Comment sont nées les Chroniques iniques ?
Une histoire de modèles, de transformations, d’échecs utiles et de connerie ordinaire.
Tout a commencé par un modèle
Les Chroniques iniques ne sont pas nées d’un projet éditorial. Je n’avais ni collection en tête, ni théorie générale de la transformation à transmettre, encore moins l’idée d’écrire un jour des livres sur la connerie. Elles sont le résultat de plusieurs décennies de pratique, d’expériences, d’erreurs, de réussites et surtout d’une question qui s’est installée très tôt dans ma vie professionnelle et ne m’a plus vraiment quitté depuis.
L’histoire commence en 1984. Je venais de soutenir ma thèse de doctorat vétérinaire. J’y avais exploré une approche de modélisation des phénomènes biologiques utilisant des modèles analogiques. Pour tester l’idée, j’avais construit un modèle mathématique de propagation de la rage du renard en France, fondé sur l’analogie avec un circuit électrique particulier et ses propriétés. Les résultats étaient suffisamment encourageants pour que mon professeur et mentor, Louis Joubert, m’incite à publier un article. Il parut dans une petite revue scientifique vétérinaire.
Ce fut un immense succès.
Personne ou presque ne réagit.
À une exception près : un épidémiologiste reconnu publia un article en réponse pour expliquer, en substance, que l’approche était stupide et qu’il était indigne d’avoir publié une chose pareille. Je m’en étais étonné auprès de mon mentor. Il avait souri et m’avait simplement répondu :
« Si ça réagit, c’est que ça touche quelque chose… »
Je suis resté longtemps avec cette phrase.
Avoir raison ne suffisait pas
En 1987, j’ai rejoint l’industrie de la santé animale, sur un site lyonnais, avec pour mission de reprendre et développer un service de biomathématiques et de statistiques. Mon travail consistait notamment à analyser les résultats expérimentaux produits par les chercheurs : déterminer si un facteur avait réellement un effet, si un principe actif présentait une activité significative sur l’immunité, ou si les différences observées pouvaient simplement relever de la variabilité expérimentale.
Un problème revenait régulièrement. La manière même dont certaines expériences étaient conçues ne permettait pas toujours d’en tirer des conclusions suffisamment robustes. J’en ai parlé à mon responsable, qui m’a envoyé me former à la Méthodologie de la Recherche Expérimentale auprès du professeur Roger Phan-Tan-Luu, à Aix-Marseille.
J’ai été convaincu.
L’approche était puissante, rigoureuse et répondait exactement au problème que j’observais. En concevant autrement les expériences, nous pouvions obtenir davantage d’informations, accélérer certains programmes et mieux maîtriser leurs coûts. La solution était là. Il suffisait de former les chercheurs.
Enfin, c’est ce que je pensais.
J’ai donc organisé une session. Ils sont tous venus. J’ai commencé à leur expliquer ce qu’il fallait faire pour mieux concevoir leurs expériences, améliorer leurs pratiques, obtenir de meilleurs résultats…
Je n’ai pas terminé la session.
Je me suis fait virer de la salle.
Et, avec le recul, ils n’avaient pas complètement tort. Ces chercheurs étaient pour beaucoup des spécialistes reconnus dans leur domaine, parfois internationalement. Et voilà qu’un jeune méthodologiste arrivait pour leur expliquer comment ils devaient désormais travailler.
Peut-être êtes-vous en train de vous dire : « Mais il était con. »
Oui.
C’est probablement mon premier contact conscient avec ce que j’appellerais beaucoup plus tard la connerie ordinaire.
Et, pour commencer, elle était la mienne.
« Qu’est-ce que je ferais si j’étais moins con ? »
Dans Le Cœur des hommes, Manu pose cette question : « Qu’est-ce que je ferais si j’étais moins con ? »
Elle me convient assez bien.
À l’époque, je ne la formulais pas ainsi, mais le problème était déjà là. Si apporter une meilleure méthode ne suffisait pas, qu’aurais-je pu faire autrement ? Je n’en savais rien.
Deux personnes de mon entourage m’ont alors fait découvrir l’Analyse Transactionnelle. Pour la première fois, je rencontrais une approche proposant de décrire et de comprendre certaines dynamiques relationnelles, et éventuellement d’agir sur elles.
Je ne devenais pas moins con pour autant.
Mais je commençais à regarder ailleurs.
Une question s’est alors installée et, sous des formes différentes, ne m’a plus quitté :
Comment, lorsque c’est utile, faire évoluer les dynamiques des personnes, des équipes et des organisations avec efficacité et respect ?
Un laboratoire grandeur nature
Pendant les années qui ont suivi, les missions se sont succédé en France et à l’étranger. J’ai testé des approches avec mes équipes, observé leurs effets, conservé certaines choses, abandonné les autres. Longtemps, tout cela est resté parallèle à mon métier principal.
Une expérience d’innovation managériale menée avec mon équipe nous conduisit ainsi, Laurence Aubourg et moi, à écrire Manager avec les principes toltèques. Cette expérience connut d’abord, au sein de l’entreprise, une indifférence assez remarquable malgré nos communications et nos partages. Puis le livre fut publié. Et soudain, ce que nous avions fait devint intéressant.
J’en ai tiré un autre enseignement : une pratique peut être disponible depuis longtemps à quelques mètres de votre bureau sans susciter beaucoup d’attention. Faites-lui faire un détour par un éditeur extérieur, et elle revient parfois auréolée d’une crédibilité nouvelle.
Si ça vient de l’extérieur, c’est meilleur.
Une autre forme de connerie ordinaire ?
Peut-être.
En tout cas, le phénomène commençait sérieusement à m’intéresser. Non pas pour me moquer des autres, mais comme un objet d’observation. Et je disposais d’un premier sujet d’étude particulièrement accessible : moi.
J’ai ensuite choisi de consacrer l’essentiel de mon activité professionnelle à l’innovation et aux transformations managériales tout en restant dans l’entreprise. J’ai eu la chance de pouvoir travailler sur des terrains très différents, par exemple : installer une culture de l’innovation par la pratique ; accompagner un leader et une équipe d’ingénieurs qui voulaient fonctionner sans hiérarchie ; expérimenter l’agilité opérationnelle dans l’industrie, loin du développement informatique ; développer une communauté auto-apprenante de facilitateurs ; puis, après un rachat, accompagner une équipe de direction dans l’évolution de ses modes de fonctionnement et notamment de son processus de décision.
Beaucoup de ces expériences ont fonctionné.
D’autres beaucoup moins bien.
D’autres sont en cours à ce jour.
Toutes m’ont appris quelque chose.
Deux d’entre elles sont racontées plus précisément dans la troisième édition de Manager avec les principes toltèques. Mais surtout, année après année, un matériau s’accumulait : des situations, des réactions, des certitudes, des résistances, des paradoxes, des comportements parfaitement rationnels vus de l’intérieur et beaucoup moins évidents vus quelques mois plus tard.
Il fallait que j’en fasse quelque chose.
Deux heures, le samedi matin
C’est là que l’écriture est entrée dans l’histoire.
Le format du blog avait un avantage : publier créait une forme d’engagement. Il ne suffisait plus de penser que j’écrirais un jour. Il fallait écrire. Chaque samedi matin, je prenais mon ordinateur et j’y consacrais environ deux heures.
Les Chroniques iniques étaient nées.
Écrire me permettait de mettre une distance entre ce que je vivais et ce que j’en pensais. Une situation devenait une histoire. Une intuition devait accepter de devenir une phrase. Une conviction, une fois écrite, devenait beaucoup plus facile à interroger.
Et toujours avec le même principe : j’étais le premier sujet d’observation.
Il m’arrivait de regarder un leader ou un manager agir et de me dire : « J’ai fait exactement la même chose. » Pas forcément dans la même entreprise. Pas avec les mêmes personnes. Mais avec la même certitude d’avoir de bonnes raisons de le faire.
De septembre 2014 à juillet 2016, j’ai ainsi publié les textes qui deviendraient Le Tao de la Connerie Ordinaire : une exploration très personnelle de cette connerie que je pouvais observer chez les autres parce que, bien souvent, je pouvais aussi la reconnaître en moi.
Puis les transformations se sont enchaînées et un autre phénomène est devenu visible.
Nous pouvions être raisonnablement intelligents individuellement et produire collectivement quelque chose d’assez stupide.
La connerie collective faisait son entrée.
De février 2017 à novembre 2018, j’ai publié chaque semaine un épisode de ce qui deviendrait Les Contes de la Connerie Collective. Là encore, l’écriture me servait moins à expliquer qu’à prendre du recul sur des situations vécues ou accompagnées.
Puis je me suis arrêté.
Il arrive un temps…
Pendant quelques années, j’ai continué à accompagner, observer, tester et réfléchir, mais j’ai cessé de publier régulièrement.
Quelque chose mûrissait.
À partir de 2022, une autre question s’est imposée. Je pouvais continuer ainsi très longtemps : une nouvelle équipe, une nouvelle transformation, une nouvelle situation à comprendre. Les sujets ne manqueraient jamais.
Mais j’avais de plus en plus précisément connaissance de mon futur : dans ce domaine au moins, il risquait de ressembler beaucoup à mon passé.
Une phrase de Roland Barthes m’est alors revenue. Dans une conférence prononcée au Collège de France en 1978, il observe qu’« il arrive aussi un temps […] où ce qu’on a fait, travaillé, écrit, apparaît voué à la répétition ».
Il parlait de son travail et de son écriture. Il parlait aussi d’un moment où la mort cesse d’être seulement une connaissance abstraite pour devenir quelque chose que l’on éprouve réellement dans son existence.
Je n’ai évidemment aucune raison de me comparer à Roland Barthes.
Mais entre 2019 et 2025, j’ai perdu plusieurs êtres qui m’étaient très proches. Comme beaucoup d’autres avant moi, j’ai découvert que savoir que nous sommes mortels et éprouver que nous le sommes constituent deux connaissances assez différentes.
Cela conduit à regarder autrement ce à quoi l’on consacre son temps.
Transmettre puis passer à autre chose
J’ai donc décidé de structurer ce que je croyais avoir appris sur les changements et les transformations managériales et de le mettre à disposition.
À disposition de qui ?
Je n’en sais rien.
De ceux à qui cela pourra servir, peut-être.
Je ne cherche pas à transmettre une méthode universelle. Je n’en ai pas. Et plus j’ai travaillé sur les transformations, moins j’ai cru qu’il pouvait en exister une, de méthode. Je veux plutôt laisser des récits, des cadres, des expériences, des questions, des erreurs et quelques repères.
Dire simplement : voilà ce que j’ai observé, voilà ce que j’en comprends aujourd’hui, voilà ce dont je doute encore.
À vous d’en faire quelque chose.
Ou rien.
À partir de 2023, les Chroniques iniques sont ainsi devenues une collection de livres. Je me suis donné le rythme d’un ouvrage par an, avec l’idée qu’un jour je pourrais regarder l’ensemble et me dire :
« Ça y est. J’ai fini. »
Au moment où j’écris ces lignes, en 2026, il me reste deux livres à publier.
Ce qui ne m’a pas empêché, entre-temps, de rompre un peu la monotonie en créant L’Opéra de la Connerie Ordinaire, un opéra rock managérial.
On n’est pas sérieux quand on a 67 ans.
L’intention est donc assez simple : clore proprement ce chapitre de ma vie avant que d’autres ne s’en chargent à ma place.
Ce site rassemble ce que je crois savoir.
J’insiste sur « crois ».
Les livres sont payants parce qu’ils constituent des objets éditoriaux construits et une forme particulière du système de transmission que je propose. Le reste est librement accessible : articles, podcasts, cours de l’I.P.M., références et réflexions.
Gratuitement ?
En apparence seulement.
Car si vous voulez réellement en faire quelque chose, il faudra probablement y consacrer du temps, confronter certaines idées à votre expérience, observer ce qui se passe et pratiquer.
C’est vous qui voyez.
Rester libre de désobéir
Je reste avec une conviction forte.
Il ne s’agit pas d’éliminer la connerie. Il ne s’agit surtout pas de désigner les cons, de s’en moquer ou de croire qu’ils sont toujours les autres. Il s’agit d’apprendre à reconnaître ce qui se passe, y compris lorsque nous en sommes nous-mêmes les auteurs.
Paul Watzlawick cite à ce propos une proposition du mathématicien Nigel Howard :
« Si quelqu’un prend conscience d’une théorie concernant son comportement, il n’est plus soumis à celle-ci, mais devient au contraire libre de lui désobéir. »
C’est probablement là que se trouve l’intention profonde des Chroniques iniques.
Rendre certaines choses visibles.
Pas pour dire ce qu’il faudrait faire.
Simplement pour que nous ne soyons plus tout à fait condamnés à les reproduire sans les voir.
Le premier cours de l’I.P.M. proposé sur ce site revient sur les trois formes que je distingue aujourd’hui : la connerie individuelle, la connerie collective et la connerie ordinaire.
Aucune n’est appelée à disparaître.
Je peux en témoigner.
Je suis toujours aussi con.
