s’adossant confortablement, et son approche consiste à faire pression sur un des Dirigeants, celui qui le conseille régulièrement.
-Et en quoi ce n’est pas faire preuve de puissance ? demanda le Fourbe.
-Connaissez-vous la différence entre force et puissance ? Je veux dire clairement ? Est-ce une évidence pour vous ? demanda le Skippy en fixant les deux protagonistes qui regardaient leurs chaussures. Non ? Alors je vais vous l’expliquer… »

Pendant ce temps, le Chef exultait devant le GISPEP :
« Vous vous rendez compte ? Ça fait un mois que je fais pression sur ce Dirigeant ! Par email, par téléphone, dans le couloir, dans l’ascenseur… Une fois j’ai même réussi à le coincer dans le parking… Un mois ! Et enfin, qu’est-ce qu’il me dit ? Eh bien il me dit qu’il va porter cette question au conseil des Dirigeants ! Ils vont enfin reconsidérer leur décision à la con !
-Ça concerne uniquement Flextor ou ça inclut le projet d’innovation de rupture ? demanda le GISPEP.
-Uniquement Flextor ! Les femmes et les enfants d’abord, c’est-à-dire avant les vieux, mais après le Capitaine ! Vous savez ce qu’on dit ? Dans l’avion, la mère met d’abord le masque à oxygène sur elle afin de mieux pouvoir s’occuper de son enfant : eh bien, Flextor, c’est notre masque à oxygène et dès qu’on l’aura sur le nez, on verra ce qu’on fait avec cette équipe d’empêcheurs d’être agiles en rond ! En attendant, filez et peaufinez vos rapports, nous allons en avoir besoin sous peu !
-Je me concentre sur quoi particulièrement ?
-Sur tout ! Concentrez-vous sur TOUT ! Vous voyez bien que ce n’est pas le moment de risquer de manquer d’un rapport, d’une colonne, d’un nombre ! Tout doit être parfait, démerdez-vous, c’est votre boulot après tout… Et ne me décevez pas, je saurai être reconnaissant en cas de succès ! conclut le Chef en désignant la porte au GISPEP. »

Après avoir pris une gorgée de son café tiède, le Skippy entreprit d’expliquer la différence entre force et puissance :

« Pour illustrer ces notions, je m’appuie sur les définitions données par la physique et vous verrez qu’il est aisé de transposer ces définitions dans le cadre qui nous intéresse.
-Si vous le dites, s’inquiéta la Bougre Complice.
-Une force, reprit le Skippy comme si de rien n’était, désigne une action mécanique capable d’imposer une accélération modifiant la vitesse d’un objet…
-Je ne vois pas le rapport, interrompit le Fourbe.
-Ce que fait le Chef, par exemple, c’est l’application d’une force, une pression et il ne se concentre que là-dessus. Du coup, il n’a pas forcément le contrôle du mouvement qu’il va déclencher, si la force qu’il applique est suffisante pour dépasser l’inertie du système des Dirigeants.
-Vu ! Et la puissance alors ? demanda la Bougre Complice, il faut bien de la force pour avoir de la puissance, non ?
-C’est vrai ! sourit le Skippy, c’est exact ! Il faut une force et un mouvement pour pouvoir parler de puissance. La puissance reflète la rapidité avec laquelle une force fait accomplir un mouvement à un objet. La puissance représente un transfert d’énergie, la puissance englobe la force et va plus loin, elle intègre la notion de temps !
-Je ne vois pas le rapport non plus, lâcha le Fourbe…
-Agir dans la puissance, c’est inclure la notion de durée à nos réflexions, c’est prendre conscience des mouvements que nous pouvons déclencher et en garder le contrôle.
-Vous voulez dire que ce qu’on fait en ce moment, le repli, la discrétion, l’utilisation du local du Club d’innovation (°), l’archivage de tout ce que nous avons fait, expérimenté et appris, c’est de la puissance ? demanda la Bougre Complice.
-Non, ce n’est que la préparation, la puissance va émerger de cela, vous verrez, ne perdez pas de vue la durée dans laquelle s’inscrivent vos actions et leurs conséquences ! »

Une semaine plus tard, le Fourbe et la Bougre Complice étaient tout sourire dans le bureau du Skippy :
« C’est génial, on a trouvé une force qu’on peut placer dans la durée ! ouvrit la Bougre Complice.
-Racontez-moi ça, demanda le Skippy.
-Eh bien, en structurant l’archivage du projet d’innovation de rupture, nous nous sommes rendus compte que nous détenons une connaissance et une pratique utiles bien que pourtant très rares dans l’entreprise, répondit la Bougre Complice, et nous préparons un système de formations internes, basées sur le volontariat et le temps libre des personnes intéressées : on a appelé ça les ‘Tutos du Club’ !
-Et moi je mets à disposition le local du Club pour assurer ces formations deux fois par semaine et juste avant l’heure du déjeuner, compléta le Fourbe.
-Et comme un ‘Tuto du Club’, c’est court : une demi-heure de théorie et d’exemples puis on va manger tous ensemble avec questions-réponses pendant le repas, les gens intéressés pourront venir à leur gré !
-Et comment percevez-vous la notion de puissance ? s’enquit le Skippy.
-Eh bien, si cela marche, dans la durée, nous coopterons de plus en plus de gens sur ces nouvelles connaissances et notre place et utilité dans l’entreprise seront de plus en plus claires pour de plus en plus de monde !
-Exactement ! s’exclama le Skippy, bravo ! Vous m’avez donné faim ! On va manger ? Aujourd’hui, il parait que c’est sandwich URSSAF : Ugli, Rillettes, Saumon, Salsifis, Ail et Framboises, il parait que c’est super ! »

Chemin faisant vers la cafétéria, le trio butta sur un bouchon dans le couloir, le Chef ayant convoqué une réunion d’urgence. Bien qu’ils ne le voulurent pas, le Fourbe et la Bougre Complice ne purent s’empêcher de laisser trainer une oreille en direction du groupe qui semblait inquiet et refaisait la réunion dans le couloir :

« Un consultant ? Pour voir comment on travaille sur Flextor ! Non mais c’est le comble !
-En plus, il parait que c’est à cause du Chef !
-Oui, il parait qu’il a quasiment harcelé un Dirigeant…
-Un consultant… Les Dirigeants nous refilent un consultant, il nous manquait plus que ça…
-Et dire qu’en plus, il commence demain…»

(°) : Le Club est une plateforme d’innovation volontaire créée par le Fourbe, re-lire ‘Refuser la montée du Déclin’ et ‘Rassembler le désordre jusqu’à la fin du jour’

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « le Consultant rend son diagnostic… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Déc 182017
 

« Et les fruits passeront la promesse des fleurs »
(Malherbe)

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

« Je ne vois que deux possibilités, lâcha le Chef dans une ambiance sinistre : soit nous démissionnons, soit nous prenons le pouvoir, mais en aucun cas je ne remettrai en question ce que j’ai fait durant ma carrière, surtout Flextor, avec votre aide parfois, même si souvent c’était malgré vous voire contre vous ! »

Le silence était profond comme un lac noir de montagne, immobile et glacé.

Le Chef avait convoqué tout le monde à la première heure ce matin-là, quelques minutes après que l’annonce fut largement publiée auprès de tous les employés.

Cette annonce disait en gros qu’il fallait recentrer l’Entreprise sur ses fondamentaux et qu’un de ces fondamentaux était que l’Innovation ne pouvait être ailleurs qu’en Recherche & Développement.
La même annonce disait que les autres fonctions étaient là pour assurer la performance au quotidien de l’Entreprise et que cette performance pouvait être grandement améliorée, d’où le recentrage.
En résumé, cette annonce pouvait être interprétée comme : « On arrête les conneries. La créativité, l’innovation c’est un métier, celui de la R&D. Les autres, retournez à vos fourneaux et faites-les tourner correctement ! Chacun son job et les dividendes seront bien gardés. »

Pour couronner le tout, un nouveau Dirigeant venait d’être officiellement nommé, et ce n’était pas le Chef. Et en plus, à la tête de la R&D, sacrée championne de l’innovation ! Ce dernier point était d’une douleur exquise pour le Chef, douleur qu’il ne pouvait partager avec personne car cela l’aurait exposé dans toute sa vulnérabilité. Le Chef était humain, et comme tout animal qui souffre, le Chef devenait dangereux et voyait toute approche comme une agression.

Le silence était profond comme un lac noir de montagne, glacé et dangereux.

C’est dans ce silence que s’immergèrent le Fourbe et la Bougre Complice, en retard à cette convocation. Il s’installèrent côte à côte sur les deux dernières chaises libres, à l’autre bout de la salle par rapport au Chef. Ils n’eurent même pas droit à une remarque désobligeante du fait de leur retard, ce qui était un signe fort de détresse, voire de panique, du Chef.
En fait, leur premier réflexe avait été d’aller consulter le Skippy dès qu’ils avaient lu l’annonce. En effet, elle signait l’arrêt de mort de leur projet d’innovation de rupture. Le Skippy les avait accueillis avec gentillesse et, rapidement, leur avait expliqué qu’il avait besoin de réfléchir, qu’il ne pouvait pas leur donner une réponse rapide et éclairante comme à son habitude, car la situation était exceptionnelle.
La Bougre Complice et le Fourbe étaient ressortis de ce court entretien au comble de l’inquiétude : c’était la première fois que le Skippy séchait ! Et le fait qu’il leur ait donné rendez-vous en fin de matinée pour leur répondre ne les rassurait en rien : la panique gagnait du terrain.

« Messieurs, reprit le Chef, je suis le capitaine de ce navire et j’agirai en tant que tel ! Si nous choisissons la première option, celle qui consiste à faire pression sur les Dirigeants en démissionnant, sachez que je serai le dernier à quitter le navire. Cela me permettra de veiller à ce que vous partiez dans les meilleures conditions et surtout, si les Dirigeants changent d’avis, je serai dans la place pour étudier vos retours éventuels ! »

Tous autour de la table se regardèrent, sans vraiment comprendre ce qui était en train de se passer. Le Chef continua :
« Si nous choisissons la deuxième option, celle de prendre le pouvoir, je veillerai à ce que vous puissiez agir avec détermination. Nous mènerons une guerre de l’ombre et vous en serez les agents. De mon poste, je serai en mesure de vous diriger, de vous donner des informations et des instructions et, comme durant toute guerre de l’ombre, si vous étiez pris, en tant que Chef, je nierai avoir connaissance de vos agissements. »

Se raclant la gorge, le Bougre au Stagiaire prit la parole :
« Excusez-moi, mais si je comprends bien, dans les deux cas, c’est nous qui dérouillons…
-Mais c’est ça, l’engagement ! C’est ça, l’autonomie ! répondit le Chef en se levant à moitié, c’est bien ce que vous demandez toujours : toujours plus d’autonomie et de responsabilité. Eh bien c’est le moment ! Vous croyez peut-être que mon rôle est plus facile ? Hein ? Non mais dites-le ! »
Le Bougre au Stagiaire regarda douloureusement vers le Fourbe qui lui rendit son regard.
« Et voilà, tous les mêmes, vous avez pas les couilles ! reprit le Chef en s’asseyant, comment vous voulez que je m’en sorte… Nous sommes en crise ! Ça, tout le monde l’a compris ? NOUS SOMMES EN CRISE ! Et j’ai le commandement, donc à partir de maintenant, vous faites ce que je dis et vous rendez compte. Capiche ? Fin de la réunion ! Tirez-vous et préparez-vous à agir, mes consignes seront claires ! »
Le Chef quitta la salle, les participants s’égrenèrent les uns après les autres, abasourdis. Il n’y eut aucun bouchon dans le couloir, chacun étant pressé de retourner à son bureau pour s’isoler et paniquer en paix.
Le Fourbe et la Bougre Complice retournèrent chez le Skippy, avec la peur au ventre et l’espoir de trouver chez lui au moins un conseil réconfortant.

Il s’installèrent et racontèrent au Skippy ce qui venait de se passer avec le Chef. Le Skippy écoutait silencieusement, acquiesçant parfois de la tête.
Il réfléchit encore un instant qui dura une éternité pour les compères.

« La situation est terriblement dangereuse, commença le Skippy, et vous avez très peu de prise sur elle. Ce que fait le Chef est assez commun dans ces cas-là, et ce n’est pas un jugement de ma part. Danger et surprise combinés peuvent nous inciter à fuir dans la débâcle ou à attaquer aveuglément, les deux approches sont des tactiques désespérées.
-C’est pourtant ce qui nous vient aussi à l’esprit, dit la Bougre Complice. Après tout ce qu’on a fait sur ce projet, quand on voit tout ce qu’on a réalisé et tout ce qu’on peut faire encore, comment ne pas avoir envie de mordre ou de se tirer ?
-Exactement et c’est bien le piège : si on cherche à maintenir les fleurs telles qu’elles sont, on n’obtient jamais les fruits…
-Pas aujourd’hui ! Pas d’énigme, on n’est pas d’humeur !
-OK, OK ! Ce que je veux dire, c’est que face à un tel danger, s’accrocher à ce qui brille, à ce qu’on a fait, pour le protéger coûte que coûte, c’est la meilleure façon d’échouer…
-Mais renier tout ce qu’on a fait aussi, c’est échouer !
-Pas forcément ! C’est pour cela que je parlais de fleurs, les magnifiques réussites que vous avez eues, et de fruits, ce que deviennent les fleurs si on les féconde et qu’on les laisse se transformer. Si on laisse partir leur beauté éphémère dans l’attente d’autre chose de tout aussi bénéfique, le fruit.
-Alors on abandonne tout, ça va bien se passer, on se fait virer, mais c’est pour le bien de tous alors ça va ! C’est ça votre proposition ? dit la Bougre Complice d’une voix glaciale,
-Bien sûr que non ! reprit le Skippy, Ce que je dis c’est que face à un tel danger, il faut faire retraite, mais pas n’importe comment ! Or, souvent, s’accrocher à ce qu’on a produit est justement ce qui empêche de faire retraite : la première condition est donc d’accepter de lâcher l’attachement à nos succès, nos fleurs. Ensuite, il s’agit de faire de la retraite une décision raisonnée, créant un mouvement de recul et en y procédant de manière organisée, structurée…
-Mais on lâche comment ? On fait comment ?
-On y va petit à petit, sachant que les premiers pas sont les plus durs ! Il s’agit avant tout de s’éloigner du point de contact avec la crise : le Chef et les Dirigeants. Ne rentrez pas dans les débats, les rumeurs, les élucubrations qui vont fuser de toute part. Ne soyez en rien acteurs de la tourmente politique du moment. Si vous êtes questionnés, ne répondez que ce que vous savez, ne développez pas et surtout n’exprimez aucune hypothèse, cela ferait de vous des acteurs du problème aux yeux de vos interlocuteurs…
-En gros, on ne participe plus à la vie de l’Entreprise… On peut encore aller à la cafèt ?
-Bien sûr ! Surveillez seulement ce que vous dites et l’impact des mots et des propos, que ce soient les vôtres ou ceux des autres. Et puis identifiez parmi vos succès ceux qui pourraient croître et se développer en silence, doucement avec un minimum d’énergie de votre part… Un fruit qui se développe ne fait pas de bruit, ne demande rien à personne. Focalisez-vous sur ces succès-là et laissez les autres dans l’ombre, bien protégés. Agissez à bas bruit, fertilisez ces succès, cooptez des personnes dont c’est l’intérêt, laissez les fruits se développer…
-Mais les gens vont nous oublier ! Si on ne sert plus à rien, on sera les premiers virés !
-En fait, vous avez la possibilité de passer d’un statut d’acteur direct de l’innovation, qui est en grand danger, à un statut d’accompagnateur de ceux qui ont besoin d’innover, c’est ça la retraite en question et une nouvelle façon d’utiliser votre expérience et vos succès passés. Ne réagissez que si vous êtes attaqués, soyez toujours en mesure de poser la question suivante à vos chefs qui douteraient de votre utilité : ‘Voici la valeur pour vous, pour nos clients, de ce qu’on fait, on continue ou on arrête ?’
-Ben c’est pas évident quand même… Je comprends ce que vous dites et ça va pas être facile, dit la Bougre Complice avec l’approbation silencieuse du Fourbe.
-Dites-vous aussi que je suis là pour vous aider, je serai toujours disponible pour répondre à vos demandes. Bien sûr, sans demande de votre part, je n’agirai pas ni ne me rappellerai à votre bon souvenir…
-Oui oui, je connais votre façon de travailler…
-Dites, c’est pas tout ça, reprit le Skippy d’une voix joyeuse, ça m’a donné faim… On va manger ? Aujourd’hui c’est brochette LVMH : Limande, Veau, Morbier et Huitres, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « le Chef contre-attaque… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

Déc 092017
 

Avertissement
« Toute lecture des Contes de la Connerie Collective, sans compréhension préalable du-dit avertissement,
n’engage que son lecteur et réciproquement. »

Le Chef n’avait aucune nouvelle des Dirigeants au sujet de sa demande de réintégrer le Fourbe à son Comité de Direction, pourtant cela faisait maintenant bien plus d’un mois que les Dirigeants lui avaient dit qu’ils lui répondraient dans un mois. Ses demandes restaient lettre morte. Et puis…
La nouvelle était tombée un soir.
Les Dirigeants avaient décidé de revoir la Stratégie de l’Entreprise pour mieux l’ajuster au contexte variable du moment.
La communication mentionnait qu’il était maintenant ‘important de recentrer l’Entreprise sur ses fondamentaux afin de pérenniser sa croissance dans le futur.’

Bien sûr, personne ne savait vraiment ce qu’étaient ces ‘fondamentaux’ mais tout le monde en avait une interprétation solide et assurément vraie, ce qui permettait de débattre, de prévoir, d’imaginer ce qui se passait dans la tête des Dirigeants.
Les conversations allaient bon train, ainsi que les rumeurs, car les deux étaient des vecteurs de reconnaissance et d’affirmation de soi : il y avait ceux qui avaient un diagnostic et qui étaient écoutés, et il y avait ceux qui écoutaient pour avoir un diagnostic qu’ils partageraient à leur tour.
Quelques jours plus tard, une autre nouvelle était tombée. C’était un soir, aussi.
Les Dirigeants avaient décidé de recentrer les budgets sur les fondamentaux de l’Entreprise au détriment des activités qui ne faisaient pas partie de ces fondamentaux.
La question de chacun fut alors : ‘mon activité fait-elle partie des fondamentaux ?’
Il y eut alors ceux pour qui c’était une évidence car ils contribuaient directement au chiffre d’affaire de l’Entreprise. Il y eut aussi ceux pour qui le doute était à son comble car leur contribution était indirecte, mais il y avait de l’espoir. Et puis, il y avait ceux pour qui le doute n’était pas permis, ils contribuaient à un futur possible de l’Entreprise, mais sur le court terme, ils représentaient un coût plutôt qu’un revenu : leur activité ne faisait pas partie des fondamentaux.
Le programme Flextor, mené par le Chef, faisait partie de la troisième catégorie et, par inclusion, le projet d’innovation de rupture mené par la Bougre Complice et son équipe aussi.
Le Chef avait réuni en urgence son Comité de Direction et, afin de marquer sa position, il avait aussi décidé d’y convoquer le Fourbe et la Bougre Complice.
Les débats étaient animés dans la salle de réunion lorsque le Chef entra et donna l’ordre, en tapant dans ses mains, de se taire, de s’asseoir et d’écouter, ce que chacun fit promptement, dans un ballet désordonné ressemblant à une partie de chaises musicales.
« L’heure est grave ! posa le Chef en introduction d’une voix sinistre, mais je suis là et je vous mènerai au combat dans les meilleures conditions. Comme vous le savez certainement, nos budgets vont être sérieusement revus à la baisse et s’il y a UNE chose que vous devez savoir, c’est que je découvre tout cela en même temps que vous ! Je n’étais pas au courant. »
Les participants à la réunion se regardèrent et les murmures se propagèrent.
« Mais je sais quoi faire ! reprit le Chef, et je vais vous guider. Le point-clé est surtout de ne pas faire de vagues auprès des Dirigeants. La solution est que les Dirigeants nous considèrent à nouveau comme un investissement valable… »
Le Fourbe et la Bougre Complice se regardèrent, surpris : le Chef basculerait-il du côté de l’Agilité ? La suite du discours du Chef leur apporta la réponse :
« Il nous faut être flexibles avant tout ! appuya le Chef en tapant sur la table du plat de la main, nous devons savoir ce que désirent les Dirigeants et le leur fournir sans nous poser de question. À la longue, ils finiront par voir leur erreur.
-Mais ils viennent de dire que nous ne faisons pas partie des fondamentaux, tenta un Bougre.
-Justement ! rétorqua le Chef. Ce qui compte, c’est de leur ouvrir les yeux. Nous représentons l’avenir de l’Entreprise avec Flextor, mais il se peut que leur vision ait changé et ils doivent comprendre que Flextor répondra à leur nouvelle vision, quelle qu’elle soit !
-Mais on fait ça comment ? insista le Bougre,
-Nous allons comprendre leur nouvelle vision en leur faisant différentes propositions basées sur ce que nous comprenons de leurs différents messages. Ainsi, certaines propositions seront rejetées alors que d’autres sembleront retenir leur attention. Il nous suffira alors de nous adapter pour répondre à leur demande ! lâcha le Chef en s’adossant avec un sourire entendu et satisfait,
-Mais si aucune ne convient ? risqua le Bougre.
-Eh bien nous insisterons ! Vous serez endurants et vous me porterez jusqu’à ce qu’ils acceptent de se rendre compte ! Et nous pivoterons autant de fois qu’il le faudra ! conclut le Chef. Bon ! Assez parlé, rendez-vous demain matin première heure avec vos propositions !
-Excusez-moi, dit le Fourbe, je ne suis pas sûr que cette tactique soit très efficace.
-Ah, c’est vrai que vous êtes là, vous ! dit le Chef, ça ne me manquait pas vraiment mais qu’avez-vous à proposer ? Qu’on aille leur demander ? Parce que c’est des Clients ? Toujours votre même rengaine ?
-Non, non, ce n’est pas le moment de leur demander, je partage votre point de vue, tout comme le fait qu’il va falloir de l’endurance, dit le Fourbe en surprenant le Chef.
-Vous êtes d’accord avec moi ?
-Sur le fait de ne pas aller leur demander quoi que ce soit, car ce serait revenir sur leur message, répondit le Fourbe,. Par contre, l’approche consistant à explorer leur besoin par nos propositions n’est pas efficace, elle va demander beaucoup d’énergie et elle nous place en exécutants sans forcément fournir une quelconque valeur. Ce serait perdre le sens de l’endurance qui sera nécessaire pour traverser cette période…
-Et vous proposez quoi alors ?
-Révisons nos ambitions à la baisse, sans perdre de vue notre cible, que ce soit celle de Flextor ou celle du projet d’innovation de rupture, et avançons à petits pas, avec les moyens qui restent…
-Mais on va lambiner ! râla le Chef, moins on avance et plus les Dirigeants vont se dire qu’on sert à rien !
-Justement ! Chaque étape, même petite, doit conduire à la création de quelque chose d’utile pour nos clients et que nous fournirons au bon moment ! Et si nous devons changer quelque chose, c’est parce que la valeur obtenue n’est pas à la hauteur de la valeur attendue : ce sera notre seul critère et en aucun cas ce qu’en pensent les Dirigeants !
-Mais ce sont les Dirigeants qui nous payent bordel ! asséna le Chef en colère, finalement c’est toujours les mêmes conneries avec vous ! Alors comme ça on avance et on se fout de ce qu’ils pensent !
-Ce n’est pas ce que j’ai dit !
-Ça suffit ! Cette réunion est terminée ! Rendez-vous demain matin première heure avec vos propositions, des vraies propositions qui auront toutes les chances de satisfaire nos Dirigeants ! E-XE-CU-TION ! » hurla le Chef en quittant la salle, mettant fin à la conversation.
À l’issue de la réunion, dans le couloir, certains vinrent voir le Chef :
« Vous avez eu raison de stopper les élucubrations du Fourbe, c’est ce que je pensais depuis le début. Vous êtes fort Chef !
– Merci, vous êtes vraiment un bon Bougre, vous savez ce qui est bon pour nous et votre dévotion à votre Ch… à votre entreprise est à l’image de votre carrière future. »
D’autres discutaient entre eux, créant une autre réunion et un bouchon dans le couloir :
« Dis donc, et l’autre qui voulait nous faire faire des trucs à la barbe des Dirigeants ! C’est vraiment comme s’il cherchait à déstabiliser l’équipe !
– Et déstabiliser le Chef aussi !
– Et l’entreprise est à risque avec des gens comme ça !
– En tout cas, c’était une bonne réunion et le débat que nous avons eu nous a permis de sauver l’entreprise d’une aventure périlleuse!
– On va manger ? C’est brochette S.N.C.F. aujourd’hui : Salami, Nougat, Coriandre, Fenouil, il parait que c’est super ! »

Toute ressemblance avec le chapitre précédent montre bien qu’il s’agit de deux chapitres distincts, et réciproquement.

Dans le prochain épisode : « La situation empire pour le Chef et la Bougre Complice… Mais ça c’est une autre histoire ! »

Lien vers le Glossaire Inique

Lien vers la Table des Matières

Lien vers la Bibliographie

lectures d un mamnager-coach - www.olivierlecointre.fr - tous droits réservés